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Article de revue

Les usagers dans la construction des schémas régionaux d'organisation sanitaire

Pages 57 à 73

Citer cet article


  • Bréchat, P.-H.,
  • Jourdain, A.,
  • Schaetzel, F.
  • et Monnet, E.
(2005). Les usagers dans la construction des schémas régionaux d'organisation sanitaire. Santé Publique, . 17(1), 57-73. https://doi.org/10.3917/spub.051.0057.

  • Bréchat, Pierre-Henri.,
  • et al.
« Les usagers dans la construction des schémas régionaux d'organisation sanitaire ». Santé Publique, 2005/1 Vol. 17, 2005. p.57-73. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-sante-publique-2005-1-page-57?lang=fr.

  • BRÉCHAT, Pierre-Henri,
  • JOURDAIN, Alain,
  • SCHAETZEL, Françoise
  • et MONNET, E.,
2005. Les usagers dans la construction des schémas régionaux d'organisation sanitaire. Santé Publique, 2005/1 Vol. 17, p.57-73. DOI : 10.3917/spub.051.0057. URL : https://stm.cairn.info/revue-sante-publique-2005-1-page-57?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spub.051.0057


Notes

  • [1]
    Médecin Inspecteur de Santé Publique (MISP), Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales (DDASS) du Doubs, 18, rue de la Préfecture, 25043 Besançon cedex et chargé de recherches, Laboratoire d’Analyse des Politiques Sociales et Sanitaires (LAPSS), École Nationale de la Santé Publique (ENSP), avenue du Professeur Léon Bernard, 35043 Rennes cedex, France.
  • [2]
    Enseignant-chercheur, LAPSS, ENSP.
  • [3]
    Enseignante, département Politiques et Institutions (POLITISS), ENSP.
  • [4]
    Maître de conférence des Universités, Département de santé publique, Faculté de Médecine et de Pharmacie, 2, place Saint-Jacques, 25030 Besançon cedex, France.
  • [5]
    Bulletin officiel n° 98/37 et Bulletin Officiel Spécial n° 98/10 bis.

Introduction

1Le terme d’usager, représenté par la catégorie de l’usager [29], serait devenu le synonyme de malade, patient, client et citoyen [19], qui sont tous concernés par la santé. Pour l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le système de santé comprend tous les éléments nécessaires pour satisfaire en totalité les besoins de la population en matière de santé. Dans une acceptation moins large, le système de santé comprend trois groupes d’éléments : population, producteurs de soins, institutions chargées de l’organisation administrative et du financement [24]. Les usagers ou les associations d’usagers [1] qui ont, par définition, un droit d’usage sur le service public [16], seraient le centre même du système de santé, celui pour lequel les investissements sont consentis, les professionnels formés, les équipements renouvelés [7] et les priorités de santé définies. Actuellement, nous constatons en France une tentative d’introduction de la participation des usagers dans le système de soins (conseil scientifique de l’Agence Nationale d’Accréditation et d’Évaluation de Santé (ANAES) et conseils d’administration des établissements de santé) et dans le système de santé (États généraux de la santé, Conférences Nationales et Régionales de Santé (CNS et CRS), Programmes Régionaux de Santé (PRS) [8, 27], Commission Régionale d’Organisation Sanitaire et Sociale (CROSS) et Schéma Régional d’Organisation Sanitaire de deuxième génération [SROS II]) [18]. Cela participe a une volonté politique nouvelle qui donne aux usagers un rôle de « contre-pouvoir » face aux professionnels de santé et aux gestionnaires. L’usager servirait ainsi la logique démocratique contre les logiques professionnelles et technico-administratives [4]. Il apparaît que dans le domaine de la santé, les pouvoirs publics sont en train d’apprendre à informer et à faire participer les usagers, pour que s’établisse un nouvel équilibre entre les représentants de l’État et de l’Assurance Maladie, les experts et les usagers [10] et un meilleur bien commun dans un domaine aux enjeux importants [19, 21, 31].

2Malgré cette volonté politique et la place donnée aux usagers dans les récentes réformes, nous pouvons nous demander quelle est la réalité de cette participation dans la planification sanitaire [2] et notamment lors de la construction des SROS II [2, 3, 15, 16, 32, 35].

3La planification des structures et des équipements sanitaires s’appuie sur un régime d’autorisations administratives délivrées au regard d’instruments – la carte sanitaire et le SROS – dont la vocation initiale a été de quantifier et de répartir l’offre nécessaire et qui ont évolué pour prendre en compte la qualité de l’organisation des soins et la satisfaction des besoins de la population [31]. La circulaire DH/EO n° 98-192 du 26 mars 1998 relative à la révision des SROS donne les principes généraux et la méthode d’élaboration du SROS II [5]. Elle poursuit 3 objectifs : l’amélioration de la prise en compte par le système de santé et, en son sein par l’offre hospitalière, des besoins de santé ; la promotion et la coordination des soins entre les différents segments de l’offre (médecine hospitalière, médecine de ville, prise en charge médico-sociale) ; l’accélération du redéploiement de l’offre de soins. L’Agence Régionale de l’Hospitalisation (ARH) est chargée de sa réalisation. Les objectifs du SROS II se construisent sur des objectifs régionaux prioritaires ainsi que sur des objectifs de santé publique et de recomposition de l’offre hospitalière. Cela est réalisé par des discussions entre l’ARH et les établissements de santé, pour que ces derniers s’engagent en terme de volume d’activité dans des domaines de santé précis. Ces accords sont cadrés par le contrat d’objectif et de moyen et le projet des établissements, ainsi que par les conventions constitutives des réseaux dans leur versant hospitalier ou dans le versant hospitalier des réseaux expérimentaux englobant le secteur ambulatoire [12].

