La pratique collective en soins primaires dans six pays européens, en Ontario et au Québec : état des lieux et perspectives dans le contexte français
- Par Yann Bourgueil,
- Anna Marek
- et Julien Mousquès
Pages 27 à 38
Citer cet article
- BOURGUEIL, Yann,
- MAREK, Anna
- et MOUSQUÈS, Julien,
- Bourgueil, Yann.,
- et al.
- Bourgueil, Y.,
- Marek, A.
- et Mousquès, J.
https://doi.org/10.3917/spub.090.0027
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- Bourgueil, Y.,
- Marek, A.
- et Mousquès, J.
- Bourgueil, Yann.,
- et al.
- BOURGUEIL, Yann,
- MAREK, Anna
- et MOUSQUÈS, Julien,
https://doi.org/10.3917/spub.090.0027
Introduction
1L’une des évolutions marquantes dans la plupart des pays modernes est le développement d’une pratique plus collective des professionnels de santé, soit sous la forme d’exercice au sein de cabinets de groupe ou de centres de santé, soit dans le cadre de regroupement en réseaux à un échelon territorial plus vaste et pour des activités limitées (formation, négociation, démarches d’assurance qualité). En France, où le mode d’exercice dominant est celui du médecin individuel, l’exercice médical en groupe reste moins développé et surtout moins bien connu et appréhendé que dans d’autres pays, notamment dans les disciplines cliniques de premiers recours comme la médecine générale.
2Afin d’éclairer la situation française, nous avons analysé la situation de l’exercice en groupe des médecins généralistes dans six pays européens et deux provinces canadiennes : l’Allemagne, la Belgique, la Finlande, l’Italie, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède, l’Ontario et le Québec [2]. Au-delà de la description des formes de regroupement, notre objectif était d’interroger les processus et les évolutions en cours de la pratique de groupe au sein de chaque pays ainsi que leurs effets. Quelles sont les politiques mises en place pour favoriser et/ou accompagner cette dynamique (politiques incitatives, modes de rémunération, organisation directe) ? Quel est leur impact ? Comment ces politiques sont-elles perçues par les professionnels ? Dans quelle mesure cette évolution est-elle porteuse de changements pour le système de soins ? Favorise-t-elle l’évolution des pratiques professionnelles, le développement des démarches qualité/évaluation ? Se traduit-elle par une efficience supérieure, par une meilleure organisation du travail et du partage des tâches ?
Méthode
3Trois critères ont présidé à la sélection des pays : en premier lieu, l’existence d’une médecine de groupe en soins primaires liée soit à une politique ancienne, soit à une politique plus récente ; en second lieu, la diversité de représentations des différents types de systèmes (national et assurantiel) ; enfin, la diversité des modes de regroupement dans le secteur des soins primaires : centres de santé à statut public (Suède, Finlande) et cabinets de groupes à statut privés (Allemagne, Belgique, Ontario, Pays-Bas, Royaume-Uni).
4Cette comparaison internationale s’est appuyée sur une revue de la littérature relative à l’efficience mais également d’entretiens auprès d’experts variés dans chaque pays – chercheurs, représentants d’institutions publiques et d’associations professionnelles – afin de pouvoir croiser les discours. Nous avons complété les entretiens par des visites sur sites effectuées dans chacun des pays. Ces dernières ont permis d’analyser des exemples concrets à partir des items suivants : la taille des collectifs (taille des équipes/réseaux – avec le débat sur les contradictions possibles entre différents objectifs : auto-régulation collective versus responsabilisation financière) ; leur composition professionnelle, les effectifs et les qualifications de personnel hors soignants ; l’organisation du travail, la répartition des tâches et la collaboration interprofessionnelle ; les supports organisationnels (système d’information…) ; les modes de rémunération des groupes / réseaux et des individus au sein des groupes ; la nature du projet collectif et l’intensité des échanges au sein du groupe ; les relations entre le niveau du réseau et le niveau du groupe, dans les systèmes où ces deux types d’organisation se combinent [3].
