Violences de genre et de soins : l’exigence d’une éthique nouvelle à construire
- Par Michel Dupuis
Pages 165 à 171
Citer cet article
- DUPUIS, Michel,
- Dupuis, Michel.
- Dupuis, M.
https://doi.org/10.3166/rmp-2020-0098
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- DUPUIS, Michel,
https://doi.org/10.3166/rmp-2020-0098
Notes
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[1]
Notre sujet n’est pas de traiter de la violence « naturelle », c’est-à-dire de ces événements « naturels » et de leurs conséquences. On le verra encore plus loin, une analyse de la violence, comme celle du mal, conduit à spécifier les violences faites par des humains à certains autres humains (les femmes, et en situation de soins, pour ce qui nous occupe ici), d’autres violences humaines envers les animaux ou les œuvres culturelles, par exemple. Le sujet est loin d’être simple : qu’y a-t-il de commun entre la « violence » d’un coup de vent et celle d’un coup de poing ?
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[2]
On doit à George Orwell l’expression common decency, qui renvoie à une espèce de moralité spontanée et traditionnelle, caractéristique des gens ordinaires (ni bourgeois ni cultivés) et faite de ce qui peut passer pour de « bons sentiments » (l’évidence de la fraternité humaine, par exemple) et une variante du conformisme social. Mon interprétation est peut-être sévère, mais le débat reste ouvert.
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[3]
Je laisse de côté ici la discussion technique du recours à une forme de phénoménologie (avec une démarche de type eidétique) par Young et, par conséquent, la question très importante de l’essentialisme que certains lecteurs lui ont reproché.
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[4]
« Le féminin [est] entendu comme un état toujours contingent du rapport des femmes aux autres et au monde qui passe par leur corps sexué ».
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[5]
Nul naturalisme élémentaire ici, pas plus qu’un constructivisme idéaliste, mais une subtile différentiation de polarités naturelle/sociale.
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[6]
Ici moins qu’ailleurs, on ne jettera pas le nouveau-né avec l’eau du bain… Young parvient à suggérer qu’à côté des problématiques individuelles (toujours à composantes familiales et collectives bien entendu), il faut cibler des facteurs structurels collectifs, sociaux et culturels, bien sûr, mais également « épistémologiques ». L’enjeu est immense : sans tomber dans une nostalgie irrationaliste, il faut repenser l’ambivalence et la violence d’une culture scientifique uniquement fondée sur une forme « étroite » d’objectivité. Le plaidoyer de M. Henry reste actuel.
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[7]
Sur toutes ces notions, je me permets de renvoyer à mon livre.
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[8]
Je rappelle ici une définition de la réification que je trouve particulièrement opérationnelle ; on la doit à A. Honneth : « un comportement humain qui viole des principes moraux ou éthiques, dans la mesure où il traite les autres sujets non pas conformément à leurs qualités d’êtres humains, mais comme des objets dépourvus de sensibilité, des objets morts, voire des “choses” ou des “marchandises”. »
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[9]
Sur l’organisation, la signification et les nombreux enjeux d’un tel moment professionnel, cf. l’analyse d’un dispositif spécifiquement conçu pour accompagner le décès d’enfant mais qui est susceptible de diverses transpositions.
1Comme très souvent en éthique, l’urgence d’un problème à reconnaître et à régler exige une triple patience : celle de la réflexion et de l’analyse des situations qui demandent le temps de l’observation correcte, celle de la compréhension fine des tenants et aboutissants, et enfin celle de la construction d’une réponse raisonnable, effective et efficiente. La saisie d’un problème aussi aigu que celui des violences de genre [1] en appelle donc au sang-froid, à la résolution, à la créativité : à une forme de courage citoyen et professionnel, capable de dévoiler, de démonter et de montrer ce qui se passe, et puis d’innover, de changer les comportements et les procédures. Rien de magique ici, donc rien d’instantané ni d’automatique. Il y faut un travail rigoureux théorique et pratique : quelque chose comme l’art du clinicien et le savoir-faire de l’ingénieur.
