Participation au dépistage organisé du cancer colorectal et au dépistage du cancer de la prostate
- Par Célia Berchi
- et Guy Launoy
Pages 19 à 32
Citer cet article
- BERCHI, Célia
- et LAUNOY, Guy,
- Berchi, Célia.
- et al.
- Berchi, C.
- et Launoy, G.
https://doi.org/10.3917/spub.197.0019
Citer cet article
- Berchi, C.
- et Launoy, G.
- Berchi, Célia.
- et al.
- BERCHI, Célia
- et LAUNOY, Guy,
https://doi.org/10.3917/spub.197.0019
Introduction
1Le cancer de la prostate et le cancer colorectal sont, avec celui du poumon, les cancers les plus fréquents et les plus meurtriers chez l’homme. On estime à 53 913 le nombre de nouveaux cas de cancers de la prostate diagnostiqués en 2015 et à 23 535, celui de nouveaux cas de cancers colorectaux, plaçant respectivement ces cancers en première et troisième position chez l’homme. En termes de mortalité, celui du poumon est le premier, avec 20 990 décès enregistrés en 2015 devant les cancers colorectaux et de la prostate, qui comptent respectivement 9 337 et 8 713 décès en 2015 [1].
2Bien que le dosage de l’antigène spécifique de la prostate (prostate-specific antigen – PSA), destiné à évaluer l’état de la prostate soit largement prescrit par les médecins français et demandés par les patients, cette pratique ne s’inscrit pas dans le cadre d’un dépistage organisé [2]. En effet, jusqu’à très récemment, un tel dépistage n’avait jamais prouvé son efficacité en termes de réduction de mortalité dans des essais randomisés non discutables. À ce jour, ni la Haute Autorité de santé (HAS) ni l’Organisation mondiale de la santé (OMS) n’en recommande la systématisation [3, 4]. Pourtant, depuis 1999, suivant l’avis de l’American Cancer Society (ACS), l’Association française d’urologie (AFU) préconise ce dépistage à tous les hommes de plus de 50 ans et jusqu’à 75 ans. Ces divergences illustrent à quel point le dépistage du cancer de la prostate est controversé. Les résultats contradictoires des essais américain [5] et européen [6] publiés récemment n’éteignent pas la controverse. En effet, si le second rapporte une réduction de la mortalité par cancer de la prostate de 20 % dans le groupé dépisté, l’essai américain ne conclut pas quant à lui à l’efficacité de ce dépistage. À l’inverse, le dépistage biennal du cancer colorectal par recherche de saignement occulte dans les selles chez les individus âgés de 50 à 74 ans a prouvé son efficacité dans plusieurs études randomisées [7-9] rapportant une réduction de la mortalité de 15 à 18 %. Ainsi, la France a généralisé ce dépistage à l’ensemble du territoire en juin 2008.
3Si l’intérêt du dépistage du cancer colorectal ne fait aucun doute pour les autorités et les experts, la population française semble peu encline à y participer, comme en témoignent les taux de participation moyens estimés par l’Institut de veille sanitaire (InVS) sur la période allant du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016, qui l’évaluent à 29,8 % à l’échelle de la population, tous sexes confondus, et à 27,8 % chez les hommes, soit 2 231 923 individus de sexe masculin participants sur une même vague [10]. À l’inverse, le dépistage du cancer de la prostate dont nous venons d’évoquer la controverse semble remporter un vif succès auprès des patients. Le dosage de PSA est entré dans la routine clinique avec 3 500 000 dosages remboursés annuellement par le régime général de la Sécurité sociale, et les malades sont de plus en nombreux à en réclamer à leur médecin [11].
4Dans ce contexte, l’objectif de ce travail était d’identifier, parmi les caractéristiques des programmes de dépistage du cancer de la prostate et du cancer colorectal, celles qui constituaient des freins ou, au contraire, des moteurs à la participation des hommes à ces dépistages afin de tenter d’expliquer les différences de participation entre chacun d’eux.
Méthodes
La méthode des choix discrets
5Les préférences des hommes pour les caractéristiques des différents dépistages ont été estimées au moyen d’un modèle dit « de choix discrets ». Il s’agit d’une technique d’économie expérimentale qui connaît un essor considérable ces dernières années dans le domaine de la santé [12-14]. Elle consiste en l’envoi de questionnaires proposant aux personnes interrogées de choisir, parmi plusieurs ensembles d’options fictives, celles qu’elles préfèrent. Dans notre étude, les ensembles d’options fictives présentaient deux situations avec dépistage et une situation sans dépistage. Les options étaient constituées d’attributs susceptibles d’influencer les individus dans leur participation au dépistage. Ces attributs ont été sélectionnés par une revue de littérature [15-26] et la consultation de quatre experts informels (un épidémiologiste, un médecin généraliste, un urologue et un gastroentérologue) dans le cadre d’entretiens. L’objectif était de sélectionner des attributs identiques pour les deux dépistages lorsque cela s’avérait pertinent afin d’alimenter la réflexion sur la comparaison des comportements des hommes vis-à-vis de ces deux dépistages. Les attributs retenus étaient les modalités de réalisation du dépistage (prise de sang seule, prise de sang et toucher rectal), l’efficacité du dépistage en termes de réduction de la mortalité, la capacité du dépistage à identifier des cancers précoces, le risque de surdiagnostic, les effets délétères (en termes de qualité de vie) consécutifs à un éventuel traitement et le coût du dépistage pour l’individu (ticket modérateur). Les valeurs de ces attributs sont présentées dans le tableau I.