Résultats
Des situations contrastées selon les pays
5Il existe des variations importantes d’un pays à l’autre en termes de structuration de la médecine de ville (figure 1). Ainsi, dans les pays comme la Suède, la Finlande, les Pays-Bas et le Royaume-Uni – où les médecins spécialistes n’exercent pas en ville – l’offre de soins primaires est plus structurée et différenciée au sein du système d’organisation des soins, tandis que dans les autres pays (Allemagne, Belgique, Italie), les soins primaires incluent les soins ambulatoires en général – primaires et secondaires. Parmi les pays étudiés, deux groupes se distinguent selon que la pratique collective y est majoritaire (Canada – Québec et Ontario –, Finlande, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède) ou minoritaire (Allemagne, Belgique, Italie) dans les soins de première ligne.
Proportion des médecins généralistes exerçant en groupe (2005)
Proportion des médecins généralistes exerçant en groupe (2005)
L’exercice individuel majoritaire : Allemagne, Belgique, Italie
6En Allemagne, les médecins généralistes sont des libéraux exerçant dans des cabinets individuels et rémunérés à l’acte. Seule une minorité de médecins – de 25 à 30 % – exerce en groupe. Les cabinets de groupe sont majoritairement mono-spécialisés et se caractérisent surtout par une mise en commun de moyens. En outre, dans l’objectif d’une prise en charge plus intégrée du patient, les caisses ont, depuis la réforme de l’assurance maladie en 2003, la possibilité de créer des centres de soins médicaux qui regroupent les médecins et d’autres professions de santé.
7En Belgique, les médecins généralistes sont des professionnels libéraux exerçant en ville et rémunérés à l’acte. L’exercice en groupe des médecins généralistes concerne environ 30 % d’entre eux. Il peut prendre deux formes principales qui se distinguent chacune selon le caractère pluri-professionnel ou mono-spécialisé de l’association : d’une part, l’association médicale stricte, qui ne regroupe que des médecins généralistes, d’autre part, la maison médicale, qui regroupe des médecins généralistes et des professionnels paramédicaux. Parmi les 30 % de médecins exerçant en groupe, 25 % exercent dans des associations médicales strictes et 5 % dans des maisons médicales, qui s’apparentent aux centres de santé pluri-professionnels existant dans les autres pays (Suède, Finlande, mais aussi France et Allemagne de façon très minoritaire).
8En Italie, les médecins généralistes ont un rôle de gate-keeper dans le système de soins. Ils exercent à titre libéral, pour la plupart dans des cabinets individuels, et sont rémunérés à la capitation. Seuls 15 à 20 % des médecins exercent en groupe. Jusqu’en 2000, la seule modalité de regroupement possible entre les médecins était l’« association » sous la forme de coopérative, de fondation ou de société de services, dont l’objectif était limité au partage économique et fiscal des charges afférant à leur « siège unique » d’exercice. Trois nouvelles formes permettent aujourd’hui le regroupement de « l’activité médicale » entre médecins : l’association, le réseau, le groupe. Ces formes correspondent à trois niveaux d’intensités croissantes de l’engagement entres les médecins.
L’exercice collectif majoritaire : centres de santé ou cabinets privés
9Dans les pays où la médecine de groupe est dominante, deux catégories peuvent être distinguées selon le cadre – public ou privé – dans lequel exercent les médecins. En Suède et en Finlande, le regroupement s’opère au sein de centres de santé où les médecins sont soit salariés, soit rémunérés à la capitation, tandis qu’au Canada, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, le regroupement s’organise dans des cabinets privés gérés par des professionnels qui exercent comme travailleurs indépendants avec des modalités de rémunération mixtes (acte, capitation, forfait).
10En Finlande et en Suède, les médecins exercent en soins primaires dans des centres de santé gérés et financés par les collectivités locales, qui constituent la base du système et offrent à la fois des soins curatifs et préventifs. Ils proposent à la population qu’ils desservent une large gamme de soins et des services médicaux sociaux et collectifs (promotion de la santé, prévention, soins diagnostiques, curatifs, palliatifs, de réadaptation…). Ils sont de taille variable selon les zones géographiques, avec des centres de grande taille en zone urbaine et de petite taille en zone rurale. Les médecins généralistes, le personnel infirmier et d’autres professionnels de santé (assistants de laboratoire, sages-femmes, kinésithérapeutes et parfois des spécialistes - pédiatres, gynécologues, psychiatres, etc.) forment une équipe interdisciplinaire qui dispense la majorité de ces services.