4La méthode d’élaboration du SROS II est basée sur l’élaboration d’un consensus entre les « artisans de la planification » [14] et avec les usagers. Ces artisans, dont le savoir-faire et l’expérience sont au cœur du processus de construction des schémas de planification [14], ont peu de caractères en commun. Ils entrent en relation pendant l’élaboration du SROS II, souvent sous la contrainte d’un texte juridique. Ce groupe « d’artisans de la planification » est constitué de ceux qui ont participé aux projets de restructuration hospitalière ou d’organisation des soins. Ils sont entre 5 à 10 000 professionnels au plan national (50 à 100 par départements) [14]. Ils travaillent dans les ARH, les Directions Départementales et Régionales des Affaires Sanitaires et Sociales du Ministère de l’Emploi et de la Solidarité (DDASS et DRASS), les caisses d’Assurance Maladie et ses Services Médicaux, l’Union Régionale des Caisses d’Assurance Maladie (URCAM), les mairies, les centres hospitaliers et les groupements de professionnels libéraux [13]. Ce sont des Médecins Inspecteurs de Santé Publique (MISP), des Inspecteurs des Affaires Sanitaires et Sociales (IASS), des Médecins Conseils des Services Médicaux des caisses d’Assurance Maladie, des administrateurs des caisses d’Assurance Maladie, des médecins et des administrateurs des URCAM, des directeurs et des médecins de centres hospitaliers, des élus, des usagers et des représentants d’usagers. Ils contribuent concrètement aux actions d’organisation des soins en cours ou à venir. Aux postes avancés de ces réformes, ils sont sur le terrain, participent aux projets du système de santé de demain, sans toutefois maîtriser le processus de décision [14]. Il est important de comprendre leurs comportements car le SROS II permet d’intégrer la grande variété de motivations des acteurs, dont les usagers, par la production commune de recommandations pour la politique régionale des soins qui se construit à partir d’un jeu d’acteurs auquel participent les usagers.

5Pour connaître l’avis personnel des usagers et celui des professionnels de la planification sanitaire sur la participation des usagers au SROS II, nous les avons rencontrés sur le terrain de la négociation de projets de santé publique lors de l’élaboration du SROS II.

Méthode

6Un échantillon national par choix raisonné a été réalisé pour prendre en compte la diversité des expériences régionales (3 régions : Rhône-Alpes, Bretagne et Franche-Comté), la différence des rattachements institutionnels (4 catégories d’acteurs : usager et représentant d’usagers, directeur et médecin de centre hospitalier, élus, professionnels des services de l’État et de l’Assurance Maladie) et l’unité de lieu et de problème (3 sites tests dans chaque région : réseau, regroupement d’établissements, comité technique [16]). Les personnes interrogées ont été choisies par nos correspondants régionaux dans les ARH. Les seules consignes données portaient sur la profession de la personne (un directeur, un médecin, un élu, un représentant de la Tutelle et un usager) et sur la nécessité d’être impliqué dans une opération de réorganisation du système de soins (rapprochement d’établissements, constitution de réseaux de soins, travail d’un groupe technique sur une priorité régionale de santé publique). Ces choix ont résulté d’une analyse des enjeux stratégiques en regard des premiers documents de cadrage (thèmes retenus par l’ARH, identification des dysfonctionnements importants) et ont été validés par la Direction des Hôpitaux (DH). Il a ainsi été étudié 36 configurations d’acteurs (4 catégories d’acteurs dans 3 situations et dans 3 régions) au cours de deux interviews d’une heure chacune à 6 mois d’intervalle. Il a ainsi été réalisé 84 entretiens semi-dirigés (tableau I), à partir d’une grille d’entretien préalablement validée par le LAPSS et la DH. Les fonctions réelles de ces personnes dans le système de soins, leur opinion sur le SROS II, l’état d’avancement de la situation test ou du projet dans lequel elles sont impliquées et aux effets du SROS II sur ce projet, ont été prises en compte. La garantie de confidentialité des entretiens (noms, fonctions et lieu d’exercice) a favorisé la restitution de propos libres et riches.

Tableau I

Les 84 entretiens semi-dirigés des 3 sites tests dans chaque région, réalisés lors de l’enquête sur « les artisans des SROS II : le point de vue des acteurs » : S1 = S2

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de données médicales pour différentes régions et services.
Série 1 Série 2 Région de Franche-Comté Réseau (R) Insuffisance rénale chronique Usagers et représentants d’usagers (U) 1 1 Directeur et médecin de centre hospitalier (DMCH) 1 1 Élus (E) 0 0 Professionnels des services de l’État et de l’Assurance maladie (PSEAM) 1 1 Regroupement d’établissement (RE) U 0 0 DMCH 2 2 E 1 1 PSEAM 2 2 Comité technique (CT) Adolescents U 2 2 DMCH 2 2 E 1 1 PSEAM 1 1 Région de Bretagne R périnatalité U 1 1 DMCH 2 2 E 1 1 PSEAM 1 1 RE U 1 1 DMCH 0 0 E 2 2 PSEAM 1 1 CT Suicide U 1 1 DMCH 3 3 E 0 0 PSEAM 1 1 Région de Rhônes-Alpes R cancer U 0 0 DMCH 2 2 E 1 1 PSEAM 2 2 RE U 0 0 DMCH 1 1 E 1 1 PSEAM 2 2 CT Soins de suite U 0 0 DMCH 2 2 E 1 1 PSEAM 2 2 Total 42 42 Source: LAPSS/ENSP

Les 84 entretiens semi-dirigés des 3 sites tests dans chaque région, réalisés lors de l’enquête sur « les artisans des SROS II : le point de vue des acteurs » : S1 = S2

7Pour les trois régions, cette étude s’est déroulée d’octobre 1998 à décembre 1999 :

  • la première vague d’entretiens a eu lieu en décembre 1998 lors de la première phase du SROS II, dite de « mise sous tension », qui s’est déroulée au cours du deuxième trimestre 1998 et s’est terminée par la diffusion du rapport de cadrage vers la mi-1998 [32]. Elle a consisté notamment en l’organisation, par l’ARH, de groupes de travail sur les thèmes principaux proposés en y associant des usagers.
  • La seconde vague d’entretiens a eu lieu en novembre 1999 lors de la seconde phase du SROS II. Cette phase dite « de diagnostic et d’études » s’est déroulée de la mi-1998 à début 1999 et s’est terminée par la réalisation du rapport d’orientation stratégique diffusé début 1999 [32]. Cette nouvelle organisation a contribué à l’identification des problèmes posés et a proposé des référentiels communs d’actions ainsi que les grandes orientations pour résoudre ces problèmes. Ces recommandations ne sont pas destinées à décider de l’organisation mais à peser, en donnant une légitimité, dans les contrats d’objectifs et de moyens, dans l’établissement des principes de fonctionnement des structures et dans la préconisation de certains développements.
Cela a permis d’avoir le point de vue des mêmes artisans au début et à la fin de la mise en œuvre de la construction des SROS II.