2Alors que la littérature consacrée au sujet est désormais abondante et variée, je voudrais poser quelques éléments anthropologiques et éthiques en vue du développement d’une éthique organisationnelle appliquée dans les institutions de soins de santé et susceptible sinon d’empêcher, au moins de réduire les occurrences de ces situations spécifiques de violence de genre et de soins. Je commencerai par une mise au point anthropologique sur « l’être des femmes » (le singulier et le pluriel peuvent s’interchanger : « les êtres de la femme » convient tout aussi bien). Cette étape assez « théorique » est indispensable sur le chemin d’une éthique renouvelée, « pratique », aux effets concrets. En effet, la violence existe-t-elle quand elle n’est pas reconnue ? En particulier, la violence faite aux femmes, dans un cadre de soin professionnel, existe-t-elle si elle n’est pas nommée ? Au premier abord, ces questions ont quelque chose de scandaleux (en tout cas, je l’espère…), mais il importe de les poser pour comprendre la réalité toute particulière de la violence en général, et de celle faite aux femmes singulièrement. En effet, ce phénomène très complexe qu’est la violence humaine [1] exige un mode de description spécifique qui associe données objectives et constatables par un tiers et données subjectives, individuelles (les ressentis de la victime, en premier lieu) et collectives (les modes socialement acquis, acceptés ou pas, de comportements). Faute de cette méthodologie plurielle et subtile, on risque d’en rester à des stéréotypes simplistes qui ne permettent ni la compréhension ni l’évitement de la violence. C’est dire que la description inclut des ressentis réellement subjectifs et parfois difficilement comparables et mesurables, des observations cliniques plus ou moins documentées par des examens médico-légaux, mais également des sentiments ambivalents et des représentations paradoxales : ainsi, des formes de légitimation de la violence perçue tantôt comme inéluctable, tantôt comme justifiée ! Les actions militantes contre la violence doivent très subtilement associer conviction forte et regard clinique, si elles ont la prétention de changer les choses. Autrement dit, une fois encore, la complexité exige partage des points de vue et délibération rationnelle si l’on espère faire évoluer les situations. D’où le « détour » que je propose ici sur le chemin de l’urgence sociale.
La situation anthropologique des « patients féminins »
3Avant la mise en œuvre d’une éthique pratique, laissons donc une place aux modèles anthropologiques, surtout quand ils concernent des êtres humains dont le statut a été réduit tantôt à une évidence (« les femmes sont des hommes comme les autres »), tantôt à une énigme (« les femmes sont des êtres mystérieux qui échappent à la normalité dominante »). En effet, si l’on veut éviter les prises de position toutes faites, caricaturales et simplistes, formulées dans une espèce de « nouvelle décence correcte moyenne [2] » [2], pour répondre aux divers problèmes rassemblés sous l’expression « violences obstétricales », il faut absolument prendre un double recul, rationnel et émotionnel, suspendre son jugement réflexe et construire dialectiquement des chemins de réponse. Comme il faut le faire aujourd’hui à propos de catégories d’êtres humains jusqu’ici, d’une certaine façon, non problématiques parce que non problématisés : les fœtus, les enfants, les personnes handicapées, physiquement et/ou mentalement, les personnes atteintes de formes ultimes de maladies neurodégénératives, les personnes en bonne santé, mais très âgées, etc., nous devons poser à nouveaux frais la question anthropologique de l’être-femme. Notons que la stratégie d’ignorance des spécificités éventuelles de ces catégories d’êtres humains pouvait passer par une dénégation des particularités au profit d’un universel envahissant et empêchant une élucidation plus avancée : l’Humanité. On comprend dès lors que la méthode de constitution de cette anthropologie différentielle ne saurait être simplement dogmatique — ni d’un point de vue philosophico-théologique ni d’un point de vue biophysiologique ; qu’elle sera aux prises avec une complexité profonde, incarnée en une pluralité qualitative et quantitative. Certes, les progrès scientifiques ont changé une bonne partie de la donne : depuis les considérations anciennes sur la femme, les découvertes génétiques embryologiques, médicales, anatomiques et physiologiques, et le déploiement d’une (neuro)psychologie différentielle, sans parler d’une psychologie morale toujours en grands débats, le regard philosophique bénéficie maintenant de données, modèles et hypothèses qui complexifient les questions auxquelles il faut répondre. Il est redevenu possible d’interroger la naturalité relative du corps en dehors d’un essentialisme simpliste. On a tellement répété, après Simone de Beauvoir, que l’on devient femme, que l’on a pu finir par croire que ce n’était là qu’un accident (au sens ontologique) parmi d’autres. Désormais on ne pense plus que la simple « neutralisation » du corps, censuré ou dissimulé en tant que biologique, aide aux processus d’égalisation (abstraite) des conditions, comme si ce corps n’était qu’une variable non pertinente. Quand elle existe, l’égalité de la dignité et des droits des personnes est toujours réalisée dans des corporéités différentes, spécifiques (et peut-être complémentaires, oseront certains). L’opposition d’un corps (peut-être naturel) et d’un genre (socialement construit) doit être entendue à partir de là, et non l’inverse.