11Au Royaume-Uni, les médecins généralistes contractualisent au plan local avec l’autorité de santé Primary Care Trust (PCT), et offrent un éventail de services de soins primaires. Les médecins, sous conventionnement avec le National Heath Service (NHS), ont un statut de professionnel indépendant. Aujourd’hui, seuls 8 % des médecins généralistes exercent en cabinet individuel. L’évolution la plus marquante est l’augmentation de la taille des groupes : si en moyenne un groupe comprend, en plus du personnel administratif, 4,8 médecins généralistes et une infirmière, plus de 45 % des généralistes exercent désormais dans des groupes associant 5 généralistes et plus, contre 17 % en 1975.
12Aux Pays-Bas, 57 % des médecins généralistes exercent en cabinet de groupe, le plus souvent de deux médecins. Un système de gate-keeping a été mis en place en 1941, au sein duquel les médecins sont tous des prestataires indépendants. Les généralistes exerçant individuellement ou en groupe ne sont pas associés à des infirmières ou à des équipes multidisciplinaires. Toutefois, comme en Allemagne, la place des assistantes médicales est importante dans les cabinets. Seule une petite minorité de médecins exerce dans des centres de santé, qui desservent environ 10 % de la population et où il existe des équipes multidisciplinaires. Signalons que dans les années soixante-dix-quatre-vingt, un projet pilote de vaste réseau de soins primaires communautaires et intégrés a été mis en œuvre à l’échelle d’une ville nouvelle, Almere, dans la perspective d’une généralisation éventuelle. Si sa diffusion n’a pas été poursuivie, il n’en constitue pas moins une réalisation exemplaire (toujours opérationnelle) de nouvelles formes d’organisation de soins [6].
13Au Québec, les soins primaires sont assurés majoritairement par des cabinets médicaux privés où les médecins sont rémunérés à l’acte. Dans ces cabinets, 6 médecins généralistes sur 7 exercent en groupes composés de 5 médecins généralistes en moyenne. Une minorité de cabinets (17 % environ) compte une ou plusieurs infirmières au sein de leur personnel. Les cabinets comprennent, pour près de la moitié d’entre eux, des spécialistes, des psychologues (40 %), des diététiciens (30 %) et des kinésithérapeutes (12 %). En Ontario, à la différence du Québec, les médecins généralistes s’associent majoritairement entre eux, et moins souvent avec des spécialistes ou d’autres professions de santé.
14Les pays où la médecine de groupe est majoritaire ne sont donc pas caractérisés par une forme unique de regroupement : celui-ci est mono-spécialisé (association entre médecins de même spécialité) dans le cas des Pays-Bas et de l’Ontario, pluri-professionnel (association entre médecins généralistes et autres professionnels paramédicaux) dans le cas du Royaume-Uni, et à la fois pluri-professionnel et pluri-spécialisé (association entre médecins généralistes et autres médecins spécialistes) dans le cas du Québec, de la Suède et de la Finlande.
15En revanche, dans les pays où les médecins exercent majoritairement seuls, la forme dominante du regroupement est toujours mono-spécialisée, comme c’est le cas en France, en Allemagne, en Belgique et en Italie (voir tableau I).
Caractéristiques du regroupement selon les pays
Caractéristiques du regroupement selon les pays
16Par ailleurs, les pays où la plupart des médecins exercent en groupe ne s’inscrivent pas dans le même modèle d’organisation des soins primaires. On y distingue le modèle communautaire et le modèle professionnel [2]. Dans le modèle communautaire, le médecin est inclus dans une structure pluri-professionnelle (le centre de santé) qui fournit des soins et services de santé (promotion, prévention, curatif) et sociaux à une population définie. Dans le modèle professionnel, le médecin est le pivot de l’organisation des soins, et fournit des services à une clientèle. Dans certains cas, l’inscription de la clientèle auprès du médecin ou du groupe lui confère des missions de coordination, ainsi que de prévention et de promotion de la santé (modèle professionnel de coordination).