8Les 84 entretiens ont été enregistrés et une analyse thématique a été réalisée par le LAPSS de l’ENSP selon la grille d’entretien précitée [14].

Résultats

9Notre perspective étant d’établir comment se construisent les objectifs communs et les consensus, nous allons surtout, dans une première partie, insister sur les sujets pour lesquels un accord partagé se dessine. Dans une seconde partie, nous ferons le point des doutes et des craintes de 1998-1999 exprimés par les catégories d’acteurs lors de la construction du SROS II, pour ne pas laisser l’impression que tout était consensuel.

Les opinions partagées par les catégories d’acteurs lors de la construction du SROS II

La participation des usagers : de la représentation…

La participation des usagers est appréciée

10Cette participation au SROS II est appréciée par les usagers eux-mêmes. Cela leur permet de parler en leur nom aux autres acteurs de la planification sanitaire et de leur apporter un éclairage complémentaire pour trouver le meilleur bien commun.

11

« Parce que le SROS m’a permis de mieux connaître la politique de santé en France. Il m’a permis de mieux connaître le rôle des ARH qui est quand même une entité récente. Il m’a permis de rencontrer des hommes. Moi, je suis un homme de contacts, je pense que c’est important de discuter sur des dossiers sinon on ne discute sur rien et on aboutit à rien. Surtout dans les petites régions. Cela a plein d’inconvénients d’être dans une petite région en terme de rotation, mais ça a un petit avantage, c’est qu’on peut se parler et j’ai découvert des hommes avec qui on pouvait justement dépasser des notions d’attachement politique ou d’attachement que je qualifierais d’idéologique mais au bon sens du terme, en terme de conviction, pour essayer de trouver le meilleur bénéfice pour le patient. Et c’est vrai que j’en tire un grand bénéfice à titre personnel ».

12

« L’usager était relativement contenu jusque-là. On avait le sentiment que dès qu’il franchissait le porche de l’hôpital, il s’abandonnait complètement, il perdait son sens civique. On ne savait pas s’il continuait de penser. Aujourd’hui, on découvre, et je l’ai observé d’ailleurs, de manière assez amusante lors des États généraux de la santé, que beaucoup de gens s’étonnent de ce que les usagers pensent et que c’est pertinent. L’entreprise qui a été initiée par le SROS, permet l’ouverture vers les usagers. Il faut que les autres intervenants de la santé ouvrent leurs portes aussi et qu’il n’y ait pas d’enjeu de pouvoirs, et qu’on arrête de parler sans arrêt à la place de l’usager en défendant ses intérêts, etc. alors qu’il n’est jamais là, quoi… il faut quand même lui demander son avis ».

13La participation des usagers au SROS II est appréciée par les autres acteurs de la planification sanitaire, notamment les professionnels de santé de l’administration.

14Parce que c’est légitime, mais avec mesure.

15

« L’implication des usagers dans la mise en place du SROS est un point positif parce que ce sont les premiers concernés ».

16

« Ce n’est pas qu’une affaire de professionnels. L’hôpital, c’est pour tout le monde, c’est au service de tout le monde et pas uniquement au service des professionnels ».

17

« Le souci de la prise en compte des attentes des usagers est de trouver un équilibre entre les attentes et besoins des usagers d’une part et les exigences de la planification d’autre part. Il y a une demande de la population pour être soignée en hôpital général en psychiatrie, plutôt que d’aller dans les centres spécialisés. Alors qu’est-ce que le SROS fait de ça ? Nous, on travaille avec une demande, on a toujours ce qu’on appelle une liste d’attente, c’est-à-dire qu’on hospitalise sur rendez-vous. Et je dis ça pour dire qu’il y a une pression du public, des usagers. Et qu’est-ce qu’on en fait de ça ? ».

18Parce qu’ils sont concernés par la qualité des soins en partenariat avec les médecins, et qu’ils sont concernés par les restructurations.

19

« Les individus sont mis à nu, décortiqués, analysés appareil par appareil et ils se reconstruisent comme ils peuvent à côté, mais ce n’est pas l’objet du système sanitaire à l’heure actuelle, que de s’occuper des individus. À mon avis, les usagers ont quelque chose à dire. Et je pense qu’en insuffisance rénale chronique, ça a été très intéressant parce que ce sont des pathologies chroniques, ce sont des gens avec des traitements lourds, fatigants, pénibles, avec des incidences majeures sur la vie familiale, sur la vie professionnelle ».

20

« C’est une bonne chose face aux médecins très individualistes ».

21

« Je pense que pour faire passer certaines restructurations, il est nécessaire d’associer les usagers ».

22Parce que les élus n’ont pas un grand pouvoir sur l’évolution des centres hospitaliers et ne se sentent pas toujours concernés. Il y a alors une convergence de points de vue entre élus et usagers sur les attentes face aux services de soins rendus à la population.

23

« Les politiques n’ont pas un gros pouvoir sur les centres hospitaliers. La structure hospitalière actuelle fait la part la plus grande aux représentants des établissements et, donc, de la Direction des Hôpitaux du Ministère de la Santé. C’est sans doute un des secteurs qui est encore le plus centralisé puisqu’on est quand même soumis à une tutelle importante, ne serait-ce que financière qui donne une enveloppe, un plan directeur, etc. ».

