A Calais, une ville se construit
- Par Cyrille Hanappe
Pages 34 à 36
Citer cet article
- HANAPPE, Cyrille,
- Hanappe, Cyrille.
- Hanappe, C.
https://doi.org/10.3917/pcm.879.0034
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- Hanappe, C.
- Hanappe, Cyrille.
- HANAPPE, Cyrille,
https://doi.org/10.3917/pcm.879.0034
Après la ville historique, la ville moderne et la ville pavillonnaire, la ville informelle a un avenir devant elle dont il faudra bien que les acteurs de la ville, urbanistes et architectes se saisissent.
1 En France, 17 000 personnes vivent en bidonvilles, essentiellement autour des grandes agglomérations. À Calais, ils sont près de 7000 dans la Jungle…
2 Lors des attentats du 13 novembre 2015, la deuxième ville de l’agglomération Calaisienne a tenu à adresser un hommage particulier aux victimes. Alors qu’elle avait subi la nuit même un incendie accidentel majeur, ses habitants se sont réunis pour une manifestation et une minute de silence. Riche de plus de six mille habitants, elle compte sans doute le plus grand nombre de diplômés du supérieur, de techniciens supérieurs, de gens de talent de l’agglomération. Elle est multilingue, multiethnique et plus de quinze nationalités y sont représentées. Ceux qui l’habitent ont payé plusieurs dizaines de milliers d’euros pour la rejoindre. Cette ville n’est pourtant pas représentée au conseil d’agglomération. C’est assez dommage, car il se pourrait fort bien que ce qui s’y construit actuellement constitue un des laboratoires les plus instructifs d’architecture et d’urbanisme du 21ème siècle. Cette ville, c’est la Jungle de Calais.
Comment se forme la ville ?
3 Au début du mois d’octobre 2015 et une nouvelle fois en mars 2016, les étudiants de master et du diplôme de spécialisation en architecture des risques majeurs de l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris Belleville en ont fait un relevé extensif. Ils ont étudié l’architecture des restaurants, des bars, des boutiques, des hôtels, des boîtes de nuit, le théâtre, les deux églises, les cinq mosquées, les deux bibliothèques, les deux écoles généralistes et l’école d’art, la galerie, les deux dispensaires…et bien évidemment les milliers de logement qui s’y trouvent. Ils ont surtout étudié les manières dont se forme la ville et ce qu’on peut lire des espaces communs et des espaces publics, la manière dont ceux-ci sont appropriés de diverses manières en fonction des différentes origines. Ils ont pu regarder les multiples variations de modes constructifs et analyser les risques qu’ils impliquent (principalement l’incendie). Ils ont aussi pu démontrer leurs qualités écologiques : les bâtiments sont bien isolés et souvent bien ventilés, ils optimisent la matière aussi bien que la quantité et le poids des matériaux, utilisant des matériaux naturels ou en recyclage ; beaucoup ont un côté exemplaire en termes de développement durable.
La Jungle de Calais constitue un des laboratoires les plus instructifs d’architecture et d’urbanisme du 21ème siècle.
La Jungle de Calais constitue un des laboratoires les plus instructifs d’architecture et d’urbanisme du 21ème siècle.
4 Les structures sont généralement en bois, faites de palettes recyclées ou de petits arbres, qui ont été coupés dans les environs, assemblés par des attaches en ruban textiles. D’autres structures sont faites avec des barrières grillagées de chantier. L’étanchéité est généralement assurée par des bâches textiles ou plastiques, grises ou noires, et toutes sont isolées par des systèmes de tapis et de couvertures, posées en plusieurs couches. Il n’est pas rare que l’on assiste à des innovations que les meilleurs architectes n’avaient jamais réussi à imaginer, comme ces structures faites de tuyaux en PVC, qui assurent tout à la fois la ventilation du bâtiment et la charpente. De même, la gestion des rapports au sol garantit tout à la fois protection contre les remontées d’eau, ancrage, retenue au vent ; la pérennité se joue toujours dans des variations entre les matériaux qui se renforcent les uns les autres pour faire en sorte que les toiles ne donnent aucune prise au vent et soient englobées dans une continuité du sol. Elles ne dépassent jamais des sols qui les entourent, ce qui permet également d’empêcher tout battement qui provoquerait des nuisances sonores.