17La Finlande et la Suède sont les seuls systèmes de santé de notre échantillon qui s’inscrivent dans le modèle communautaire. Les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Québec et l’Ontario s’inscrivent quant à eux dans un modèle professionnel d’organisation des soins primaires.
La pratique de groupe : élément d’une politique de soins primaires
En Finlande et en Suède, la volonté des pouvoirs publics de promouvoir les soins primaires
18Le développement des centres de santé en Finlande et en Suède est lié à une volonté des pouvoirs publics, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, de promouvoir la place des soins primaires. Dans les deux cas, la gestion du système de santé est marquée par une forte décentralisation, à l’échelle de la région pour la Suède et de la municipalité pour la Finlande. En Suède, c’est au début des années quatre-vingt qu’il est établi que les soins primaires devront être fournis exclusivement au sein de centres de santé, dont le nombre double en l’espace de cinq ans. Les médecins y sont principalement salariés avec des mécanismes d’incitation à l’activité. En Finlande, la loi sur les soins de santé primaires de 1972 définit un certain nombre d’exigences et de normes qui font des soins primaires la pierre angulaire du système de santé, en laissant aux municipalités la responsabilité de leur mise en œuvre à l’échelon local. Ce sont les centres de santé qui deviennent les pivots du système, ce qui constitue une grande nouveauté pour l’époque. Avant cette loi fondatrice, les soins étaient essentiellement dispensés par des médecins libéraux ; depuis, la plupart sont devenus des fonctionnaires de l’État.
Au Royaume-Uni, un regroupement graduel
19Après la Seconde Guerre mondiale, lors de la transformation du système d’assurances sociales en un système national de santé, le ministère de la Santé exprime déjà son intérêt pour le développement de cabinets de groupes ou de centres de santé. Mais c’est surtout à la fin des années soixante, dans un contexte où le Royaume-Uni fait face à une pénurie importante de médecins généralistes, que plusieurs mesures favorisant notamment le développement de la pratique de groupe, sont mises en œuvre : abolition de la liberté géographique d’installation et obligation pour les cabinets d’avoir une liste d’une taille minimale de 1 000 patients ; incitation, afin d’augmenter l’activité des cabinets, au recrutement d’infirmiers dont le NHS finance 70 % du salaire ; enfin, versement d’une dotation spécifique (group allowance) s’élevant à 5 % du revenu total de la pratique à ceux qui adhèrent à un centre de santé.
20Cependant, ce sont surtout les réformes des années quatre-vingt-dix qui stimulent le mouvement de regroupement et de réorganisation au Royaume-Uni, à partir de la création de structures de gestion de budgets pour l’achat des soins ambulatoires et hospitaliers. Ce sont aujourd’hui les Primary Care Trusts (PCT) qui gèrent tous les services des soins primaires (cabinets de médecins généralistes en groupes ou individuels, services à domicile, services sociaux, etc.). Les PCT sont dirigés par un conseil d’administration où sont représentés les généralistes, les infirmiers, les services sociaux, l’autorité sanitaire locale et la population locale. Ils disposent d’une structure de gestion (managers et financiers, mais aussi conseillers pharmaceutiques, responsables qualités, etc.).
21La mise en place du New General Practitioner contract à partir d’avril 2004 confirme la tendance au développement de la pratique de groupe. Désormais, le NHS passe contrat directement avec les cabinets et avec les médecins à titre individuel. Il n’y a plus de liste individuelle pour chaque médecin mais une liste de patients par cabinet. Ce mode de financement incite à optimiser l’organisation du travail et les aspects logistiques des cabinets pour améliorer les revenus. Par l’intermédiaire de ce dispositif, le gouvernement s’attend à ce que les derniers cabinets individuels disparaissent.