Liste des attributs des ensembles de choix discrets
| Attribut | Valeurs | Nature de la variable |
|---|---|---|
| Dépistage du cancer de la prostate | ||
| Technique de dépistage du cancer de la prostate | PSA seul PSA et toucher rectal (TR) | Catégorielle |
| Efficacité du dépistage | 10 %, 20 % | Continue |
| Capacité de détection du test de dépistage | 50 %, 70 %, 90 % | Continue |
| Risque de surdiagnostic du fait du dépistage | 20 %, 40 %, 60 % | Continue |
| Risque d’impuissance consécutif au traitement | 20 %, 50 %, 80 % | Continue |
| Risque d’incontinence consécutif au traitement | 5 %, 25 %, 40 % | Continue |
| Coût à la charge du patient | 0 €, 15 €, 30 € | Continue |
| Dépistage du cancer colorectal | ||
| Technique de dépistage | Test de sang Test de selles | Catégorielle |
| Efficacité du dépistage | 10 %, 20 %, 30 % | Continue |
| Capacité de détection du test de dépistage | 50 %, 65 %, 80 % | Continue |
| Risque de surdiagnostic | 5 %, 10 % | Continue |
| Risque consécutif au traitement : pose d’un anus artificiel (principal effet délétère du traitement) | 8 %, 14 % | Continue |
| Coût à la charge du patient | 0 €, 15 €, 30 € | Continue |
Liste des attributs des ensembles de choix discrets
6La combinaison optimale des valeurs de ces attributs a été obtenue en réalisant un plan d’expérience au moyen de la procédure OPTEX du logiciel SAS® (version 9.1). Ce plan d’expérience a résumé à 14 le nombre minimum d’options nécessaires. Celles-ci ont été appariées au moyen de la macro « %MktBlock » du logiciel SAS® [27]. Nous avons ensuite assorti chaque paire à l’option « absence de dépistage ». Nous avons ainsi obtenu sept ensembles de choix discrets. La figure 1 présente un exemple de ces ensembles de choix, notamment les formulations employées pour décrire chacun des attributs aux personnes interrogées. Afin de tester la rationalité des réponses, nous avons ajouté un ensemble de choix présentant une option dominante que les répondants devaient impérativement choisir pour être inclus dans l’analyse.
Exemple d’ensemble de choix discrets
| Dépistage A | Dépistage B | Aucun dépistage C | |
|---|---|---|---|
| Le test de dépistage utilisé consiste en… | Une prise de sang et un toucher rectal tous les deux ans | Une prise de sang tous les deux ans | Aucun |
| Le test de dépistage est capable de détecter… | 90 % des cancers | 50 % des cancers | – |
| Le test de dépistage découvre un cancer qui n’aurait jamais entraîné de symptômes, ni nécessité de traitement pour… | 20 % des cancers dépistés | 60 % des cancers dépistés | – |
| Le risque d’impuissance (troubles de l’érection), suite au traitement, touche… | 50 % des personnes traitées | 80 % des personnes traitées | – |
| Le risque d’incontinence (fuites urinaires), suite au traitement, touche… | 40 % des personnes traitées | 5 % des personnes traitées | – |
| La pratique régulière du test de dépistage permet de diminuer le risque de mourir d’un cancer de la prostate de… | 10 % | 10 % | – |
| La réalisation du test de dépistage… | N’est pas remboursée par l’Assurance maladie et vous coûte 30 € | N’est pas remboursée par l’Assurance maladie et vous coûte 15 € | – |
Exemple d’ensemble de choix discrets
« Imaginez que lors d’une consultation, votre médecin traitant vous propose de vous faire dépister pour le cancer de la prostate. Comme précédemment, il existe plusieurs options de dépistage. Pour chacun des cas suivants, indiquez si vous préférez participer à l’option de dépistage A, l’option de dépistage B ou l’option C correspondant à “aucun dépistage”. Il est important que vous répondiez aux quatre cas. »Supposez qu’un programme de dépistage du cancer de la prostate soit mis en place, quelle option préfèreriez-vous ? (Cochez la case correspondante à votre choix)
A B C
7Afin d’améliorer la compréhension des ensembles de choix proposés aux participants, chaque questionnaire débutait par une notice d’information (encadré 1) rappelant le principe d’un dépistage et précisant plusieurs éléments nécessaires à la bonne compréhension des attributs.
Encadré 1 : Notice d’information rappelant le principe d’un dépistage
Le dépistage consiste à repérer par un test simple (prise de sang ou prélèvement de selles) les personnes à risque élevé afin de leur proposer un examen complémentaire (coloscopie, biopsie). C’est seulement à l’issue de cet examen que l’on sait si l’individu a effectivement un cancer ou non.
Il n’existe pas de test de dépistage parfait. Il arrive que le test de dépistage soit positif et que l’examen de confirmation ne trouve aucune lésion (examen inutile). Il arrive aussi que le test de dépistage ne soit pas capable de détecter un cancer existant. Il arrive enfin que le test découvre un cancer à évolution lente qui n’aurait jamais constitué une menace sérieuse et pour lequel aucun soin n’aurait été nécessaire (surdiagnostic et éventuellement traitement inutile).
Il n’existe pas non plus de traitement parfait puisque beaucoup d’entre eux présentent des effets secondaires dont les plus invalidants sont la pose d’un anus artificiel (poche adhésive placée à l’extérieur du corps) pour le cancer colorectal et l’incontinence (fuites urinaires) et l’impuissance (troubles de l’érection) pour le cancer de la prostate. »
8Enfin, le questionnaire comportait une partie relative aux informations personnelles des participants (âge, lieu de résidence, profession, niveau d’éducation, niveau de vie…) ainsi qu’à celles relatives à leur niveau de connaissance des cancers et des dépistages et leurs pratiques préventives. Toutes ces caractéristiques personnelles ont été recueillies et utilisées pour tester leur influence sur les préférences des hommes en matière de dépistage.