4Une œuvre philosophique, très originale, mais malheureusement mal connue des lecteurs francophones peut nous aider à avancer sur ce chemin. Iris Marion Young (1949‒ 2006) a enseigné aux États-Unis et publié des textes concernant majoritairement sa spécialité académique, la philosophie politique et sociale, mais ce qui nous intéressera davantage ici, à ce moment de notre travail anthropologique qui prépare une analyse éthique des violences obstétricales, ce sont les textes qu’elle a consacrés à une nouvelle phénoménologie féministe [3]. Le lecteur y trouve des descriptions inouïes aux oreilles philosophiques habituées à un discours unigenre sinon unisexe, et l’étude de ce qu’elle nomme « des expériences corporelles ordinaires » au cours desquelles les femmes s’identifient en tant que femmes. On y lit également la conviction extraordinaire de Young selon qui ces expériences qui renvoient habituellement à la domination, voire à l’oppression, constituent tout autant des lieux de réappropriation et d’émancipation personnelles effectives, et par là, des lieux de changement social.
À l’écoute des expériences corporelles ordinaires
5Pour reprendre et contester la célèbre formule du Dr Leriche sur l’absence de douleur et le bien-être, on dira que le « silence des organes » n’est pas l’emblème de l’expérience corporelle féminine ordinaire. Mais il n’est pas non plus certain qu’il soit celui de l’expérience masculine. C’est plutôt le « silence sur les organes » qui qualifia le discours philosophique traditionnel. Young cherche à montrer comment le rapport au monde d’un être humain est toujours déjà articulé en fonction de sa corporéité, que celle-ci soit de type biologique féminin ou masculin. Cela permet de distinguer au moins en pensée :
- les « contraintes » corporelles partagées par tous les êtres humains incarnés en corps « humain standard » (s’il existe) sans distinction de type féminin ou masculin (si cela existe) ;
- les contraintes corporelles spécifiquement liées à ces deux types ;
- les contraintes corporelles spécifiquement liées à des formes (permanentes/provisoires, innées/acquises) de handicaps physiques et/ou mentaux ;
- les contraintes corporelles spécifiquement liées à la combinaison de tous ces paramètres.
6La philosophe américaine soutient qu’il est possible de dresser un tableau différentiel des corporéités et des structures des rapports au monde, sans tomber dans un naturalisme strict, et donc en évaluant l’impact des représentations sociales et de leurs systèmes de pouvoir. Il est manifeste que les corps sont toujours en situation — biologique et sociale : il faudra tirer les conséquences de ce fait nécessaire sur la contingence des existences [4] [3].
