Le marché du travail en soins infirmiers au Canada (1985-1999)
- Par G. Dussault,
- M.-A. Fournier,
- M.S. Zanchetta,
- S. Kérouac,
- J.-L. Denis,
- L. Bojanowski,
- M. Carpentier
- et M. Grossman
Pages 251 à 261
Citer cet article
- DUSSAULT, G.,
- FOURNIER, M.-A.,
- ZANCHETTA, M.S.,
- KÉROUAC, S.,
- DENIS, J.-L.,
- BOJANOWSKI, L.,
- CARPENTIER, M.
- et GROSSMAN, M.,
- Dussault, G..,
- et al.
- Dussault, G.,
- Fournier, M.-A.,
- Zanchetta, M.-S.,
- Kérouac, S.,
- Denis, J.-L.,
- Bojanowski, L.,
- Carpentier, M.
- et Grossman, M.
https://doi.org/10.3917/spub.042.0251
Citer cet article
- Dussault, G.,
- Fournier, M.-A.,
- Zanchetta, M.-S.,
- Kérouac, S.,
- Denis, J.-L.,
- Bojanowski, L.,
- Carpentier, M.
- et Grossman, M.
- Dussault, G..,
- et al.
- DUSSAULT, G.,
- FOURNIER, M.-A.,
- ZANCHETTA, M.S.,
- KÉROUAC, S.,
- DENIS, J.-L.,
- BOJANOWSKI, L.,
- CARPENTIER, M.
- et GROSSMAN, M.,
https://doi.org/10.3917/spub.042.0251
Notes
-
[1]
Université de Montréal, Montréal, Canada
-
[*]
Colin C. et Rocheleau L. Les infirmières de santé publique au Québec : une contribution essentielle et… méconnue. Santé publique, 2004, 16 (2).
« Malgré le temps passé depuis cette revue de littérature, les conclusions en sont encore extrêmement pertinentes. Par contre, diverses mesures ont été prises par les partenaires québécois du Forum national sur la planification de la main-d’œuvre infirmière et certaines conditions sont en train de changer. À noter de façon particulière l’augmentation importante des cohortes d’étudiantes en soins infirmiers, l’arrivée d’une nouvelle législation définissant le champ de pratique des infirmières de façon plus contemporaine, certains changements dans l’organisation du travail, le nouveau programme de formation intégrée Dec-Bac et la formation de futures infirmières praticiennes spécialisées [*] ».
Introduction
1De nombreux auteurs ont souligné l’importance d’une gestion et d’une planification systématique des ressources humaines dans le secteur de la santé [7, 17, 22, 29]. Martineau et Martinez [29] formulent de manière explicite les différentes dimensions que doit prendre en compte ce processus de planification, à savoir la détermination des effectifs (les effectifs globaux, leur répartition entre les catégories professionnelles et institutionnelles, leur déploiement géographique), la formation de base et le perfectionnement en cours d’emploi, les conditions de travail et la gestion de la performance. Ces différentes dimensions constituent autant de facteurs déterminants pour la réalisation des objectifs du système de soins, qu’il s’agisse de l’équité d’accès aux soins, de l’efficacité dans la production des services, de l’efficience ou de la satisfaction des consommateurs.
2Une revue des écrits depuis 1985 a été réalisée pour servir de base à une future analyse de la situation du marché du travail des effectifs en soins infirmiers au Canada. La revue porte sur la dynamique du marché du travail, les facteurs qui affectent l’offre et la demande en effectifs dont l’impact des transformations du système de services de santé. Elle vise aussi à identifier les principales lacunes au niveau des connaissances et les principaux enjeux qui devraient faire l’objet d’études plus approfondies en vue de réaliser plus tard une analyse complète et valide du marché du travail en soins infirmiers.