Population
9La population de l’étude était constituée d’un échantillon d’hommes âgés de 50 à 74 ans recrutés dans les régions Nord-Pas de Calais, Picardie, Haute et Basse-Normandie. L’échantillon a été constitué à partir des listes électorales et stratifié de manière à préserver la représentativité des communes rurales, souvent faiblement peuplées et pour lesquelles plusieurs études antérieures ont montré qu’il existait un fort déficit de participation par comparaison aux communes urbaines [28].
10Le nombre de sujets nécessaires pour identifier des préférences est compris entre 30 et 100 [29]. Cependant, si l’analyse intègre l’effet de caractéristiques socio-économiques sur les préférences et qu’elle porte sur plusieurs sous-groupes de la population, la taille minimum requise de 30 à 100 individus s’applique alors à chaque sous-groupe. Dans notre étude, les caractéristiques susceptibles d’influer sur les préférences des répondants étant au nombre de dix, l’échantillon devait donc comporter entre 300 et 1 000 hommes. Ainsi, en prévoyant un taux de réponse de 30 %, le nombre de sujets nécessaires pour obtenir entre 300 et 1 000 réponses variait de 1 000 à 3 334. Par prudence, nous avons fixé l’effectif de la population à contacter à 4 000 individus.
11Cette étude a obtenu l’accord de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) n° 1 426 387, après avis favorable du Comité consultatif sur le traitement de l’information en matière de recherche (CCTIRS).
Analyse économétrique
12L’analyse des préférences des individus est basée sur l’estimation de leur fonction d’utilité. La forme de la fonction d’utilité indirecte postulée dans la méthode des choix discrets est fondée sur une théorie de la décision appelée « théorie de l’utilité aléatoire » (random utility theory [RUT]). Celle-ci a été élaborée en psychologie mathématique par Thurstone en 1927 [30], puis développée économétriquement par McFadden en 1974 [31]. La RUT suppose que l’analyste n’est pas en mesure d’observer la totalité de l’utilité d’un individu. Elle intègre une fonction d’utilité comprenant deux éléments : un élément déterministe et observable par le chercheur, et un second, aléatoire et inobservable par le chercheur. La partie déterministe est supposée constituée des principaux attributs d’intérêts constitutifs des options. En supposant que cette fonction d’utilité est linéaire et additive, l’équation à estimer est donnée par :
14Où β1, β2, …, βn correspondent aux paramètres du modèle à estimer, X1, X2, …, Xn, aux valeurs respectives des attributs et v, au terme inobservable du modèle. La constante β0 représente la possibilité pour un individu de favoriser arbitrairement l’une des options, quelles que soient les valeurs des attributs. Enfin, les indices des paramètres β correspondent aux utilités marginales de chacun des attributs.
15L’influence des caractéristiques personnelles des patients sur les utilités marginales a été testée en incluant dans le modèle principal des termes d’interaction entre attributs et caractéristiques. Le choix des interactions examinées reposait sur les hypothèses a priori suivantes :
- l’expérience de la pratique des dépistages, l’information sur ces dépistages et l’expérience du cancer étaient supposées influencer l’ensemble des attributs ;
- l’âge, le niveau d’étude, la catégorie professionnelle et le statut marital étaient supposés influencer plus particulièrement la valorisation des bénéfices et des risques afférents aux différents dépistages ; enfin
- le revenu et la catégorie professionnelle étaient supposés influencer la valorisation du reste à charge financier.
16Les équations du modèle principal et du modèle avec interactions ont été estimées au moyen d’un modèle de régression qualitatif (procédure GLIMMIX de SAS® 9.1) prenant en compte le fait que les sujets devaient répondre chacun à plusieurs ensembles de choix pouvant engendrer des corrélations entre les observations issues d’un même répondant.
Résultats
Taux de réponse
17Sur les 4 000 hommes sélectionnés pour remplir le questionnaire, 262 ne l’ont jamais reçu du fait d’une erreur d’adresse (n = 252) ou d’un décès (n = 10). Sur les 3 738 hommes ayant reçu le questionnaire, 1 185 l’ont renvoyé. Parmi eux, 177 ont été exclus de l’analyse parce qu’ils étaient incomplets (n = 82) ou parce que le test de rationalité était un échec (n = 95). Au final, le nombre de questionnaires exploitables s’élevait à 1 008, ce qui correspond à un taux de réponse de 27 %. Les caractéristiques sociodémographiques des répondants sont présentées dans le tableau II.