24

« La participation effective des élus reste relative. Je souhaiterais surtout des élus locaux, parce que la représentation par exemple des élus départementaux ou régionaux dans un CHU (Centre Hospitalier Universitaire), ce n’est pas évident. Tandis que l’élu local, le maire ou l’adjoint concerné, s’implique davantage dans ces questions-là. Au CA (Conseil d’Administration), ils sont deux conseillers généraux. Ils n’y connaissent rien du tout à l’hôpital sauf peut-être à l’hôpital rural qui se trouve près de chez eux. Et je ne parle pas des élus régionaux, parce qu’ils sont encore plus loin de la réalité d’un établissement hospitalier. Donc, une meilleure représentativité des élus locaux, des communes, des villes me paraîtrait intéressante ».

De la représentation de l’usager à la recherche d’une place légitime

25Si tous les acteurs s’accordent sur l’intérêt de cette représentation, il y a, pour les 4 catégories d’acteurs, une très forte ambivalence sur la place à donner à l’avis de l’usager par rapport à d’autres modalités de connaissance de l’intérêt collectif.

26

« Il y a bien une représentation des usagers, mais ils sont peu nombreux et ils ne représentent pas forcément les usagers sensibilisés à ces questions de prises en charge de telle discipline. Les associations qui représentent les usagers aux conseils d’administration sont d’une part une association des victimes d’aléas thérapeutiques et d’autre part une association qui a plus vocation à la visite de malades, animations et loisirs à l’hôpital. On essaie d’avancer sur les aspects clientèles etc., qui sont vraiment les représentants des usagers ? C’est vrai que l’on n’a pas trop de réponses pour le moment à cette question ».

27

« Il y a bien une représentation des usagers, mais la question est de savoir si elle est bien représentative des usagers au sens large. Il y a eu des états généraux etc., des lieux où, bien sûr, par représentation, on a essayé d’approcher, je pense, l’opinion des usagers. Notre président de CME (Commission Médicale d’Établissement) y fait souvent référence, parce que justement il y a participé et il a été assez frappé par l’idée qu’il s’en est faite, c’est-à-dire que précisément ce n’était pas très représentatif, de ce qu’il connaît par ailleurs des malades qui viennent à l’hôpital. Je pense que c’est une question très difficile ».

28

« Techniquement, c’est possible à travers les associations de représentants des usagers mais en fait, il faut savoir que d’une façon générale, son émanation vient des forces syndicales ou de certains choix politiques ou philosophiques et qu’il y a presque une institutionnalisation de la représentation des usagers. En tant qu’homme libre, je me pose beaucoup de questions sur la représentation des usagers telle qu’elle est assurée parce qu’elle a une forte connotation politique dont on ne veut pas parler. De là à imaginer un processus électif, je n’irai pas jusque-là parce qu’il ne va pas forcément donner de bons résultats dans notre système… Je pense notamment aux tribunaux de commerce. La représentation traditionnelle du citoyen était assurée par le personnel politique. Aujourd’hui, le personnel politique ne représente plus le citoyen. On prend des associations des usagers. Elles ne sont encore pas plus démocratiques… Je me serais bien contenté d’un système dans lequel il y avait une représentation des élus importante parce que les élus sont supposés représenter les citoyens et avec un pouvoir fort de l’État mais pas un pouvoir hypocrite. Alors que là, en fait, on a injecté les usagers qui sont un facteur d’irrationalité à l’intérieur de nos assemblées… ».

29

« Alors, après, qui va être porte-parole ? Est-ce qu’il va y avoir des syndicats, des journalistes ? Je crois que ce sont les journalistes qui vont représenter la société civile. C’est bien qu’il y ait une représentativité. Mais ceci dit, je pense qu’il faut trouver les bons… ».

30L’expérience des organismes consultatifs ne fournit pas de modèle satisfaisant pour fixer les modalités d’une représentation des usagers.

31

« Ils ne sont jamais représentatifs. Ce sont davantage les représentants des syndicats professionnels (de médecins) qui doivent être représentés et surtout écoutés. L’usager ne peut pas avoir une vision technique. C’est comme, je vais prendre un exemple, le théâtre en France, on ne va pas demander aux spectateurs comment est gérée la mise en scène. Je crois qu’il faut laisser les professionnels… C’est un parement de démocratie, c’est toujours pareil, il faut demander l’avis de tous… On fait une usine à gaz et après il n’en sort rien du tout. En plus, on voit bien d’où ils sortent, les représentants des usagers au CROSS, ce sont toujours des gens qui sortent d’organisations publiques ou parapubliques. Moi je vois, le représentant des infirmiers, une fois j’ai été jusqu’au fond de mon analyse et j’ai analysé tous les gens qui étaient au CROSS. Le représentant des infirmières, c’était une infirmière de la DDASS. Je suis désolé, mais je ne vois pas comment ça peut représenter les infirmières, l’infirmière de la DDASS. Il fallait prendre soit une infirmière de garde, soit une infirmière d’une structure hospitalière, mais pas une infirmière de la DDASS ! Donc les représentants des usagers, c’est pareil. Au niveau de la conférence sanitaire de secteur je n’ai pas vu de changement, ce sont toujours les mêmes, il n’y a pas de représentants des usagers ».