Méthode
3Pour les fins de cette revue des écrits, la main-d’œuvre en soins infirmiers comprend les infirmières, les infirmières auxiliaires et les infirmières psychiatriques. En fait, les catégories professionnelles et leur statut légal varient d’une province à l’autre [13]. Deux types d’écrits ont été révisés : les écrits scientifiques et professionnels ainsi que des travaux non publiés produits par des associations professionnelles ou par les gouvernements tels que des rapports ou études non publiés. Des bases de données bibliographiques notamment MEDLINE, CINAHL, Current Contents, Eric ont été interrogées. Les travaux non publiés ont été obtenus grâce à la collaboration des organismes associés à la réalisation de cette étude. Des 550 documents répertoriés, 150 ont fait l’objet d’une analyse poussée parce qu’ils étaient plus récents et reprenaient une bonne part de l’information que pouvaient contenir les autres. À différentes reprises, une liste des documents inventoriés était communiquée à tous les acteurs impliqués dans le projet. Ils étaient invités à compléter cette liste par tout matériel pertinent méconnu des chercheurs.
Les transformations du système de services de santé
4Comme les autres catégories de personnel de santé, le personnel infirmier fait face à des pressions considérables pour s’adapter aux transformations récentes du système de santé. Ces transformations ont fait ressortir la nécessité : (a) d’améliorer l’intégration et la coordination des services ; (b) de réduire le nombre de lits en centres hospitaliers ; (c) d’améliorer l’efficience et l’utilisation plus judicieuse du personnel [4, 33] ; (d) de développer les soins ambulatoires et les soins à domicile ; (e) d’adopter de nouveaux modes de rémunération des médecins ; (f) de mieux contrôler le nombre de médecins.
5En somme, les transformations récentes ont un impact sur l’organisation et la prestation des soins ainsi que sur les rôles des différents acteurs du système technologique [4, 16, 37]. Par conséquent, elles ont un impact significatif sur les approches, fonctions et développement du marché du travail des infirmières.
La main-d’œuvre en soins infirmiers
6Au Canada, la main-d’œuvre en soins infirmiers a diminué depuis le début des années 1990. Le nombre d’infirmières a diminué de 2.8 % entre 1992 et 1998. Cette baisse a été trois fois plus élevée pour les infirmières auxiliaires (8.4 % entre 1992 et 1997). La plupart des provinces est passée d’une situation de surplus à une situation de pénurie d’infirmières, et certaines provinces connaissent également une pénurie d’infirmières auxiliaires. La perception d’une « crise » du marché du travail infirmier n’est pas nouvelle. Des situations critiques ont déjà été identifiées au début des années 1980. Ce qui est nouveau, c’est qu’on connaît depuis quelques années une diminution importante du nombre de diplômées et une baisse des entrées dans la pratique. Cette tendance va vraisemblablement continuer, car les admissions dans les programmes de formation ont diminué de plus de 35 % durant les 10 dernières années. Seulement la moitié du personnel infirmier travaille à plein temps et le travail occasionnel est maintenant l’unique façon d’entrer sur le marché du travail pour la majorité des nouvelles diplômées. Les soins infirmiers sont alors perçus comme une carrière avec des possibilités limitées et un avenir précaire.
7Les mises à pied à grande échelle des infirmières et des infirmières auxiliaires au cours des dernières années et la détérioration de l’environnement de travail ont comme conséquence d’encourager plusieurs infirmières à chercher du travail dans d’autres provinces, d’autres pays et même à quitter définitivement la profession d’infirmière. Plus de 10 % des infirmières graduées en 1995 pratiquaient aux États-Unis en 1999. L’absence d’attrait pour la pratique infirmière et la réduction du financement des programmes de formation sont considérées par plusieurs comme étant des facteurs pouvant entraîner une pénurie d’infirmières. Les études récentes sur les projections de l’évolution future de l’offre et de la demande pour les infirmières montrent que, même selon les hypothèses les plus optimistes, le nombre d’infirmières croîtra à un rythme plus lent que la demande au cours des prochaines années.