Caractéristiques sociodémographiques des répondants
| Variables | Nombre de répondants | % de répondants |
|---|---|---|
| Âge | n = 1 002 | |
| Âge moyen | 61,28 ans | |
| Âge médian | 61 ans | |
| Statut marital | n = 1 008 | |
| Seul | 125 | 12,40 |
| En couple | 883 | 87,6 |
| Retraité | n = 1 008 | |
| Oui | 557 | 55,26 |
| Non | 451 | 44,74 |
| Lieu de résidence1 | n = 437 | |
| Commune monopolarisée | 121 | 22,62 |
| Commune multipolarisée | 33 | 6,17 |
| Espace à dominante rurale | 63 | 11,78 |
| Pôle urbain | 318 | 59,44 |
| Niveau d’étude | n = 979 | |
| Sortie de l’enseignement obligatoire sans diplôme | 70 | 7,15 |
| CEP2 | 126 | 12,87 |
| BEPC3, BEP4, BEPA5, CAP6 | 384 | 39,22 |
| Bac, brevet professionnel | 164 | 16,75 |
| Bac + 2 | 70 | 7,15 |
| Bac + 3 | 46 | 4,70 |
| Bac + 4 et plus | 119 | 12,16 |
| Situation professionnelle actuelle ou passée | n = 995 | |
| Agriculteurs exploitants | 34 | 3,42 |
| Artisans, commerçants et chefs d’entreprise | 85 | 8,54 |
| Cadres, professions intellectuelles supérieures | 267 | 26,83 |
| Professions intermédiaires | 115 | 11,56 |
| Employés | 209 | 21,01 |
| Ouvriers | 227 | 22,81 |
| Chômeurs | 20 | 2,01 |
| Autres personnes sans activité professionnelle | 38 | 3,82 |
| Revenu mensuel personnel | n = 1 001 | |
| Moins de 800 euros | 47 | 4,70 |
| De 800 à 1 500 euros | 273 | 27,27 |
| De 1 500 à 3 000 euros | 412 | 41,16 |
| De 3 000 à 6 500 euros | 120 | 11,99 |
| Plus de 6 500 euros | 21 | 2,10 |
| Ne souhaite pas répondre | 128 | 12,79 |
| Assurance complémentaire santé | n = 1 008 | |
| Non | 46 | 4,56 |
| Oui | 962 | 95,44 |
| CMU7 | 10 | 1,04 |
| Mutuelle | 893 | 92,83 |
| Compagnie d’assurance | 59 | 6,13 |
| Pratique d’une activité physique | n = 1 001 | |
| Au moins une fois par semaine | 607 | 60,64 |
| Au moins une fois par mois | 145 | 14,49 |
| Au moins une fois par an | 36 | 3,59 |
| Jamais | 213 | 21,28 |
| Consommation de tabac | n = 1 002 | |
| Au moins une fois par semaine | 181 | 18,06 |
| Au moins une fois par mois | 19 | 1,89 |
| Au moins une fois par an | 25 | 2,50 |
| Jamais | 777 | 77,55 |
| Consommation d’alcool | n = 1 000 | |
| Au moins une fois par semaine | 702 | 70,20 |
| Au moins une fois par mois | 168 | 16,80 |
| Au moins une fois par an | 26 | 2,60 |
| Jamais | 104 | 10,40 |
| Degré de difficulté du questionnaire | n = 992 | |
| Facile | 547 | 55,14 |
| Moyen | 391 | 39,42 |
| Difficile | 54 | 5,44 |
Caractéristiques sociodémographiques des répondants
1 Le lieu de résidence est classé selon le zonage en aires urbaines et aires d’emploi de l’espace rural (classification ZAUER) de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) mise à jour au 1er janvier 2009.2 CEP : certificat d’études primaires CEP.
3 BEPC : brevet d’études du premier cycle.
4 BEP : brevet d’études professionnelles.
5 BEPA : brevet d’études professionnelles agricoles.
6 CAP : certificat d’aptitude professionnelle.
7 CMU : couverture maladie universelle.
Connaissances et pratiques des dépistages du cancer colorectal et du cancer de la prostate
18Parmi les 1 008 répondants (tableau III), 8 % avaient déjà souffert d’un cancer et dans 8 % des cas, il s’agissait d’un cancer colorectal. La quasi-totalité des hommes avait déjà entendu parler du dépistage du cancer colorectal. Le vecteur d’information le plus fréquemment cité était le médecin, suivi par la caisse d’assurance maladie, les médias et l’association organisatrice du dépistage. Un test de dépistage du cancer colorectal avait déjà été réalisé par 74 % des répondants. La part d’entre eux ayant déjà effectué une recherche de sang occulte dans les selles était de 58 %, soit un taux presque deux fois supérieur à celui observé au niveau national par l’InVS et 16 % avaient déjà réalisé une coloscopie. Enfin, 70,4 % des hommes ayant réalisé le dépistage du cancer colorectal avaient également effectué celui de la prostate.
Connaissances et pratiques des dépistages du cancer colorectal et du cancer de la prostate
| Variables | Nombre de répondants | % de répondants |
|---|---|---|
| Histoire personnelle de cancer | n = 1 008 | |
| Non | 926 | 91,87 |
| Oui | 82 | 8,13 |
| Si oui, par qui ? (plusieurs réponses possibles) | ||
| Intestin | 7 | 8,54 |
| Prostate | 39 | 47,56 |
| Autre | 36 | 43,9 |
| A déjà entendu parler du dépistage du cancer colorectal | n = 1 008 | |
| Non | 76 | 7,54 |
| Oui | 932 | 92,46 |
| Si oui, par qui ? (plusieurs réponses possibles) | ||
| Votre médecin | 479 | 51,39 |
| Un membre de votre famille | 131 | 14,06 |
| Un ami | 76 | 8,15 |
| Les médias (télévision, radio, journal) | 274 | 29,40 |
| Votre caisse d’assurance maladie | 313 | 33,6 |
| Association organisatrice du dépistage | 250 | 26,82 |
| Autre | 3 | 0,32 % (hôpital, pharmacie, Institut pasteur Lille) |
| A déjà réalisé un test de dépistage du cancer colorectal | n = 1 008 | |
| Non | 258 | 25,60 |
| Oui | 750 | 74,40 |
| Si oui, par qui ? (plusieurs réponses possibles) | ||
| Selles | 588 | 78,40 |
| Coloscopie | 162 | 21,60 |
| A déjà entendu parler du dépistage du cancer de la prostate | n = 1 008 | |
| Non | 133 | 13,19 |
| Oui | 875 | 86,81 |
| Si oui par qui ? (plusieurs réponses possibles) | ||
| Votre médecin | 643 | 73,49 |
| Un membre de votre famille | 138 | 15,78 |
| Un ami | 11 | 13,49 |
| Les médias (télévision, radio, journal) | 247 | 28,23 |
| Votre caisse d’assurance maladie | 112 | 12,80 |
| Autre | 3 | 0,34 % (IRSA*, service médical entreprise) |
| A déjà réalisé un test de dépistage du cancer de la prostate | n = 1 008 | |
| Non | 383 | 38 |
| Oui | 625 | 62 |
| Si oui, lequel ? | ||
| Prise de sang seule | 302 | 48,32 |
| Toucher rectal et prise de sang | 323 | 51,68 |
Connaissances et pratiques des dépistages du cancer colorectal et du cancer de la prostate
*IRSA : Institut interrégional pour la santé19Concernant le dépistage du cancer de la prostate, ils étaient 87 % à en avoir déjà entendu parler. Le vecteur d’information le plus fréquemment cité était à nouveau le médecin suivi des proches (famille, amis) et des médias. La part des hommes ayant déjà réalisé un test de dépistage du cancer de la prostate était de 62 %. Pour 52 % d’entre eux, le test consistait en un toucher rectal associé au dosage des PSA et pour 48 % d’entre eux, en un dosage des PSA seul. Enfin, 84,5 % des hommes ayant réalisé le dépistage du cancer de la prostate avaient également effectué celui du cancer colorectal.