7Parmi ces expériences ordinaires et généralement refoulées, ignorées ou moquées par un machisme élémentaire, mais que Young décide de prendre au sérieux en tant que manifestations phénoménales de la féminité, on trouve les façons de se mouvoir ou de lancer un objet (« Throwing Like a Girl »), ce que c’est que d’avoir des seins (« Breasted Experience ») ou encore des règles (« Menstrual Meditations »). On le voit, l’anthropologie phénoménologique esquissée par Young assume qu’une « conscience », c’est-à-dire une subjectivité, une personne, un citoyen, tout acteur politique par conséquent, est toujours « incarnée » et que cette incarnation est sexuée selon un clivage très relatif qu’on nommera mâle/femelle ou masculin/féminin selon les situations [5]. Cette sexuation de la chair inclut ses possibilités (côté projet et liberté) et ses contraintes (côté facticité et nécessité), et prédétermine ainsi certains scénarios sociopolitiques de domination, d’esclavage sexuel, de service armé à la société, par exemple. Ces expériences de la chair effective sont coconstituées de déterminations biologiques et symboliques, et c’est au nœud de ces déterminations multiples que se joue, tant bien que mal, le projet individuel qui échappe, peu ou prou, à son destin génétique et social. On dira qu’avoir un pénis, cela compte et engage dans des jeux pas forcément choisis. Même chose pour les seins. Parallèlement, une éjaculation précoce rejoint en son désordre des menstruations qu’on attend anxieusement ou qui surprennent. Reste que de l’ensemble de ces expériences vécues, c’est l’expérience de la grossesse qui sera naturellement la plus significative pour le sujet qui nous occupe.
La corporéité enceinte
8Ou l’enceinte corporelle… Young a consacré un texte magnifique à cette situation phénoménologiquement très révélatrice [4] : l’état de grossesse, qui confère peut-être à la femme un statut tout autre que celui qu’elle se reconnaît d’habitude, dans la mesure où le processus de croissance du futur bébé induit l’expansion corporelle de la future mère et, hypothèse à vérifier davantage, une relative désexualisation renforce la « situation à part » et cette parenthèse de désaliénation. Sans qu’elle le dise explicitement, Young laisse penser que durant cette période, tout se passe comme si l’occupation du (corps du) soi par un.e autre (l’enfant à naître) que l’autre (le/la conjoint) neutralisait un peu le joug aliénant et le regard dominateur de ce dernier.
9D’entrée de jeu on comprend que la vision habituelle (« une femme est enceinte ») est à la fois trop courte et superficielle. Il s’agit en effet de saisir que c’est une personne qui est enceinte, ou encore qu’une corporéité est enceinte, et il faut, pour cela, adopter un point de vue phénoménologique radical. Alors se donne à voir le caractère extraordinaire d’un phénomène biologique ordinaire, qui manifeste la singularité absolue de cette corporéité féminine, qui se trouve en mesure, durant une période, de mener à bien un processus issu, quand les choses vont bien, d’un projet et d’un désir. Les habituels regards médicaux — gynécologique, obstétrique et, le moment venu, néonatalogique et pédiatrique — se focalisent, sans doute légitimement, à la mesure de leur responsabilité particulière, sur certains aspects du processus. Ils se fondent sur une certaine notion de santé (de la mère, de l’embryon, du fœtus, de l’enfant) et sont amenés nécessairement à une objectivation systématique et indispensable — à sa place. Young tente de mesurer le niveau d’aliénation de la subjectivité causée par ces regards techniques. Si on l’entend bien, la philosophe identifie au plus profond des soubassements des soins, médicaux et paramédicaux, gynécologiques par exemple, des forces et des tensions qui peuvent s’associer et constituer des éléments de violence — parallèlement à des problèmes individuels, névrotiques et caractériels, qui peuvent affecter la personnalité de certains professionnels et les rendre violents en leurs gestes et/ou leurs propos [6] [5]. Les mots sont sévères, mais le diagnostic est important, car il rejoint la préoccupation féministe qui dénonce la complicité intolérable d’une violence sociale et des soins. C’est le cœur de notre sujet.