Recrutement et rétention
8Le recrutement et la rétention sont des défis qui persistent depuis fort longtemps pour la profession d’infirmière [11]. Pour plusieurs, les causes fondamentales du problème sont le changement de l’environnement de pratique qui a été particulièrement affecté par la réduction des effectifs ainsi que ses conséquences négatives sur l’attrait de la profession et sur la perception des conditions de travail. D’autres auteurs mentionnent que le peu de valeur sociale accordée à la profession d’infirmière, qui se traduit notamment par l’absence de plan de carrière et d’une stratégie de formation continue, contribue à la difficulté de recrutement [3, 10]. Plusieurs professions offrent une meilleure perspective de carrière avec un salaire plus élevé, du respect, de l’autonomie dans la prise de décision, et des opportunités d’exercer son leadership. Certains prétendent que l’écart entre les objectifs de la discipline infirmière et la pratique clinique a également contribué à rendre la profession moins attrayante pour les étudiantes ayant le plus d’aptitudes et de qualifications [20].
9Les changements structurels dans le système de services sont vus par plusieurs comme ayant un impact sur la qualité de vie et la satisfaction des infirmières par exemple, la tendance est d’occuper deux ou trois emplois. Les recherches sur la perception qu’ont les infirmières de leur qualité de vie au travail rapportent qu’elles ont un moral bas et une très grande insatisfaction au travail. L’insatisfaction des infirmières dans l’organisation du travail des établissements de santé est fortement associée à un faible niveau d’engagement des infirmières dans les organisations, à un faible niveau d’autonomie et de leadership ainsi qu’au peu de possibilités de promotion [5, 6, 10, 24]. Sur les unités spécialisées, la satisfaction au travail est liée à l’autonomie et à une charge de travail appropriée. Une lourde charge de travail, la perception de ne pas offrir des soins de qualité aux patients, l’épuisement professionnel, l’absence de soutien de la direction et de contrôle sur le travail, les horaires de travail rigides, le sentiment d’impuissance, les salaires considérés comme médiocres sont des sources d’insatisfaction [6, 36]. Des problèmes de rétention sont causés par des niveaux élevés de stress dans un contexte où il y a peu de soutien professionnel ou d’aide clinique pour l’encadrement des nouvelles recrues. De plus, le travail occasionnel est perçu comme un facteur qui compromet la rétention.
10Les infirmières auxiliaires ont aussi des problèmes de recrutement et de rétention. Au Québec il y a une diminution du nombre de nouveaux étudiants, moins de possibilités de travail et une plus grande utilisation du personnel non professionnel, qui, à titre d’exemple, offrent des soins à domicile. Les infirmières auxiliaires disent qu’il y a des obstacles administratifs à la réalisation d’activités qu’elles ont légalement le droit d’effectuer. Des questions légales relativement à la délégation des tâches et la nécessité de travailler sous la supervision des infirmières limitent leur autonomie.
11Plusieurs stratégies sont proposées dans la littérature pour améliorer le recrutement et la rétention. Les plus fréquemment mentionnées sont : (a) une meilleure évaluation des besoins en personnel ; une réduction du nombre de travailleurs occasionnels ; (b) une meilleure intégration des nouvelles infirmières en milieu de travail ; (c) une amélioration des conditions de travail, incluant l’implantation de mesures facilitant la vie familiale, et de meilleurs salaires et avantages sociaux ; (d) une révision de la législation régissant les professions afin de tenir compte des nouveaux rôles des infirmières dans le système de services particulièrement en leur assurant une plus grande autonomie professionnelle. Des initiatives en ce sens ont été identifiées en Colombie Britannique, en Alberta et en Ontario ; (e) un soutien pour l’avancement professionnel et un meilleur plan de carrière ; (f) le développement et la promotion de la formation afin de rendre la profession plus attrayante aux nouvelles infirmières et de faciliter le retour de celles qui ont quitté leurs associations professionnelles.
12Plusieurs suggèrent que les gouvernements s’impliquent davantage afin d’éviter les déséquilibres sur le marché de la main-d’œuvre en soins infirmiers grâce à une meilleure planification, un engagement politique, des politiques cohérentes et intégrées, du soutien pour le développement des habiletés, le déploiement et la répartition des effectifs à l’intérieur du système [10, 27, 39]. Plusieurs argumentent que ces mesures doivent être prises rapidement, car plus le temps passe, plus la possibilité de corriger la situation diminue et les problèmes vont en s’aggravant. En plus, il doit être tenu compte du temps qui séparera les interventions des changements attendus.