Freins et moteurs à la pratique des dépistages
20Face aux trois options systématiquement présentées dans les choix discrets (deux options de dépistage et une sans dépistage), une nette préférence des répondants pour les options de dépistage a été constatée, qu’il s’agisse du cancer colorectal ou de la prostate. En effet, l’option « aucun dépistage » n’a été sélectionnée que dans 4,2 % des cas pour les choix concernant le cancer colorectal et dans 4,6 % des cas pour ceux concernant le cancer de la prostate.
21Les résultats des réponses aux choix discrets concernant le dépistage du cancer colorectal sont présentés dans le tableau IV et ceux concernant le dépistage du cancer de la prostate, dans le tableau V. Ces tableaux synthétisent les résultats du modèle principal et du modèle intégrant les interactions avec les variables sociodémographiques.
Résultats des modèles de choix discrets pour le dépistage du cancer colorectal
| Modèle principal | Modèle avec interactions | |||
|---|---|---|---|---|
| Attributs | Coefficients | p-value | Coefficients | p-value |
| Effets principaux | ||||
| Constante | – 3,1327 | < 0,0001 | – 3,4821 | < 0,0001 |
| Technique de dépistage | ||||
| Sang (relativement à aucun) | – 3,8087 | < 0,0001 | – 4,7695 | < 0,0001 |
| Selle (relativement à aucun) | – 3,7224 | < 0,0001 | – 4,6734 | < 0,0001 |
| Efficacité du dépistage | 0,07133 | < 0,0001 | 0,09100 | < 0,0001 |
| Capacité de détection du test de dépistage | 0,06107 | < 0,0001 | 0,06454 | < 0,0001 |
| Risque de surdiagnostic | 0,3299 | < 0,0001 | 0,4071 | < 0,0001 |
| Risque consécutif au traitement (principal effet délétère du traitement) | – 0,08877 | < 0,0001 | – 0,08718 | < 0,0001 |
| Coût à la charge du patient | – 0,02744 | < 0,0001 | – 0,01648 | 0,0189 |
| Interactions | ||||
| Capacité de détection du test de dépistage/expérience dépistage du cancer colorectal | 0,02386 | 0,0043 | ||
| Efficacité du dépistage/cadre | 0,03123 | 0,0321 | ||
| Technique de dépistage/expérience dépistage du cancer colorectal | ||||
| Sang (relativement à aucun) | 1,7428 | 0,0027 | ||
| Selle (relativement à aucun) | 1,2834 | 0,0280 | ||
| Technique de dépistage/cadre | ||||
| Sang (relativement à aucun) | 1,6700 | 0,0019 | ||
| Selle (relativement à aucun) | 1,7823 | 0,0005 | ||
| Risque de surdiagnostic | – 0,1240 | 0,0036 | ||
| Coût à la charge du patient | 0,01803 | 0,0284 | ||
| Statistiques des modèles | ||||
| –2 Res Log Pseudo-L | 52 197,26 | 24 365,03 | ||
| Nombre d’individus | 1 008 | 418 | ||
| Nombre d’observations | 9 072 | 3 762 | ||
Résultats des modèles de choix discrets pour le dépistage du cancer colorectal
22Concernant le dépistage du cancer colorectal, le questionnaire proposait aux hommes de choisir à trois reprises leur option préférée parmi trois, soit deux options de dépistage de cancer colorectal et une option « aucun dépistage ». Les résultats du modèle principal (tableau IV) proviennent d’un échantillon comportant 9 072 observations issues des réponses des 1 008 hommes aux trois ensembles de choix discrets. Après suppression des individus présentant des données sociodémographiques manquantes, les résultats du modèle avec interactions proviennent d’un échantillon comportant 3 762 observations issues des réponses de 418 hommes aux trois ensembles de choix discrets.
23Concernant le dépistage du cancer de la prostate, le questionnaire proposait aux hommes de choisir à quatre reprises leur option préférée parmi trois, soit deux options de dépistage de cancer de la prostate et une option « pas de dépistage ». Les résultats du modèle principal de choix discrets (tableau V) proviennent d’un échantillon comportant 12 096 observations issues des réponses des 1 008 hommes aux quatre ensembles de choix discrets. Après suppression des individus présentant des données sociodémographiques manquantes, les résultats du modèle avec interactions (tableau V) proviennent d’un échantillon comportant 5 016 observations issues des réponses de 418 hommes aux 4 ensembles de choix discrets.