La contestation féministe contre les soins : une (assez) longue histoire
10Les débats actuels concernant les violences obstétricales s’inscrivent au cœur d’une longue histoire, celle de divers mouvements déjà anciens de contestation féministe, qui ont sans doute acquis une nouvelle visibilité grâce aux réseaux sociaux du côté des canaux et des techniques de communication, mais malheureusement, du côté des contenus, à cause d’affaires récentes de violences machistes liées tantôt à une structure de pouvoir (l’affaire Weinstein, par exemple), tantôt à l’état social habituel (féminicides ordinaires) ou exceptionnel (confinement, perte d’emploi, violences conjugales).
11Au cours de cette histoire, les analystes féministes ont permis d’obtenir une observation empirique de plus en plus fine des rapports de domination ou de subordination dont la thèse était soutenue depuis longtemps—l’œuvre de Simone de Beauvoir est exemplaire à cet égard. Cette observation, empirique mais pas neutre, est nécessaire si l’on veut faire la part des choses dans les situations plus ou moins problématiques. C’est particulièrement vrai à propos des violences obstétricales : il importe de distinguer avec attention, par exemple, les enjeux subjectifs majeurs pour les patientes et les soignant(e)s, enjeux conscients et inconscients ; il faut dégager des données factuelles qui restent souvent dissimulées tantôt volontairement pour défendre certains intérêts, tantôt par un simple effet de système (notamment les systèmes d’informations qui conservent et font circuler selon certains circuits les données médicales soumises au secret médical) ; il faut décrire aussi les caractéristiques symboliques et juridiques de ce qu’on nomme « réalité médicale », les implications nécessaires ou pas de l’absence de témoin tiers ; enfin, il faut pouvoir admettre et documenter comment une situation de soins (particulièrement gynécologiques et obstétriques) constitue en dépit de la bonne volonté, de la bienveillance et de la déontologie des professionnels, une authentique situation de grande vulnérabilité. Comme on le sait, les féministes latino-américaines avaient très tôt ciblé dans le champ de la santé en général, celui de la santé sexuelle et reproductive, en y voyant des lieux d’une toute particulière vulnérabilité. Avec la dimension « genre », le débat actuel s’est encore aiguisé autour des questions sexuelles et reproductives.
12La notion de « genre » constitue bien évidemment une clé dans ces débats. Le déploiement des sciences humaines depuis le dernier tiers du siècle passé a forcé à interroger les dimensions prétendument naturelles du corps et de la sexuation biologique, c’est-à-dire à interroger la réalité de ces « données » biomatérielles et leur rôle dans les projets humains. Parallèlement, le regard s’est affiné sur la dimension symbolique psychique de la corporéité et de la personnalité sexuelle, qui se manifestent comme des réalités se constituant au fil d’une histoire individuelle et collective (la société, le milieu familial). Enfin, la découverte de la dimension symbolique culturelle du genre, entendu comme réalité construite, toujours associée à des rapports de groupes et de classes en interaction et en conflit, a fourni une nouvelle orientation et une nouvelle profondeur au champ de réflexion, bien au-delà des questions particulières de pratiques sexuelles et de parentalité.