32

« La participation des usagers est une bonne chose. Dans la réalité, on voit que c’est difficile à mettre en œuvre, mais ça vient du mode de représentation et du mode d’organisation qu’on a en France sur les usagers de la santé. Dans un département comme le nôtre, on est obligé par exemple, pour le CA, de repasser dans des cercles qui ne sont pas forcément très novateurs et très porteurs de changements, que sont les associations de consommateurs ou les unions départementales d’associations familiales. Pour faire bonne mesure, le préfet ne s’est pas trop mouillé, il a pris l’aspect conservateur avec le DDASS, et il a pris l’union des consommateurs qui est un peu plus dynamique, un peu plus “révolutionnaire”. Or, la représentante que l’on a est quelqu’un qui aura des comptes à régler avec la santé, donc des fois c’est excessif. Là, il y a le mode de représentation qui est en jeu, enfin à la fois le type d’association et le type de représentation et puis un manque de formation à ce niveau-là. Ils ne font pas la différence entre la Sécu et l’État par exemple ».

33En somme, entre la nécessité reconnue d’une représentation et les limites des expériences actuelles, les artisans des réformes sont très ambivalents. Du chemin reste à parcourir pour que la participation des usagers rentre dans les faits.

34

« La participation des usagers est une bonne chose, mais c’est difficile à mettre en place parce que les usagers ne sont pas en fait à égalité avec les professionnels ils n’ont pas les mêmes connaissances, le même langage et ils ne représentent qu’eux-mêmes. D’abord, parce qu’on ne sera pas habillé pareil, ensuite on ne va pas avoir les mêmes connaissances des personnes et des rouages administratifs, et Dieu sait que c’est compliqué ça ! Mais d’un autre côté on aimerait bien quand même qu’ils donnent leur point de vue. Vous voyez, on est quand même assez ambivalent, et puis finalement c’est tellement plus simple de se retrouver entre pairs, enfin professionnels. Je pense que c’est une grande idée, mais elle n’a encore pas vu le jour celle-là, sur le terrain ».

35En dépit de ces difficultés sur l’organisation de la participation des usagers, certaines conditions doivent, de l’avis général, être remplies. La première d’entre elles porte sur l’information des usagers.

36

« Les usagers sont manipulés. Ils ne sont pas du tout informés. En tant qu’usager, je ne suis pas invitée, je ne suis même pas au courant ! L’usager de X, quand on parle de fermer tel service, il voit que l’on ferme ce service et puis c’est le désert ! Alors que ce n’est pas ça. Cela veut dire que tel acte ne se fait plus à X, mais on laisse un centre, et ça on ne l’a pas expliqué à l’usager ».

37Et si l’information n’est pas toujours donnée, c’est parce qu’elle n’est pas facile à présenter à ceux qui sont les premiers concernés.

38

« Il faut que les usagers aient bien la notion que, de temps en temps, ces problèmes peuvent les choquer. De temps en temps, la confrontation aux réalités, pour un malade ça peut être difficile. Quand il est malade de la maladie dont on parle dans le SROS, ce n’est pas forcément sans risque pour lui ! ».
L’information des artisans des SROS, de manière plus générale pose la question du type de contribution attendue dans la concertation : profane, expert généraliste, expert spécialiste ?
« La participation des usagers est envisageable, mais il faut des personnes motivées et pas ignorantes du système ! »
« Je pense qu’il faut les faire participer et réfléchir à la manière dont ils participeront ; parce que le problème c’est que cette réunion que l’on va faire, on va être 500 personnes, le drame c’est que très vite cela peut dériver sur un cas personnel. Rappelle-toi de cette émission, il y a le type qui lève la main et qui raconte l’histoire du jour où il a saigné du nez et où il n’a trouvé personne et il a attendu quatre heures ! Je pense qu’il faut les faire participer à l’étage supérieur ! »
« Il n’y a pas de représentants généraux des usagers, ce sont toujours des représentants spécialisés, ce n’est donc pas un problème réglé ! »
« C’est une bonne chose mais il faudrait réfléchir à la façon de les informer sur les dossiers ; la périnatalité, la cancérologie, c’est déjà complexe pour un professionnel alors pour eux… ! ».

39De réels efforts ont été réalisés pour informer et intégrer l’usager au SROS II : par des sites internet, par les groupes de travail et des réunions avec des panels d’usager choisis par sondage. Mais les expériences menées en la matière ne sont pas concluantes. D’autres mécanismes de participation restent à inventer.

40

« Dans neuf réunions réparties sur le territoire régional ont été réunis des panels d’usagers choisis par sondage, c’est Z qui avait fait ce sondage et les usagers ont été invités à faire part de leurs observations sur le fonctionnement du dispositif de soins en général. La synthèse de ces différents panels a été diffusée lors d’une réunion organisée dans le cadre des États généraux qui réunira ces panels, les membres des associations d’usagers, les usagers siégeant aux CA et les représentants des diverses associations de malades, qui peuvent exister sur la région. Est-ce que tout cela c’est une participation réelle des usagers ? Pour ce qui me concerne, je trouve que c’est une première ébauche et véritablement une première ébauche. Je crois qu’il faut faire mieux, mais qu’il faut pour cela peut-être inventer d’autres mécanismes et, pour les inventer, il fallait au moins faire déjà cette première avancée avec le SROS II ».

41Finalement, l’expertise régionale de l’usager ne serait-elle pas sur la qualité des soins ?

42

« Quand on réunit les usagers pour leur demander de s’exprimer et de dire ce qui va et ce qui ne va pas, ce n’est pas toujours très confortable parce que ce sont souvent des petits détails matériels qui leur posent problème. Mais il faut bien que l’on en tienne compte. C’est quand même ça, la qualité de la prestation. Est-ce que c’est efficace ? Est-ce que les représentants des usagers sont vraiment représentatifs ? Je ne sais pas. Mais ce n’est pas parce que c’est difficile qu’il ne faut rien faire ».

La participation des usagers aux SROS : de la représentation… à l’action

43Le point de vue donné par l’usager semble être mieux pris en compte dans le cadre restreint des groupes de travail des SROS II.

44

« Une campagne a été organisée pour recueillir leurs opinions. La participation des usagers est une bonne initiative, mais leur point de vue reste du vécu qui ne fait pas progresser la pensée sur l’analyse des besoins ».