Résultats des modèles de choix discrets pour le dépistage du cancer de la prostate
| Modèle principal | Modèle avec interactions | |||
|---|---|---|---|---|
| Attributs | Coefficients | p-value | Coefficients | p-value |
| Effets principaux | ||||
| Constante | – 2,952 0 | < 0,0001 | – 6,5574 | < 0,0001 |
| Technique de dépistage | ||||
| PSA seul (relativement à aucun) | – 2,2567 | < 0,0001 | – 2,2567 | < 0,0001 |
| PSA et toucher rectal (TR) | – 2,0026 | < 0,0001 | – 2,0026 | < 0,0001 |
| Efficacité du dépistage | 0,8660 | < 0,0001 | 0, 0840 | < 0,0001 |
| Capacité de détection du test de dépistage | 0,06158 | < 0,0001 | 0,09887 | < 0,0001 |
| Risque de surdiagnostic du fait du dépistage | 0,0212 | < 0,0001 | 0,008964 | < 0,0001 |
| Risque impuissance consécutif au traitement | – 0,01378 | < 0,0001 | – 0,01264 | < 0,0001 |
| Risque incontinence consécutif au traitement | – 0,03127 | < 0,0001 | – 0,03497 | < 0,0001 |
| Coût à la charge du patient | – 0,00489 | 0,1381 | – 0,00814 | 0,0942 |
| Interactions | ||||
| Efficacité du dépistage (informé sur le dépistage du cancer de la prostate) | 0,05276 | 0,0106 | ||
| Capacité de détection du test de dépistage (niveau étude > bac) | 0,00908 | 0,0155 | ||
| Capacité de détection du test de dépistage (expérience de cancer) | 0,0512 | 0,0070 | ||
| Risque impuissance consécutif au traitement (informé sur le dépistage du cancer de la prostate) | – 0,01509 | 0,0077 | ||
| Technique de dépistage (si expérience de cancer) | ||||
| PSA seul | – 2,6703 | 0,0042 | ||
| PSA et TR | – 2,2394 | 0,0231 | ||
| Technique de dépistage (si expérience de dépistage du cancer de la prostate) | ||||
| PSA seul | – 0,1329 | 0,4712 | ||
| PSA et TR | – 0,2459 | 0,0685 | ||
| Risque de surdiagnostic (niveau étude > bac) | 0,01596 | 0,0065 | ||
| Statistiques des modèles | ||||
| – 2 Res Log Pseudo-L | 49 644,58 | 23 519,2 | ||
| Nombre d’individus | 1 008 | 418 | ||
| Nombre d’observations | 12 096 | 5 016 | ||
Résultats des modèles de choix discrets pour le dépistage du cancer de la prostate
24L’analyse des résultats relatifs au dépistage du cancer colorectal a révélé que tous les attributs influençaient significativement le choix des hommes. Concernant le dépistage du cancer de la prostate, seul le coût du dépistage n’influençait pas leur décision.
25Tous les signes des coefficients étaient conformes aux attentes, à une exception près. Un coefficient positif indique que l’utilité (ou la satisfaction) du répondant augmente avec l’attribut correspondant, tandis qu’un coefficient négatif indique que l’utilité du répondant diminue avec cet attribut. Pour les deux types de dépistage, les signes des coefficients témoignaient d’une satisfaction accrue des hommes lorsque l’efficacité et la capacité de détection des dépistages augmentaient, et d’un sentiment de désutilité associé à l’augmentation des risques d’effets délétères du traitement. Ces résultats confortaient donc les hypothèses a priori. En revanche, le signe positif du coefficient associé au risque de surdiagnostic était inattendu puisqu’il signifiait que l’utilité que les hommes retiraient du dépistage augmentait lorsque le risque de surdiagnostic était majoré. Les valeurs des coefficients indiquaient quant à elles que les hommes considéraient comme prioritaires l’efficacité du dépistage, puis sa capacité de détection. Leur choix de participer aux dépistages était au contraire freiné en premier lieu par le coût (uniquement s’agissant du dépistage du cancer colorectal), puis par le risque d’effets délétères du traitement. Les résultats révélaient une crainte supérieure pour le risque d’impuissance plutôt que pour celui d’incontinence. Les valeurs des coefficients associées aux modalités techniques de réalisation des dépistages montraient par ailleurs une réticence aux différentes techniques proposées.
26L’influence des caractéristiques sociodémographiques des hommes sur leurs choix en matière de dépistage a été mesurée par l’introduction de termes d’interaction dans les modèles de choix discrets.
27Concernant le dépistage du cancer colorectal, les résultats du modèle avec interactions indiquaient que les préférences des hommes variaient en fonction de leur catégorie professionnelle et de leur expérience de dépistage. La capacité de détection du dépistage était plus valorisée par les hommes qui avaient déjà participé au dépistage du cancer colorectal que par ceux qui n’y avaient jamais participé. L’efficacité du dépistage était significativement plus valorisée par les hommes cadres ou de profession intellectuelle supérieure que par ceux appartenant aux autres catégories professionnelles. En revanche, le coût du dépistage freinait moins la participation des cadres et des professions intellectuelles supérieures que les hommes exerçant une autre profession. Le risque de surdiagnostic était perçu négativement par les hommes cadres ou de profession intellectuelle supérieure contrairement aux autres.
28Concernant le dépistage du cancer de la prostate, les résultats du modèle avec interactions révélaient que les choix différaient selon l’expérience de dépistage, le degré d’information concernant le dépistage, l’expérience de cancer et le niveau d’étude. Le fait d’être informé renforçait l’importance accordée à l’efficacité du dépistage, mais aussi la crainte relative au risque d’impuissance après traitement du cancer dépisté. Les hommes ayant déjà réalisé un dépistage du cancer de la prostate restaient réticents vis-à-vis des deux techniques possibles. La capacité de détection du dépistage était également plus valorisée par ces hommes que par ceux qui n’avaient jamais souffert d’un cancer. L’influence de la capacité de détection du dépistage dans le choix de se faire dépister dépendait également du niveau d’étude des hommes puisque ceux qui avaient suivi des études supérieures tenaient davantage compte de cet attribut dans leur décision que ceux dont le niveau d’étude est inférieur au baccalauréat. Enfin, le niveau d’étude des hommes modifiait leur perception du risque de surdiagnostic puisque ceux qui avaient suivi des études après le baccalauréat souffraient d’un sentiment de désutilité lorsque le risque de surdiagnostic augmentait.