Le marché de la formation
13Des programmes de formation pour infirmières auxiliaires et infirmières sont offerts dans toutes les provinces canadiennes. Dans six d’entre elles, le diplôme du baccalauréat est la voie unique d’accès à l’exercice de la profession infirmière. Quatre autres offrent une formation au niveau collégial en plus du diplôme du baccalauréat. À compter du 1er janvier 2005, tous les nouveaux membres du College of Nurses of Ontario devront détenir un baccalauréat en sciences infirmières. En ce qui a trait aux études supérieures, toutes les provinces canadiennes, à l’exception de l’Île-du-Prince-Édouard, offrent un programme de maîtrise et 4 offrent des programmes d’études doctorales (Colombie-Britannique, Alberta, Ontario, Québec).
14La formation des infirmières auxiliaires est offerte dans les collèges communautaires et dans les programmes post-secondaires. Certains programmes constituent la première étape du baccalauréat en sciences infirmières. La durée du programme et le titre professionnel varient d’une province à une autre tout comme le nombre d’étudiants inscrits. Les programmes sont estimés en nombre d’heures, de semaines, de mois ou encore d’années, limitant ainsi la comparaison entre les provinces. Dans toutes les provinces canadiennes, à l’exception du Québec, la formation d’une infirmière auxiliaire varie entre 1200 et 1500 heures. Le Québec offre 1800 heures ou deux ans de formation menant à un diplôme d’études secondaires. Les programmes de formation varient selon la province. Par conséquent, la pratique d’une infirmière auxiliaire diffère d’une province à l’autre. Layton [25] insiste sur le fait que la formation de l’infirmière auxiliaire serait mal comprise : elle n’est pas préparée à assumer les fonctions de l’infirmière, mais plutôt à jouer un rôle complémentaire à celui des professionnels de l’équipe de soins. Une année de cours différencie la formation de l’infirmière auxiliaire de celle de l’infirmière du collège. L’infirmière auxiliaire peut dans certains contextes de formation avoir accès à une formation sur des thèmes spécialisés, tel qu’en administration de traitement médicamenteux, ou en techniques utilisées en salle d’opération. Toutes les associations d’infirmières auxiliaires soutiennent que la formation initiale offerte aux infirmières auxiliaires devrait être rehaussée pour répondre aux besoins de santé actuels.
15On dénombre 35 programmes de baccalauréat en soins infirmiers au Canada. L’infirmière bachelière reçoit une formation de clinicienne généraliste pour intervenir tant auprès des personnes, que des groupes et des communautés ; il y a aussi une tendance vers l’acquisition d’expertises spécifiques, comme l’indique le nombre croissant d’infirmières qui détiennent actuellement une certification de spécialiste. L’Association des infirmières et infirmiers du Canada offre un programme de certification qui reconnaît 10 spécialités : les soins critiques, les soins d’urgence, la gérontologie, la néphrologie, les sciences neurologiques, la santé au travail, l’oncologie, la périnatalité, la santé périopératoire ainsi que la santé mentale et la psychiatrie. Depuis que la certification existe, jusqu’à l’été 1999, on a dénombré 8 115 infirmières ayant réussi l’examen de certification, parmi lesquelles 160 seulement l’avaient fait en français. (Canadian Nurses Association, communication personnelle, novembre 1999).
16Au Canada, la majorité des programmes de baccalauréat en sciences infirmières sont d’une durée de 4 ans. Dans certaines provinces, les programmes de quatre ans ont été assortis de « voies rapides » de trois ans ou même de deux ans et demi. Ailleurs, des programmes d’une durée de deux ans permettent l’obtention du baccalauréat en sciences infirmières à des détenteurs de diplômes d’autres disciplines et qui répondent au profil requis. En Ontario, un programme de baccalauréat mène au titre d’infirmière praticienne ; l’Alberta, la Colombie-Britannique et la Nouvelle-Écosse se proposent de créer un programme similaire. Dans quatre provinces, des programmes d’une durée de deux à quatre ans forment des infirmières en psychiatrie. Les programmes de maîtrise et de doctorat varient d’une institution à l’autre. On comptait 18 programmes de maîtrise en sciences infirmières au Canada, avec environ 400 inscrits en 1997. Aux études doctorales, 30 étudiants étaient inscrits en 1997 et leur nombre augmente rapidement.