45

« Moi, je crois qu’il y a des pays où ils ont basé leur politique de planification sur des enquêtes de population, ce qui veut dire quand même que les usagers ont leur mot à dire. Ce qui n’est quand même pas normal aujourd’hui, c’est que les gens s’intéressent à leur voiture ou à leur frigo, mais pas à leur système de santé. Sauf quand ils constatent que leurs cotisations augmentent ».

46La participation des usagers au SROS II, même si elle reste fragile, empruntera le chemin tracé par les groupes de travail et les comités de pilotage et en partenariat avec l’Assurance Maladie.

47

« Je crois qu’il y avait une volonté manifeste là encore, sincère d’impliquer les usagers dans l’élaboration du SROS. Bien, elle a pris une illustration précise. C’est-à-dire, il y avait un usager dans le comité d’orientation. Bon, alors, c’est bien pour une première fois, il faut pousser plus loin. Si on veut un signe fort de l’engagement de l’usager dans l’élaboration du SROS pour le prochain, bon, il faut aller au bout. Il faut aussi qu’il y ait un usager dans le comité de pilotage. Et puis pour aller plus loin, il faut peut-être qu’il y en ait plusieurs parce que quand on voit comment est fait un comité de pilotage, il y a un certain nombre de médecins, et si l’usager est seul, c’est bien, c’est symbolique, c’est fort mais c’est insuffisant ».

48

« Ça veut dire qu’aujourd’hui, il faut impérativement que les caisses d’assurance maladie ouvrent leurs portes largement aux usagers ».

49De toutes façons, le mouvement de la participation des usagers semble acquis…

50

« Les usagers ont évolué parce que la tenue des États généraux de la santé s’est déroulée de manière concomitante avec le déroulement du SROS et qu’au sein de ces États généraux de la santé on a vu des gens intéressants qui ne savaient pas ce que c’était un SROS, qui ne savaient pas quel était le rôle des usagers dans les hôpitaux, qui ont émis des désirs en disant bienmoi ça m’intéresserait de m’impliquer davantage dans mon établissement”. Et je trouve ça très bien la libération complète de leur complexe en disant qu’il faut s’impliquer davantage parce qu’ils ont compris une chose essentielle, de la promulgation des ordonnances favorisant l’introduction des usagers dans les CA jusqu’à la clôture par Lionel Jospin des États généraux de la santé en juin 99, il y a un espèce d’œcuménisme de la prise en charge sanitaire ».

51

« J’ai vu des groupes ouverts. Ça c’est indiscutable. J’ai vu aussi à peu près toutes les idées bien conduites, bien détaillées, être reprises. Et c’est la raison pour laquelle je sens que si, compte tenu de la qualité du travail qui a été fourni dans tous les groupes de travail, un travail colossal ».

52

« Le mérite du SROS et des gens de l’ARH, c’est d’avoir indiscutablement précédé un événement, d’avoir initié un mécanisme qui est relativement inarrêtable ».

L’opinion finale de chaque catégorie d’acteurs sur le SROS II

53Les réactions des artisans des schémas à la fin de l’année 1999 sont plutôt positives, car les artisans des SROS II y retrouvent l’essentiel des réflexions qui ont été faites dans les groupes de travail, mais aussi parce que le contenu du SROS II est une référence collective qui s’impose à tous. Cet accueil favorable est assorti de nombreuses remarques, atténuations ou critiques. L’attente des contrats à venir est la principale, et beaucoup reste à faire pour que les artisans soient convaincus de l’efficacité des schémas comme outils uniques de restructuration. En revanche, même ceux qui ont émis de très sérieuses réserves sur le schéma définitif et les contrats à venir sont positifs, voire enthousiastes quand il s’agit d’évoquer leur participation à la campagne d’élaboration du SROS II qui s’achève.

54Pourtant, rien n’était gagné d’avance :

551. les chefs de projet nous rappellent un certain nombre de contraintes qui auraient pu faire éclater le bel ordonnancement de la démarche de concertation. Il y a, d’abord, la difficulté de faire comprendre des principes mêmes d’organisation des soins dans une région. Par exemple, la notion de pôle de référence qui ne renvoie pas directement à un établissement donné, ni au niveau global d’équipement d’un site particulier pour les spécialités de base : urgences, cancer, réanimation, imagerie médicale. Puis il y a les difficultés conjoncturelles telles que le départ d’un directeur de l’ARH, le retard que cela entraîne dans la consultation des établissements. Il y a également la difficulté à faire vivre une équipe de projet régionale éclatée sur plusieurs départements, en prenant garde à maintenir la parité entre services de l’État et de l’Assurance Maladie. Pour les personnels de l’État, le SROS II est un document officiel, qui comprend les «orientations stratégiques et quelques projets ciblés», qu’ils auront pour mission de mettre en œuvre. Mais il manque à leurs yeux quelques éléments dont la présence dans le schéma en aurait renforcé le pouvoir :

  • un certain nombre de référentiels n’ont pas été mis dans le SROS II, ce qui le vide un peu de son contenu, malgré la publication annoncée des cahiers thématiques pour chaque objectif du SROS II,
  • aucune information n’a filtré sur le guide de mise en œuvre du plan financier (calendrier, budget disponible),
  • l’absence de prescriptions opposables aux tiers sur les fusions d’établissement par exemple.
2. Pour les agents de l’Assurance Maladie, l’opposabilité juridique du SROS II à des tiers est un point important. Des réflexions qui leur ont été faites en disent long sur la connaissance de l’esprit de la nouvelle planification dans la population :

56

« Une personne m’a dit :On a reçu votre document de concertation, c’est curieux, il n’y a pas d’annexes opposables”. Ils attendaient les annexes opposables donc, à mon avis, ils n’ont pas compris que ce n’était pas la planification autoritaire, mais une planification concertée ».