Discussion
29Ce travail a permis d’évaluer les pratiques de dépistage des cancers de l’intestin et de la prostate des hommes de 50 à 74 ans, d’étudier l’influence de l’information sur cette pratique et d’identifier les éléments décisifs pour l’arbitrage entre les bénéfices et les risques afférents à ces dépistages précédant la décision d’y participer ou non.
30Les hommes qui ont accepté de répondre à notre enquête étaient majoritairement urbains, avec un revenu mensuel supérieur à celui moyen des Français, détenteurs du baccalauréat pour 41 % d’entre eux et appartenant à la catégorie des cadres ou des professions intellectuelles supérieures pour 25 % d’entre eux. Ils semblaient très sensibilisés et concernés par la prévention en général (alcool, tabac, sport) et par le dépistage des cancers en particulier. Ils étaient quasi unanimement informés de l’existence d’un dépistage organisé du cancer colorectal et d’un dépistage du cancer de la prostate, et avaient majoritairement déjà pratiqué ces dépistages. Ils ne semblaient pas avoir une approche différenciée de ces dépistages du fait que l’un soit organisé et l’autre, pas. Au contraire, les pratiques semblaient liées et les hommes investis dans la pratique régulière du dépistage du cancer colorectal semblaient plus enclins à réaliser un dosage de PSA.
31Conformément à nos attentes, l’information est apparue un facteur essentiel de la participation, tant pour le dépistage du cancer colorectal que pour celui de la prostate. Le médecin était le premier vecteur d’information concernant ces deux dépistages, mais jouait un rôle plus important pour celui du cancer de la prostate que pour celui du cancer colorectal. En revanche, l’association organisatrice du dépistage du cancer colorectal occupait une place secondaire dans l’information, étant citée moins fréquemment que les caisses d’assurance maladie et les médias. Ce résultat inattendu peut s’expliquer par un possible amalgame entre caisse d’assurance maladie et association organisatrice du dépistage dans l’esprit du grand public et par le manque de lisibilité de ces structures dans l’organisation complexe de l’offre de soins en France.
32Conformément à leurs pratiques réelles, les hommes ayant accepté de répondre à notre enquête avaient sélectionné quasi systématiquement l’option « dépistage » lorsque nous les avons confrontés au choix de pratiquer ou non le dépistage compte tenu des bénéfices et des risques ou contraintes de ceux-ci. Une fois encore, ils n’avaient pas montré d’attitude différenciée selon qu’il s’agissait du dépistage du cancer colorectal ou de la prostate. Ces choix démontrent que les bénéfices, aussi faibles soient-ils, priment sur les risques même si ces derniers sont clairement explicités. Parmi les bénéfices, les hommes valorisaient en priorité l’efficacité du dépistage puis sa capacité de détection directement liée à sa sensibilité. Les risques consécutifs au traitement d’un cancer dépisté étaient craints (désutilité significative), mais pas suffisamment pour contrebalancer les bénéfices perçus. En matière de cancer de la prostate, les hommes craignaient significativement les risques d’effets délétères liés au traitement et semblaient redouter le risque d’impuissance plus encore que celui d’incontinence.
33Par ailleurs, même si les répondants valorisaient les dépistages des deux cancers et leurs bénéfices, leurs choix révélaient des réticences quant aux techniques proposées puisqu’ils rejetaient tout autant le fait de devoir subir une prise de sang que celui de devoir prélever leurs selles, comme en témoignaient les coefficients négatifs associés à ces deux techniques de dépistage (prise de sang ou test de selles).
34La seule distinction entre les processus de décision des deux dépistages concernait le coût à la charge de l’assuré. Il représentait un facteur limitant, mais non dissuasif de la participation au dépistage du cancer colorectal alors qu’il n’intervenait pas du tout dans la décision de participer à celui du cancer de la prostate. Cette distinction est peut-être due au fait que les hommes sont familiarisés à la gratuité du dépistage du cancer colorectal. Ils ne seraient donc pas prêts à payer pour une prestation dont ils avaient bénéficié gratuitement par le passé. Le coût du dépistage était d’ailleurs un sujet évoqué de manière récurrente dans les remarques complémentaires figurant dans nos questionnaires, les hommes étant nombreux à revendiquer la gratuité totale des dépistages.
35L’analogie quasi parfaite entre les processus décisionnels des deux dépistages était contraire à nos hypothèses a priori. Nous supposions en effet que les hommes redouteraient un dépistage caractérisé par une efficacité faible associée à un risque de surdiagnostic élevé et des risques importants d’effets délétères consécutifs au traitement. Nous supposions donc que les hommes choisiraient plus fréquemment de participer au dépistage du cancer colorectal qu’à celui de la prostate. Or cela n’a pas du tout été le cas, puisqu’ils ont choisi l’option « pas de dépistage » dans 4 % des cas pour les deux dépistages. Élément plus surprenant encore, nos résultats indiquent que les hommes étaient d’autant plus satisfaits qu’un dépistage permettait un surdiagnostic élevé alors que nous supposions le contraire.