Au Québec, une réaction à la mise en place de centres de santé par le gouvernement
22Au Québec, c’est notamment en réaction à l’implantation des Centres Locaux de Services Communautaires (CLSC) dans les années soixante-dix que les médecins généralistes investissent la pratique de groupe. En effet, lors de la mise en place du système public de santé en 1970, les autorités créent des structures publiques, les CLSC, dans l’objectif d’en faire la porte d’entrée principale du système de soins. Les CLSC doivent prendre en charge l’ensemble des besoins sociaux et de santé de leur population locale, par le biais d’équipes multidisciplinaires favorisant la continuité des soins et la collaboration interprofessionnelle, notamment entre médecins, infirmières et travailleurs sociaux. Mais la mise en place du réseau des CLSC, qui se déroule sur une quinzaine d’années, est difficile. La plupart des associations représentatives des médecins leur sont peu favorables, et peu de médecins généralistes font le choix d’exercer dans ces structures, par crainte surtout de perdre leur rôle dominant dans l’accès des patients aux soins de santé et dans la coordination de ces soins.
23C’est dans ce contexte que les médecins accélèrent le développement des cabinets de groupe. Aujourd’hui, la porte d’entrée des soins primaires au Québec est principalement constituée par les cabinets de groupe privés et les urgences hospitalières.
24En Ontario, les Community Health Centres (CHC), équivalents des CLSC, se sont peu développés. Le nombre de médecins exerçant dans les CHC est moins important (environ 5 %) que dans les CLSC au Québec, où il s’élève à 20 % des médecins.
25Par ailleurs, au Québec et en Ontario se développent depuis peu de nouveaux contextes d’exercice, dont l’objectif principal est d’améliorer l’accès aux services de première ligne tout en valorisant le rôle du médecin de famille. Les Groupes de médecine de famille (GMF) au Québec et les Family Health Teams (FHT) en Ontario se mettent en place progressivement depuis 2000 pour une clientèle inscrite volontairement. Les GMF sont constitués d’une dizaine de médecins qui exercent en collaboration avec des infirmières et offrent une gamme de services médicaux de première ligne. L’objectif du ministère de la Santé est qu’à terme environ 75 à 80 % de la population assurée soient inscrits chez un médecin de famille membre d’un GMF. Pour le moment, une minorité de médecins exerce dans les GMF au Québec ou dans les Family Health Teams en Ontario.
L’exercice en médecine de groupe : des règles et des pratiques nouvelles
26Les politiques favorisant le regroupement sont souvent accompagnées de nouvelles règles qui peuvent être porteuses de profonds changements dans le système.
27Une première mesure consiste à instaurer des mécanismes d’inscription volontaire des patients auprès d’un médecin généraliste exerçant en groupe. Cette logique de liste – comme l’ont mise en œuvre les provinces canadiennes de l’Ontario et du Québec dans leurs expériences de réseaux ou groupes de médecins de famille – conduit à un basculement progressif des systèmes de soins primaires.
28Ainsi, les modèles de délivrance des soins, fondés sur une logique de prise en charge d’une clientèle, tendent à évoluer vers une logique de prise en charge d’une population. Il s’agit là d’un changement qui peut s’avérer très structurant pour le développement des soins primaires, notamment en matière de prévention et d’approche conjointe socio-sanitaire.
29Une seconde mesure consiste à favoriser le développement de la coopération, notamment, entre médecins généralistes et infirmières. Cette coopération est encouragée par le biais du financement d’une partie ou de l’intégralité du salaire de l’infirmière, ou bien en détachant dans les cabinets de groupe du personnel infirmier préalablement employé dans des structures socio-sanitaires, comme cela peut être le cas au Royaume-Uni (PCT) ou dans le cadre des expérimentations canadiennes (GMF et CLSC).
30Dans les pays où les médecins spécialisés exercent traditionnellement à l’hôpital, le regroupement s’accompagne du développement des consultations de spécialistes dans les cabinets et d’une relative spécialisation des médecins généralistes.
31Les incitations économiques à la pratique de groupe s’accompagnent de modifications de la rémunération traditionnelle qui peuvent s’adresser soit en totalité au médecin qui travaille en groupe, soit en partie au groupe et en partie au médecin qui y exerce. Il peut s’agir ainsi du remplacement partiel du paiement à l’acte par la rémunération à la capitation lors de la mise en place de systèmes de listes (par exemple : réseaux ou groupes de médecins de famille en Ontario et au Québec), du développement de modes de rémunération forfaitaires (équipement, coordination…) et de l’introduction du paiement à la performance.