57Sont ainsi soulignés les éléments de continuité entre les SROS I et II, où l’on retrouve de nombreuses opérations de restructuration entamées dans le premier et qui seront à poursuivre dans le second. Mais aujourd’hui que le schéma est écrit, l’engagement de l’Assurance Maladie envers l’ARH s’achève sur les questions de planification hospitalière. L’échelon régional du service médical de l’Assurance Maladie semble maintenant plus préoccupé par le volet qualité des soins, c’est-à-dire tout ce qui se trouve dans les cahiers techniques réalisés par les groupes de travail, plus que par ce qui se trouve dans le SROS II lui-même.

583. Les directeurs d’hôpital rejoignent les autres catégories par une opinion positive sur le schéma de leur région. Mais leurs craintes se situent nettement dans la mise en œuvre actuelle ou future. Quand les propositions du groupe de travail n’ont pas été suivies, la crainte existe qu’elles ne seront pas appliquées, ou que des ressources supplémentaires soient attribuées aux concurrents. Les craintes portent aussi sur les contrats d’objectifs et de moyens. Ceux qui ont préparé leur projet d’établissement sans retard commencent à s’impatienter. D’autant que l’évaluation financière du SROS II n’a pas été rendue publique, et que les décisions financières de l’ARH reposent sur un groupe qui est perçu comme très bureaucratique, comparé au comité de pilotage du SROS II. Cela peut « jouer un mauvais tour à l’application de ce SROS II qui est de qualité ». Enfin, le doute vient aussi que l’ARH qui ne serait pas capable de faire respecter le bon usage des crédits « fléchés » dans un hôpital donné.

594. Si les élus jouent leur propre partition, c’est aussi peut-être parce qu’ils ont eu peu de place dans le débat autour du SROS II. Certains pensent qu’il aurait fallu les y impliquer davantage dès lors que l’on touche à l’aménagement du territoire. Comme il aurait fallu aussi davantage impliquer la population dans les discussions menées dans les secteurs où les regroupements de structures sont discutables. Mais il faut relativiser l’impact du schéma sur les acteurs car on a aussi tendance à lui attribuer des réalisations qui lui sont antérieures.

Discussion

60L’usager peut jouer le rôle d’arbitre dans le cadre des recommandations que formulent les groupes techniques du SROS II. Qui, mieux que les intéressés, peut éclairer, homogénéiser les points de vue institutionnels sur l’organisation concrète du système de soins ? D’autant que la participation des usagers est un point de consensus important chez les personnes que nous avons interrogées. Tout le monde souhaite leur participation active aux démarches de planification, car ce sont les bénéficiaires ultimes du système de soins. Ces bonnes intentions ont des motivations différentes, mais elles convergent vers une opinion unanime : la représentation officielle des usagers, que ce soit dans les conseils d’administration des établissements de santé ou dans certains groupe de travail du SROS II est un progrès vers plus de démocratie sanitaire. Cette unanimité se fissure quand il est évoqué les modalités pratiques de cette participation. Souvent jugées trop peu représentatives de l’ensemble des usagers du système de soins, les associations (de malades, de personnes handicapées, de consommateurs, d’organisations familiales) sont critiquées par la majorité des personnes interrogées. Certains souhaiteraient qu’apparaissent une forme d’usager « profane » tandis que d’autres voudraient des usagers « professionnels » informés sur l’organisation des services, comme les autres catégories d’acteurs de la planification sanitaire.

61Cette participation semble faire évoluer la représentation que les professionnels se font des usagers en favorisant l’affranchissement de l’asymétrie « infériorisante » qui caractérise la relation entre le professionnel et le profane [7]. Le respect des droits de l’usager [18] semble être un moyen de dépasser les corporatismes et les cloisonnements [7]. Ce type d’enquête permet de mieux connaître les usagers comme acteur collectif. Ce travail participe à une forme d’apprentissage collectif par lequel un nouvel acteur affirmerait son autonomie par un travail de transformation des règles et des organisations [7]. Il s’agit là d’une perspective qui relève d’un possible fort éloigné encore des réalités observées.

62Cette enquête révèle que dans les trois régions étudiées, il peut être dégagé deux paradoxes concernant la participation des usagers à la construction des SROS II :

631. Dans les sites sélectionnés, le peu d’actions de planification sanitaire dans lesquelles les usagers sont engagés, malgré les possibilités de représentation données, peut être considéré comme un premier paradoxe qui peut trouver plusieurs origines :

  • L’usager réussit à obtenir des moyens supplémentaires dans la prise en charge de l’insuffisance rénale au niveau régional mais s’investit peu dans la gestion du système de santé, sauf si des fermetures de services hospitaliers sont annoncées dans la même région. Favoriser l’ouverture de la participation des usagers dans les organismes qui gèrent ou évaluent le système de santé [5, 14] leur permettrait d’agir au mieux grâce à une meilleure compréhension des enjeux de santé. Les personnes interrogées jugent qu’une meilleure information des usagers sur le système de soins est nécessaire. Cela peut aussi améliorer les rapports entre professionnels et profanes [20].
  • Malgré la difficulté du recueil de l’avis des usagers (quantitative et qualitative), il semble être pris en compte pour la réalisation des enquêtes populationnelles dans le cadre restreint des groupes de travail des SROS II. Les travaux d’évaluation de la qualité des soins, qui est différente entre un usager et pour un médecin et qui dépend donc de celui qui la réalise, pourraient être développés.
  • Il y a en France une vitalité du fait associatif et une augmentation du nombre d’associations d’usagers, sauf dans les secteurs sanitaires et sociaux [1]. Ces dernières sont en plus souvent spécialisées (association contre la myopathie, le diabète, etc.) et de ce fait semblent avoir peu de perception et de proposition d’actions globales sur notre système de soins. Le fait que ce dernier soit public et privé pourrait aussi expliquer que l’investissement des usagers dans le système en place pour obtenir le service de qualité qu’ils désirent soit moins repérable dans notre enquête.
2. Il semble y avoir un deuxième paradoxe entre le rôle joué par les usagers dans les établissements par le développement du bénévolat (prise en charge des insuffisants rénaux) et leur absence lors des décisions que le gouvernement et les élus prennent à propos des orientations du système de santé. L’usager, s’il commence à représenter un certain pouvoir au sein des établissements, est peu présent dans les organismes qui gèrent ou évaluent le système de santé. La participation des usagers au SROS II, même si elle reste fragile, demande à être élargie des groupes de travail et des comités d’orientation aux comités de pilotage.