Modèles ou approches en soins infirmiers
17Les soins infirmiers se sont développés au rythme des grands courants de pensée qui ont marqué l’évolution des connaissances en santé. Au cours des dernières décennies, des conceptions de la discipline ont permis d’exprimer différentes visions en regard du soin, de la personne, de la santé et de l’environnement. Ces conceptions ont été inspirées de la pratique. Ainsi, la diversité des situations de soins, la complexité des changements au niveau de la famille, les nouvelles particularités des décisions d’ordre éthique, l’évolution des connaissances et des technologies ainsi que la diversité des contextes cliniques façonnent le raffinement des modèles théoriques, conceptuels et organisationnels. Parmi ces modèles, certains guident la pratique des soins infirmiers. Des approches comme le soin global [1], la gestion partagée [23], les soins intégraux, la pratique avancée [41], la gestion de cas [38], le modèle de pratique professionnelle [2] et l’approche communautaire [20] se présentent comme autant de solutions aux exigences nouvelles engendrées par les transformations du système. Ajoutons un mouvement récent, la pratique basée sur les données probantes présentée comme une façon d’anticiper les changements, d’examiner la pratique clinique en interdisciplinarité et de rapprocher les milieux de pratique des milieux académiques et administratifs [18, 34].
18Les nouveaux modèles, approches ou conceptions sont des tentatives de redéfinition de la pratique infirmière. Plusieurs auteurs et organismes considèrent les études supérieures e.g. maîtrise en sciences infirmières, nécessaires à l’exercice de nouvelles fonctions spécialisées [8, 21] ou d’une pratique avancée. On note cependant dans le contexte canadien, peu d’études évaluatives publiées sur la contribution et l’efficacité des nouveaux modèles de soins. Ces dimensions semblent mieux documentées dans les publications en provenance des États-Unis et de la Grande-Bretagne, y compris la diminution du temps d’attente dans les services d’urgence, la satisfaction accrue des patients, la mise en valeur des ressources médicales et infirmières, l’amélioration de la satisfaction au travail du personnel infirmier, de même qu’une meilleure accessibilité aux services de santé. D’autres avantages sont relevés tels que des programmes d’éducation à la santé pour la population, l’utilisation de protocole de soins, une approche systématique d’intervention. Des données probantes sont nécessaires pour confirmer ces tendances.
Discussion
19La problématique de la situation actuelle du marché du travail en soins infirmiers revêt plusieurs dimensions. Premièrement, l’absence d’une planification systématique des ressources humaines dans le système de soins de santé affecte négativement toutes les catégories professionnelles du secteur, mais de manière particulière les infirmières qui constituent la proportion la plus importante des effectifs. La main-d’œuvre semble passer d’une situation de sureffectifs à une situation de pénurie, un constat qui suscite des réactions mais peu de pro-action. Deuxièmement, la formation de la main-d’œuvre interpelle à divers égards : elle doit être adaptée pour répondre aux nouveaux besoins, encore faut-il trouver d’abord un consensus sur la manière de réaliser cet ajustement. Les attributions de chaque niveau de formation en termes de transfert de compétences restent encore à être précisées, notamment pour ce qui concerne le BSc et les niveaux inférieurs. Troisièmement, les conditions de travail créent beaucoup d’insatisfaction. De ce fait, elles compliquent les problèmes de recrutement et de rétention dont les conséquences sont d’autant plus néfastes dans un contexte de pénurie.