La ville informelle
5 Ces architectures faites en direct par les habitants pour les habitants ont su générer des espaces intermédiaires entre les intérieurs et les extérieurs, des cours partagées plus ou moins ouvertes qui affichent des gradations subtiles du privé vers le public et présentent des qualités architecturales que l’on a peine à trouver dans les productions contemporaines, trop marquées par les systèmes de normes, les réflexions sécuritaires ou par la spéculation foncière. Alors que l’architecture contemporaine souffre trop souvent de sa déshumanisation, la jungle est un espace urbain riche d’enseignement pour retrouver les éléments d’une architecture plus humaine, proche des gens et en pointe écologiquement.
6 La Jungle de Calais est la déclinaison française du modèle urbain connaissant le plus fort développement sur la planète : la ville informelle. D’après les chiffres d’ONU Habitat, c’est plus de 2 milliards de personnes, 30% de la population mondiale qui habiteront prochainement dans ce type d’urbanités : quartiers informels, villages précaires, bidonvilles, camps…
7 Pourtant, les gouvernants français et les édiles locales croient encore que ces lieux doivent purement et simplement être éradiqués. À Calais, ils ont engagé un programme de mise en place de containers qui sont venus peu à peu détruire les urbanités existantes pour les remplacer par des alignements de boites de métal. En mars 2016, ils ont détruit la majeure parties des espaces construits par les habitants, qui n’ont plus eu que le quart du territoire initial pour vivre, dans une promiscuité contrainte qui a engendré forces tensions et une baisse de la qualité de vie générale qui n’était déjà guère brillante.
Les architectes et enseignants Cyrille Hanappe, Pascal Chombart de Lauwe et Marie Aquilino ont fait travailler leurs étudiants à l’élaboration d’un plan-guide d’intervention et de réduction des risques dans la Jungle de Calais.
Les architectes et enseignants Cyrille Hanappe, Pascal Chombart de Lauwe et Marie Aquilino ont fait travailler leurs étudiants à l’élaboration d’un plan-guide d’intervention et de réduction des risques dans la Jungle de Calais.
Améliorer les quartiers précaires
8 Il faut savoir que nos gouvernants sont les derniers sur la terre à avoir cette analyse, qu’ils partagent uniquement avec les dirigeants chinois. Tous les autres pays du monde exposés à de tels types d’urbanisation de manière massive savent au contraire, et ce depuis plusieurs dizaines d’années, que la seule solution consiste à améliorer les quartiers précaires.
9 En Inde, dans tous les pays d’Amérique Latine, en Indonésie, les politiques de démolition/reconstruction, sur le modèle de celles engagées par le gouvernement français sont abandonnées car elles cassent les fragiles liens économiques et sociaux qui y sont à l’œuvre. Pire, elles proposent le plus souvent des architectures stériles soumises à des règlements autoritaires, dénuées d’espaces partagés ou qualitatifs. Elles empêchent toute prise d’autonomie économique des gens qui les habitent.
10 L’architecture des camps telle qu’elle est le plus souvent produite, et c’est notamment le cas à Calais, est productrice d’infantilisation et de perte d’autonomie, plongeant ceux qui les habitent dans des spirales socialement descendantes. C’est pourquoi il y a un véritable enjeu à mieux connaître les quartiers précaires, à les comprendre et les analyser pour les améliorer. À l’évidence, le quartier précaire n’est pas désirable en soi mais il fait pour nombre de gens partie d’un chemin de vie, et travailler à son amélioration plutôt qu’à son éradication est le meilleur moyen de faire en sorte que ceux qui l’habitent puissent un jour en sortir.
11 Après la ville historique, la ville moderne et la ville pavillonnaire, la ville informelle a un avenir devant elle dont il faudra bien que les acteurs de la ville, urbanistes et architectes se saisissent.