32Ces nouveaux modes de rémunération visent notamment à développer des activités nouvelles auprès des patients (par exemple, amélioration du suivi des patients diabétiques, hypertendus, asthmatiques…) ou à améliorer l’accessibilité des services du cabinet (extension des plages d’ouverture des cabinets et/ou engagement de réponse à l’urgence) et à financer les moyens logistiques et humains des groupes (informatisation, salaires infirmiers).
33La nature du contrat (conventionnement) entre la tutelle et les médecins est en général modifiée en profondeur lors de la mise en œuvre de politiques favorisant le regroupement. Ainsi, il s’agit le plus souvent, parallèlement au classique « conventionnement national » entre la tutelle et chaque médecin, de développer des contrats collectifs entre l’autorité locale de santé et les groupes de médecins. Ces contrats statuent pour une part sur l’étendue ou la gamme des soins et des services proposés à des patients inscrits, voire orientent la façon dont ces soins sont fournis. Le groupe fait alors l’objet d’une rémunération particulière, comme au Royaume-Uni ou dans le modèle des Family Health Networks en Ontario. Au Royaume-Uni, la rémunération partielle du cabinet de groupe est liée à des critères de performance (taux de dépistage, vaccination de la population inscrite, résultats de santé…).
Discussion
34La place accordée aux soins primaires, du point de vue de la régulation et de la structuration de la médecine ambulatoire au sein du système de santé, explique le développement de la pratique de groupe. Une politique de soins primaires existe en effet, dans les pays à fort taux de regroupement : en Suède, en Finlande, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, au Québec et en Ontario. Dans ces pays, les pouvoirs publics ont cherché à différencier soins primaires et secondaires et à accorder une place importante aux soins primaires dans le système de santé. Le regroupement des médecins généralistes est également plus développé dans les pays où ces derniers jouent un rôle pivot dans l’organisation des soins.
35On observe dans ces pays une plus forte reconnaissance des professions de santé intervenant dans les soins primaires – notamment les médecins généralistes et les infirmières. Elle se traduit institutionnellement par l’existence d’un champ de recherche et universitaire associé à des organismes de représentation professionnelle bien organisés, la reconnaissance de la place et de l’importance de ces professions dans la prise en charge des soins primaires (comparativement, pour les généralistes, à celle des spécialistes, notamment dans l’orientation et la coordination des soins sur le modèle du généraliste gate-keeper) et enfin, la valorisation financière de ces professionnels, notamment dans leur rémunération relative par rapport aux autres spécialistes.
36Dans les pays où l’exercice individuel est majoritaire, le regroupement des professionnels de santé, qui avait rencontré l’opposition des médecins, paraît désormais plus attractif. L’exercice conjoint de médecins et non-médecins sur un même lieu peut en effet permettre la prise en charge d’une demande en augmentation et constitue un moyen d’améliorer simultanément la productivité et les conditions de travail. Les médecins récemment installés y voient notamment la possibilité de mieux répartir entre les membres les contraintes liées à la continuité, à la permanence des soins, et de nouveaux besoins en termes de coordination des soins. Les médecins déjà installés y voient une occasion de trouver des remplaçants à terme et par là même d’envisager une cessation d’activité plus progressive.
37Les évolutions sociologiques des professionnels de santé, à entendre au sens large (âge, sexe, attentes professionnelles et en termes de conditions de vie…) constituent ainsi des éléments moteurs du regroupement des médecins. En France, l’étude de la DREES [1], ainsi qu’une enquête menée auprès d’un panel de médecins généralistes bretons en 2006 [3], montrent que la pratique de groupe concerne les médecins les plus jeunes.
38En outre, la féminisation se poursuit avec désormais plus de 65 % de femmes en deuxième année d’études médicales [5]. Si elle ne se traduit pas nécessairement par une diminution du temps de travail, elle coïncide avec une évolution du rapport au travail des jeunes médecins des deux sexes qui y voient le moyen de concilier vie de famille et vie professionnelle. On retrouve ces tendances dans tous les pays développés, et notamment ceux au sein desquels la pratique de groupe est minoritaire et qui semblent s’orienter vers ce mode d’exercice.