64Ces deux paradoxes interrogent sur le sens profond de la participation de l’usager : apporter de nouveaux outils à une démarche qualité toujours plus exigeante ? Ou partager des décisions difficiles à l’occasion d’une évolution jugée inéluctable ?

65Les deux paradoxes tendent à partager la première interrogation. En France, les usagers semblent être moins impliqués qu’en Catalogne et au Québec [21, 22] et moins répondre à la notion d’usager alibi qu’au Québec [4, 21], d’autant plus que leur participation à la planification sanitaire en France commence.

66Cette démarche de faire participer les usagers à la construction du SROS II semble favoriser une meilleure prise en charge des besoins de santé d’une région. Les groupes de travail permettent de mettre en présence, en toute légitimité, confiance et compétence, les acteurs de la planification sanitaire avec les usagers. Leurs échanges permettent la constitution de recommandations. Les usagers contribuent concrètement aux actions de restructuration hospitalière et d’organisation des soins en cours et à venir. Aux postes avancés de ces réformes, ils sont sur le terrain, participent aux projets de l’hôpital de demain, sans toutefois maîtriser le processus de décision. Leur introduction dans les procédures d’élaboration des SROS II ne semble pas un moyen évident pour favoriser la construction de consensus entre les acteurs de la planification sanitaire.

67Avant d’arriver à ce résultat, il faudrait que la question de la représentativité [14] entre l’usager « profane » (association d’usagers consommateurs de soins) et l’usager « professionnel » (association d’usagers spécialisés pour des cas particuliers de maladies [31]) soit dépassée au profit d’un usager « représentant l’ensemble des usagers » et participant au processus de décision. Nous sommes aujourd’hui dans une période de transition vers de nouvelles formes de participation des usagers [8], qui doivent aussi, pour réussir, faire davantage place à la formation et à la préparation [4]. Cela pose également la question de l’évolution des pratiques, des formations des professionnels de santé publique [9, 28, 33, 37] et de l’emploi d’un langage clair et simple.

Conclusion

68Dans les régions étudiées, les usagers ont participé aux groupes de travail de l’ARH dans le cadre du SROS II (réseau, restructuration hospitalière, comité technique). Ainsi, de part leur participation effective à la concertation au niveau des structures du système de santé, les usagers sont un « contre-pouvoir » potentiel vis-à-vis des administratifs et des gestionnaires. Leur participation est appréciée, reconnue comme légitime et utile mais souffre du peu de lisibilité et de définition de son rôle. Cette première tentative d’intégration des usagers à la planification sanitaire par le SROS II montre que d’autres mécanismes de participation restent à inventer et pourraient être élargis aux comités de pilotage.

69Ce mouvement de participation des usagers au SROS II semble acquis, d’autant plus qu’il fait partie d’un ensemble plus vaste de possibilités de participation comme les CRS, CNS, PRS et les États généraux de la santé. Cela va dans le sens d’une meilleure communication des pouvoirs publics avec les usagers et d’un associationnisme au service de l’utilité publique [1]. Le SROS II donne aux usagers un rôle quand il s’agit d’arbitrer entre deux actions dont l’une devra être différée. Il y a des exemples étrangers de réussite d’une telle organisation comme l’expérience de l’Orégon aux États-Unis d’Amérique [11]. À la fin des constructions des SROS II, la continuation de ce processus de démocratisation sanitaire est souhaitée, dans l’attente du prochain schéma dans lequel les usagers pourraient devenir des acteurs à part entière [14].

70Cette irruption de l’usager dans la sphère de la santé peut contribuer à faire progresser la qualité des décisions et des soins [24] au moment où la population a une perception moins optimiste de l’évolution future de l’état de santé qui peut être rapproché de sa prise en compte grandissante des facteurs sociaux comme déterminants de l’état de santé et de sa perception beaucoup plus aiguë des risques liés à l’environnement [23, 24]. L’exemple de la participation des usagers lors de la construction des SROS II [14] pourrait favoriser l’approfondissement du débat sur les relations des usagers dans notre système de santé [30].

71À travers l’expérience des SROS II, il apparaît que les pouvoirs publics sont en train d’apprendre à faire participer les usagers à la prise en compte de leurs besoins de santé. Cela peut participer à la promotion de la santé [6] et favoriserait l’amélioration de l’état de santé de la population [24] dans une perspective de justice sociale [17, 25, 26, 36] et de valeur démocratique [1, 35], avec une participation plus grande des usagers aux décisions et au fonctionnement global du système de santé, mouvement de fond citoyen auquel les dernières crises sanitaires ont servi de catalyseur [31].

REMERCIEMENTS

Nous remercions Bruno Cotard, Régine Maffeis et Isabelle de Turenne qui ont participé à cette enquête.
Nous remercions Pascal Chevit, Arlette Danzon, Marie-Claire L(5) Bulletin officiel n° 98/37 et Bulletin Officiel Spécial n° 98/10 bis.’Helgoualc’h, Christian Magnin-Feysot, Martial Mettendorff et Jacques Raimondeau, qui ont soutenu ce travail.
L’enquête sur les « artisans des schémas régionaux d’organisation sanitaire de deuxième génération : le point de vue des acteurs » a bénéficié du soutien financier et logistique de la Direction des Hôpitaux (DH) devenue Direction de l’Hospitalisation et de l’Organisation des Soins (DHOS).
Les auteurs demeurent seuls responsables des erreurs.

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Mots-clés éditeurs : planification sanitaire, schéma régional d'organisation sanitaire de deuxième génération (SROS II), usagers

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Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/spub.051.0057