20De nombreuses stratégies ont été proposées dans la littérature pour répondre aux défis et aux dilemmes auxquels est confronté le marché du travail en soins infirmiers soit la planification de la main-d’œuvre, la réforme de la formation et l’amélioration des conditions de travail. Moore [31] a souligné l’importance d’une planification systématique de la main-d’œuvre, basée sur des données rigoureuses et valides portant autant sur l’ensemble de la main-d’œuvre que sur les besoins spécifiques en soins infirmiers. Du même ordre, d’autres auteurs soutiennent l’importance de l’analyse des compétences comme méthode pertinente d’analyse des besoins [9, 12]. Une telle analyse devra nécessairement prendre en compte le profil de la population cible, les modèles de pratique et les besoins de formation tant au niveau de la formation de base qu’aux cycles supérieurs. Les modèles de soins infirmiers réfèrent à des formes différentes de pratiques. Par exemple, le modèle du case management requiert que les infirmières développent des compétences et habiletés dans le domaine de la coordination et de la planification des soins. Un modèle participatif propose des changements aux positions traditionnelles attribuées aux infirmières dans la hiérarchie organisationnelle. D’autres modèles répertoriés n’ont pas été définis de manière systématique ni testés empiriquement ; nous avons donc peu d’indications précises quant à leur potentiel pour favoriser une utilisation plus efficace et plus efficiente de la main-d’œuvre.
21À l’instar des autres catégories professionnelles, les capacités de la profession à répondre aux défis actuels sont fortement tributaires, d’une part du contenu des programmes de formation de base, d’autre part de la mobilisation de ressources et activités nécessaires à une mise à jour continue des connaissances et habiletés. La planification de la main-d’œuvre doit absolument s’intéresser au type de formation qui permettra aux infirmières de jouer efficacement le rôle qui leur est dévolu au niveau du système de soins. Encore une fois, plus de connaissances sont nécessaires afin d’établir des priorités dans l’utilisation des divers modèles de pratique afin de pouvoir mieux déterminer les besoins pour les différents programmes de formation, tant pour la formation de base que pour la formation continue.
22De nombreux auteurs soulignent la nécessité d’améliorer les conditions de travail des infirmières et d’offrir des perspectives de carrière plus stimulantes. De meilleures conditions de travail sous-tendent un style de gestion plus participatif, une plus grande flexibilité au niveau des horaires de travail et une amélioration des conditions normatives [3, 4]. Il est à retenir toutefois que l’amélioration des conditions de travail n’est pas une condition suffisante qui va modifier de manière radicale l’attraction qu’exerce la profession infirmière. Des stratégies de recrutement novatrices sont aussi nécessaires. L’accès à une gamme diversifiée d’activités de formation continue est aussi proposé comme un moyen de renforcer le processus d’adaptation de la main-d’œuvre aux nouvelles contingences [14]. L’adaptation de la main-d’œuvre infirmière aux transformations du système doit se faire également par le développement de modèles de pratique orientés vers les besoins de la communauté et par la consolidation des bases scientifiques des pratiques infirmières [15, 26, 32]. En fait, ce souci d’une systématisation poussée des pratiques professionnelles s’inscrit dans le cadre d’une tendance plus large en faveur de pratiques fondées sur des données probantes [33]. Ailleurs, il a été proposé qu’une plus grande implication des infirmières dans la formulation de la politique sanitaire puisse aider la profession à faire face aux nouveaux enjeux [40]. Mais pour qu’une telle initiative porte réellement ses fruits, il faudrait qu’elle s’appuie sur une forte coalition du secteur regroupant tant les membres des milieux académiques que des milieux de pratique, administratif et politique.
23Cet ensemble de propositions rejoint bien celles de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada [10], qui incluent : des stratégies efficaces de recrutement ; l’amélioration des conditions de travail, incluant la mise en œuvre de politiques prenant en compte la situation familiale ; une meilleure adaptation des programmes de formation aux besoins de la pratique ; une systématisation de la pratique infirmière ; la promotion de l’autonomie professionnelle ; des mécanismes d’avancement dans la carrière. Il semble clair que les problèmes auxquels est confrontée la pratique des soins infirmiers sont interreliés autant que le sont leurs solutions. Ceci implique donc que la mise en œuvre de ces solutions exige une grande coordination et doit considérer les interactions de la profession infirmière avec les autres catégories de prestataires impliquées dans l’offre des services.