13La violence de genre ne saurait se laisser réduire aux violences « conjugales » qui risquent de dissimuler les violences institutionnelles et structurelles dans d’autres domaines : le harcèlement sexuel dans le monde du travail, les contraintes mises sur l’éventuel projet parental qui incluent la (non-) contraception, la stérilisation et le mariage forcé. Aujourd’hui, il apparaît que la violence obstétricale n’est pas un simple « fait-divers », c’est-à-dire un phénomène isolé, régional, aberrant. Elle constitue un phénomène particulier qui participe à divers niveaux à d’autres réseaux d’interactions que je ne peux qu’évoquer ici de manière bien trop courte : le système médical traditionnel (paternaliste, si l’on veut) tend toujours à s’imposer implicitement, malgré les déclarations et les procédures officielles (recueil de signatures, par exemple). Dans ce système biopolitique de la santé, la relation entre le patient et le praticien reste profondément asymétrique. La vulnérabilité de la parturiente s’inscrit dans la si longue histoire de l’accouchement dans la douleur. Les observations sont désormais nombreuses et largement diffusées : actes invasifs sans ou avec trop peu d’information et dont le consentement n’est pas formel, telles l’épisiotomie systématique, la césarienne peu ou prou forcée ; les comportements inappropriés : injures, manifestations de nervosité et d’agacement. On y ajoutera des actes médicaux qui peuvent être associés : récupération de sang de cordon, stérilisation, etc. Une focalisation légitime, mais partiale sur le taux d’épisiotomies effectuées, avec ou sans le consentement explicite de la patiente, illustre l’intuition hippocratique (« Primum non nocere ! ») qui cherche à limiter la violence inhérente aux soins, relue avec un point de vue plus moderne de proportionnalité : l’enjeu vaut-il la lésion provoquée ? Derrière le problème de l’épisiotomie se dissimule la forêt du champ actuel (occidental) de la périnatalité, c’est-à-dire un ensemble de gestes, d’actes chirurgicaux ou non, et aussi tant de propos, d’attitudes, ou d’obligations protocolaires désuètes. On pense ainsi aux extractions instrumentales, par forceps ou ventouse, aux touchers vaginaux à répétition, aux indications et aux procédures des déclenchements, à l’utilisation d’hormones pour accélérer la naissance de l’enfant. On y ajoutera l’obligation de garder une position unique durant l’accouchement, l’interdiction de boire ou de manger, et puis de la part des professionnels, des attitudes vécues comme jugeantes, rabaissantes, ou paternalistes par la femme concernée.
14Faut-il rappeler que dans la plupart de nos sociétés, se trouve d’application une loi identifiant les droits principaux de la patiente en situation de soins : l’information, le consentement, la consignation des données au dossier, le service de médiation et de plainte, sans omettre la possibilité de la désignation d’un tiers mandataire ou de confiance ?
Une éthique à construire ensemble
15Que faire ? Construire une éthique renouvelée, plus concrète, plus en contact par le « travail réel » que par le « travail prescrit », c’est-à-dire une éthique qui cible la réalité des comportements plutôt que les principes abstraits que chacun peut répéter sans les mettre en pratique. Cette éthique ne saurait refouler les conflits, les enjeux de pouvoir, les mises en cause personnelles et professionnelles, mais elle ne sera pas en mesure de corriger immédiatement les injustices en tous genres, les propos excessifs, les approximations, les fantasmes, les mensonges et les inventions de mauvaise foi… Son programme a une dimension utopique : elle cherche en effet à (ré)humaniser les naissances chez les humains, même si cela passe par une forme de « démédicalisation » et de « dépathologisation ».
16Le regard éthique sur ces situations ne saurait se limiter à une vision d’éthique clinique, au sens traditionnel. Il est bien question ici d’une échelle « de groupe » ; on cible des processus et des acteurs associés (en groupes de patientes, en équipes soignantes, etc.) à ce niveau qualifié par Ricœur de « politique », dans un sens précis qui s’enracine profondément dans une éthique du vivre-ensemble, plutôt que dans le champ des conflits idéologiques et sociaux [7] [6]. Cette dimension politique rejoint largement le point de vue d’Arendt et de Young sur l’éventuelle violence organisationnelle. La réification [8] [7] des personnes (patients, mais également professionnels), la banalisation des atteintes à la dignité, aux droits et libertés, des effets d’anonymisation et de dépersonnalisation des relations du fait même de l’objectivité des procédures : autant de problèmes qui coconditionnent le problème spécifique des violences obstétricales.
17Ce qu’on peut nommer le « moment opérationnel » de l’éthique organisationnelle est assez précis : il s’agira, individuellement et collectivement (à l’échelle des équipes réelles de travail), de prendre conscience des situations et des procédures et d’évaluer les manières d’être et de faire. On sait que les situations et les tâches répétitives tendent à banaliser et à camoufler sous une forme d’évidence bien des pratiques contestables… Les équipes y trouvent l’ennui, de la démotivation, du défaut d’attention : l’hypovigilance accroît le risque de négligence et d’erreur et de même, accroît le risque d’insensibilité à la singularité des événements et des personnes.