39Dans une perspective de politique de santé, l’intérêt du regroupement est de mieux répondre à une demande de soins dont on anticipe l’augmentation et la modification, soit pour des raisons sanitaires (demande de soins croissante liée au vieillissement de la population et à la transition épidémiologique), soit pour des raisons sociales (demande sociale croissante, notamment en termes d’accessibilité aux soins). Ainsi, une politique visant à favoriser et réguler la dynamique professionnelle de regroupement constitue un élément important des politiques visant à organiser les soins primaires. Si la plupart des pays ont connu des politiques de restructuration hospitalière fortes, ils conduisent aujourd’hui une réflexion sur l’opportunité d’une promotion d’un virage ambulatoire plus conséquent par un rééquilibrage du financement entre soins primaires, soins secondaires et tertiaires. Les expérimentations de médecine de groupe, notamment pluri-professionnelles et pluri-spécialisées, sont dans ce cadre perçues comme un dispositif efficient propre à supporter l’extension des services dispensés en soins primaires.
Conclusion
40Les principes qui gouvernent la régulation et l’organisation de la médecine ambulatoire en France sont principalement ceux de la médecine libérale-privilégiant l’exercice individuel : paiement à l’acte et droits aux dépassements ; liberté d’installation et de prescription des professionnels ; liberté de choix des patients et plus récemment incitations financières auprès des patients à des parcours « vertueux » dans le cadre du double dispositif du médecin traitant et du parcours de soins.
41Les politiques, menées notamment en Ontario et au Québec, montrent que le regroupement peut faire l’objet d’une politique publique incitative dans le cadre d’un système libéral. Ces incitations visent à développer le travail d’équipe et à introduire des modalités de rémunération mixtes permettant de?valoriser des activités correspondant à des besoins croissants des populations. Elles sont soutenues par certains segments de la profession médicale en lien avec leurs représentants académiques.
42Le regain d’intérêt en France pour les cabinets de groupes, les maisons de santé pluridisciplinaires, les centres de santé ou plus récemment les pôles de santé, traduit l’intérêt des professionnels pour un exercice autre que l’exercice individuel. Cette évolution est perçue et relayée de façon ponctuelle et variable par les acteurs locaux et régionaux mais également par le ministère de la santé.
43Cependant, les objectifs et les modalités de régulation et de déploiement d’une politique visant à s’appuyer sur la dynamique professionnelle du regroupement restent à définir aux regards d’objectifs de santé mais également d’efficience.
Bibliographie
- 1Audric S. L’exercice en groupe des médecins libéraux, Études et résultats, DREES 2004;314.
- 2Beaulieu M-D, Contandriopoulos A-P, Denis J-L et al. Sur la voie du changement : pistes à suivre pour restructurer les services de santé de première ligne au Canada, Fondation canadienne de la recherche sur les services de santé, novembre 2003.
- 3Beauté J, Bourgueil Y, Mousquès J, avec la collaboration de Bataillon R, Samzun J-L et Rochaix L. Baromètre des pratiques en médecine libérale. Résultats de l’enquête 2006. L’organisation du travail et la pratique de groupe des médecins généralistes bretons, 2006 Lien internet : http:// www. irdes. fr/ Espace-Recherche/ DocumentsTravail. html (consulté le 03/06/09).
- 4Bourgueil Y, Marek A, Mousquès J, et al. Médecine de groupe en soins primaires dans 6 pays européens, en Ontario et au Québec : état des lieux et perspectives Paris 2007;1675. Lien internet : http:// www. irdes. fr/ Publications/ Rapports2007/ rap1675. pdf (consulté le 03/06/09).
- 5Hardy-Dubernet AC. Femmes en médecine : vers un nouveau partage des professions ?, Revue française des affaires sociales, 2005, 59e année.
- 6Sixma H. New land, new town, new health care system, Primary Care based health care planning in a modern, industrialized society: a case-study evaluating the health care demonstration project in the new Dutch Town of Almere. NIVEL, 1997.
Mots-clés éditeurs : international, pratique de groupe, soins primaires
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Date de mise en ligne : 01/10/2009
https://doi.org/10.3917/spub.090.0027