Conclusion
24Nous concluons en énumérant les dimensions les moins documentées du marché du travail en soins infirmiers, dont une meilleure connaissance de ces aspects constituerait un atout pour la formulation des politiques. Les données sur les infirmières auxiliaires et les infirmières psychiatriques sont fragmentaires et incomplètes. On ne connaît que très peu leurs caractéristiques professionnelles et démographiques. Les données ne sont pas disponibles pour toutes les provinces et, de ce fait, les comparaisons interprovinciales ne sont pas faciles. Statistique Canada n’isole pas les infirmières auxiliaires dans une catégorie occupationnelle spécifique. Elles sont plutôt regroupées avec d’autres occupations. Les données sur les infirmières reconnues sont plus complètes, mais il reste quelques lacunes notamment pour ce qui concerne leurs caractéristiques professionnelles : trajectoires professionnelles, spécialités, productivité, organisation du travail (répartition du temps entre les activités cliniques, administratives et de formation continue). La mobilité des infirmières entre les provinces, vers d’autres pays ou d’autres domaines d’activités est tout aussi peu documentée que le phénomène de leur immigration.
25L’information sur la capacité de la profession infirmière à attirer de nouvelles recrues, sur l’évolution des cohortes d’étudiants, et sur l’entrée dans la pratique est très partielle, ce qui rend difficile l’évaluation de l’impact des politiques de main-d’œuvre. Il est nécessaire de documenter davantage le niveau d’accès aux soins infirmiers qui prévaut dans certaines régions éloignées, les communautés autochtones sont particulièrement touchées par la pénurie de services infirmiers, ou pour certains groupes culturels, et minorités linguistiques.
26D’autres travaux doivent être effectués pour évaluer l’impact des divers modèles de pratique sur les besoins du marché du travail en soins infirmiers. Comment chacun de ces modèles influe-t-il sur les besoins en effectifs et la distribution de ces effectifs ? Quelles sont les implications en termes des besoins de formation ? Quels sont les effets sur les autres catégories de prestataires ? Par exemple, comment l’introduction d’une spécialité clinique avancée en soins infirmiers influence-t-elle le travail des médecins et des autres catégories professionnelles du secteur ? Les mêmes questions se posent aussi pour les divers modèles de prestation de services tels que ceux basés sur les soins primaires ou ceux qui privilégient l’intégration des services.
27On n’en connaît que très peu sur la capacité des programmes de formation, notamment les programmes de maîtrise, à préparer les infirmières à assumer adéquatement leurs nouvelles fonctions. Le programme de recherche en vue d’une consolidation des bases scientifiques des besoins en soins infirmiers exige une définition plus explicite.
28Les incitations, mises en place dans les hôpitaux pilotes et qui sont susceptibles d’améliorer la capacité à attirer et à retenir les infirmières, requièrent des recherches plus poussées. Ainsi peu de travaux ont cherché à étudier les relations entre les politiques gouvernementales, l’évolution de la profession infirmière et l’organisation des services infirmiers. Les variations au niveau du cadre juridique qui régit la pratique infirmière ne sont pas suffisamment analysées.
29En somme, bien que les infirmières et infirmiers constituent, de loin, le groupe occupationnel numériquement le plus important dans le secteur de la santé, les informations sur la composition de la profession, sur les caractéristiques professionnelles de ses membres, sur leurs activités, restent parcellaires. Il en est de même pour les conditions de travail, ainsi que les perceptions qu’en ont les membres de la profession. Il résulte de ces lacunes que la planification des services infirmiers est difficile. En fait, il est plutôt probable que l’absence de données soit un résultat de l’absence de planification de la main-d’œuvre infirmière dans le passé, et non le contraire. Dans un contexte de remise en question des façons traditionnelles d’organiser les soins, la nécessité de mieux connaître le marché du travail infirmier et la dynamique de son évolution devient de plus en plus impérieuse. Il s’agit d’une tâche complexe, qui suppose qu’on fasse un premier portrait fidèle et plus complet de cette profession, et qu’on mette en place les mécanismes de monitorage de son évolution. Les décideurs et planificateurs, au sein de la profession et dans le système de services, ne pourront que trouver des avantages à disposer d’informations valides sur une occupation qui joue un rôle déterminant dans la production des soins et services de santé.
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Mots-clés éditeurs : effectifs, formation, infirmiers, marché du travail, modèles de soins infirmiers, recrutement, rétention
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Date de mise en ligne : 01/01/2008
https://doi.org/10.3917/spub.042.0251