Une culture éthique, et aussi des dispositifs, à installer
18L’éthique organisationnelle suggère de travailler à construire et à entretenir une culture d’établissement inspirée de la bientraitance, et capable d’identifier et de corriger les actes et les attitudes de violence. Il faut souligner que la remédiation d’un type de situations ne saurait aller sans travailler à d’autres types de situations. C’est tellement clair en matière de violence à l’hôpital : on ne saurait soutenir une éthique clinique qui tend à exclure la violence des professionnels envers les patients et leurs proches, sans développer parallèlement une éthique organisationnelle ou institutionnelle qui tend à exclure la violence subie par les professionnels, tantôt de la part des patients et de leurs familles, tantôt de la part de la hiérarchie et de l’organisation.
19Il me paraît que les établissements ont intérêt à projeter un plan global contre toute espèce de violence — à la manière des campagnes d’actions et des accréditations qui conduisent à l’obtention d’un titre symbolique important : hôpital sans tabac, sinon sans douleur (excessive ou non traitée). Pareil plan impose une conscientisation de chacun et une expression des expériences vécues, individuelles et collectives. Très tôt devraient s’organiser des « ateliers » dont la méthodologie permet d’identifier les formes de la violencemaltraitance (comportements, gestes, paroles, grimaces, silences…). De même, les noms que l’on donne à cette violence (maltraitance, harcèlement, menaces, coups et blessures, insultes…). Enfin, il s’agira de reconnaître les lieux ou les situations de la violence (chambres, couloirs, repas, isolement, nuit…, et les facteurs déclenchant ou favorisant la violence (fatigue, nervosité, faim, médication, stress…).
20Outre cela, le processus de formation continue des professionnels est absolument nécessaire. Avouons que le terme formation est approximatif, car il vaudrait mieux viser explicitement un processus complexe de prise de conscience, d’apprentissage de points de vue nouveaux, d’investissement de postures réflexives, de capacités d’autoévaluation moins culpabilisantes que responsabilisantes. Des mises en situation (retour sur situations vécues, simulation de situations inédites, etc.) sont d’une grande efficacité, en particulier quand elles sont animées par une personne tierce à l’institution et quand elles s’inscrivent dans une démarche cohérente de l’institution tout entière. Autrement dit, pas comme une forme de résistance locale à un mouvement général qui serait désapprouvé comme trop gestionnaire.
21Ces mises en situation, où interviendront sans doute des expériences personnelles en tant que patient.e.s, donnent l’occasion de réinvestir le « bon soin » qui présuppose d’abord la compréhension des situations, la saisie de la demande, du désir et du besoin du patient, et puis la possibilité d’une réponse adéquate. La violence et la maltraitance apparaissent ainsi comme des manquements (souvent involontaires et inconscients) dans cette démarche : tantôt c’est la perception d’une situation qui est erronée, tantôt c’est une interprétation inadéquate, compliquée par des « croyances » des soignants, un jeu d’affects ambivalents qui conduisent à ce qu’on peut nommer une « mauvaise disposition à l’action » et à des formes plus ou moins marquées de maltraitance.
22Ces mises en situation permettent très concrètement de développer l’art et les procédures de la délibération dans un cadre organisationnel, menée par les acteurs eux-mêmes, dans la perspective d’atteindre des objectifs éthiques institutionnels : qualité des soins, bien-être des professionnels, satisfaction des patients et des familles [9] [8].
Conclusion
23Une fois de plus, le point de vue philosophique risque d’agacer les militants convaincus, en donnant l’impression de perdre du temps et de relativiser les choses. Et pourtant, il s’agit de reconnaître la réalité complexe de la violence, qui ne se réduit pas à une espèce de maltraitance, volontaire ou involontaire, qui viendrait de l’extérieur, comme un accident, salir, polluer et trahir la substance des actes de soins. Il faut donc assumer que le processus de définition de la violence n’est pas neutre. En effet, à la différence d’un discours juridique pénal qui parvient à décrire assez objectivement des actes et à les qualifier de violents en les associant à des sanctions, l’analyse éthique des pratiques soignantes est forcée d’admettre que la violence est au cœur des actes de soins tout comme au cœur des comportements humains en général. Il faut donc assumer également une hypothèse assez perturbante : les actes professionnels de soins, malgré leur objectif, leur méthode et leur déontologie, ne s’exceptent aucunement de l’ensemble des actes réalisés par des êtres humains. Il n’existe pas d’immunisation éthique contre la violence, dans aucun domaine de la vie personnelle ou professionnelle. Sur ce point, le problème de la violence rejoint celui de l’énigme du mal qui ne se réduit pas non plus au mal que peut faire quelqu’un à quelqu’un d’autre.
24Cela nous amène à devoir distinguer aussi clairement que possible, pour les réarticuler ensuite, une violence « inhérente » aux soins et une violence « ajoutée », directement ou indirectement induite. Une autre distinction majeure doit être affinée, en sorte d’identifier une violence systémique, organisationnelle, et une violence individuelle, due à un acteur de soins singulier. Les bons sentiments n’y suffiront pas, pas davantage qu’une décence commune ou ordinaire, déjà évoquée, une forme de « bon sens éthique » qui habiterait chaque membre d’une société — qu’il faudrait sans doute éveiller, réanimer, stimuler…mais qui répondrait efficacement aux comportements et aux organisations qui réalisent la violence de genre. Il y faut une éthique renouvelée, sans aucun doute attachée à la relation professionnelle courte, qui associe la patiente et la personne professionnelle (du même sexe ou pas) qui prend soin d’elle, mais, au-delà de cela, une éthique capable d’orienter et de réguler l’organisation elle-même — l’hôpital ou le cabinet médical, par exemple —, capable donc de répondre à un malaise grandissant dans le champ des opérateurs de la santé, en interrogeant particulièrement le financement, les rythmes et les modes d’organisation du travail soignant.
25Pour le dire avec les mots des philosophes féministes, l’enjeu est de soutenir la subjectivation de la condition humaine incarnée de manière spécifique chez l’existant femme. Certes, il ne faut pas lâcher le thème toujours crucial de l’objectivation aliénante, c’est-à-dire des stratégies (inconscientes, involontaires pour la plupart) de désubjectivation au nom de l’efficience biomédicale : on n’en aura jamais fini de contrer et de résister en tâchant de maintenir les limites d’une réification et d’une instrumentalisation raisonnables. Mais il faut aller plus profond, et atteindre le thème de la subjectivation corporelle, du soi incarné, qui se déploie dans les possibilités et les contraintes imposées par son corps. Le point de vue de I. Marion Young est extrêmement utile aujourd’hui pour ouvrir le chemin trop rapidement barré par des opinions radicales, chemin difficile et tortueux qui frôle des lieux de récupération et de violence ancestrales, mais qui devrait conduire à une émancipation du soi féminin concret, personnel, charnel. Arrivés à ce stade, les citoyens d’une société n’auront plus ni à rougir ni à craindre d’exister leur corps vulnérable et capable.
Références
- 1Gautier A (2018) Les violences de genre : théories, définitions et politiques. Autrepart 85 :3–18
- 2Bégout B (2008) De la décence ordinaire. Alllia, Paris
- 3Froidevaux-Metterie C (2018) Le féminisme phénoménologique d’Iris Marion Young. Revue philosophique de Louvain 116 :497
- 4Young IM (2005) Pregnant embodiment : subjectivity and alienation. In : On female body experience. Oxford, OUP, pp 46–61.
- 5Henry M (1987) La barbarie. Grasset, Paris
- 6Dupuis M (2014) L’éthique organisationnelle dans le secteur de la santé. Seli Arslan, Paris
- 7Honneth A (2007) La réification. Vrin, Paris
- 8Minguet B (2020) Un outil d’éthique pratique en néonatologie : l’analyse postévénementielle. Perspective Soignante 68 :69–81
Mots-clés éditeurs : anthropologie, éthique organisationnelle, soin, violences de genre, vulnérabilité
Date de mise en ligne : 02/04/2021
https://doi.org/10.3166/rmp-2020-0098