36Nous pouvons formuler plusieurs hypothèses pour expliquer ce résultat inattendu. La première est que les hommes valoriseraient le surdiagnostic, car ils le percevraient comme une opportunité d’être délivrés d’un cancer quand bien même ce cancer ne les aurait pas fait souffrir, plutôt que de l’envisager comme un risque de subir un traitement inutile. Plusieurs hommes avaient d’ailleurs fait remarquer en marge des questionnaires que la détection de cancers qui ne se seraient jamais déclarés était une chance. Pour autant, les mêmes répondants rejetaient significativement les complications engendrées par un surdiagnostic suivi d’un surtraitement (risque d’incontinence et risque d’impuissance), ce qui conduit à nuancer cette hypothèse d’une perception favorable du surdiagnostic.
37La seconde hypothèse est celle d’une mauvaise compréhension de la notion de « surdiagnostic » par les répondants. Si cette hypothèse était confirmée, cela conduirait les hommes, dans la pratique, à minimiser les risques d’effets délétères consécutifs au traitement puisqu’ils ne les envisageraient pas comme des risques inutiles, et biaiserait leur arbitrage de la balance bénéfice-risque.
38L’expression de cette préférence pour le surdiagnostic est à la fois une limite de notre étude et un résultat majeur. Nous n’avons recensé à ce jour qu’une seule étude de choix discrets ayant révélé les préférences des hommes pour les caractéristiques d’un dépistage du cancer de la prostate [32]. Cette étude, menée auprès de 460 sujets masculins de 55 à 75 ans, aux Pays-Bas, a montré que les hommes avaient en général une opinion favorable de ce dépistage. Pour autant, ces derniers valorisaient négativement les effets indésirables du dépistage, parmi lesquels le risque de traitement inutile consécutif au surdiagnostic. Notre résultat concernant le surdiagnostic n’est donc pas en accord avec ceux de cette étude. Il n’est pas évident d’attribuer ce résultat inattendu à la seule complexité du questionnaire de choix discrets, car 5 % seulement des répondants ont jugé le questionnaire « difficile » et les répondants ayant échoué au test de rationalité (peu nombreux, au demeurant) ont été exclus de l’analyse. Qui plus est, le sens de toutes les autres préférences révélées était conforme aux hypothèses a priori. Si les répondants ont rencontré des difficultés de compréhension du questionnaire, il semblerait que celles-ci aient porté spécifiquement sur la notion de « surdiagnostic ». Cette idée est renforcée par l’existence de préférences pour le surdiagnostic, différenciées selon la catégorie socioprofessionnelle et le niveau d’étude. En effet, contrairement aux autres répondants, les hommes ayant un niveau d’étude élevé ou exerçant une profession de cadre ou une profession intellectuelle supérieure expriment une aversion à l’égard du surdiagnostic. Une relation positive significative entre niveau d’étude élevé et désutilité associée au risque de traitement inutile est également observée dans l’étude néerlandaise précédemment évoquée.
39L’expression employée dans le questionnaire pour désigner le surdiagnostic était la suivante : « Le test de dépistage découvre un cancer qui n’aurait jamais entraîné de symptômes ni nécessité de traitement. » Cette formulation ne diffère pas particulièrement de la définition proposée par les experts de l’information dans le domaine du cancer. Pour preuve, à propos du dépistage du cancer du sein, l’INCa définit les surdiagnostics comme « des lésions détectées par la mammographie et traitées qui ne se seraient pas développées, ou n’auraient pas évolué et n’auraient été à l’origine d’aucun symptôme du vivant de la personne » [33]. La Ligue contre le cancer, dans sa brochure d’information grand public Le dépistage des cancers parle de « détection de lésions classées et traitées comme cancer ou précancer qui auraient pu guérir spontanément si elles n’avaient pas été détectées » [34]. L’Association pour la recherche sur le cancer (ARC) évoque quant à elle « des cancers qui ne présentaient a priori pas de danger pour les patientes » [35]. La proximité de ces définitions invite à s’interroger sur la lisibilité de ces messages par le grand public. Or cette lisibilité conditionne le principe de choix éclairé du patient dans le cadre d’une prise de décision partagée entre médecin et patient.
40Le taux de réponse de la population effectivement contactée de 31,7 % obtenu dans cette enquête est satisfaisant et conforme aux taux habituellement observés pour les questionnaires autoadministrés en population générale [13]. Néanmoins, les caractéristiques sociodémographiques des répondants et leur intérêt fort pour la problématique des dépistages témoignent d’un probable biais de sélection de la population limitant la portée de nos résultats. En effet, comme mentionné dans les statistiques descriptives, l’échantillon comprenait deux fois plus d’hommes ayant réalisé un dépistage du cancer colorectal par rapport à la population générale, et une proportion très élevée (62 %) de répondants ayant réalisé un dépistage du cancer de la prostate. Ces chiffres pourraient expliquer, d’une part, la tendance forte des hommes à choisir les options de dépistage (préférence pour le dépistage) et, d’autre part, l’attitude positive vis-à-vis du risque de surdiagnostic.
Conclusion
41Concernant la sensibilisation de la population au dépistage du cancer colorectal, nos résultats confortent le choix des autorités publiques de placer le médecin au cœur du dispositif d’information et plaident en faveur d’une amélioration de la visibilité des associations organisatrices du dépistage auprès du grand public.
42Concernant le dépistage du cancer de la prostate, nos résultats confirment également le rôle prédominant du médecin dans l’information et la participation des hommes, les deux étant directement corrélées. Ils attirent l’attention sur l’éventuelle difficulté de compréhension de la notion de « surdiagnostic » par les hommes et des conséquences néfastes qu’elle engendrerait sur la prise de décision partagée. Afin d’approfondir cette question, des études dédiées à l’analyse de la perception par les hommes du surdiagnostic dans le dépistage du cancer de la prostate et de ses conséquences devraient être menées.
43Aucun conflit d’intérêts déclaré
Remerciements
Nous remercions l’Institut national du cancer pour avoir accepté de soutenir financièrement cette étude.Références
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Mots-clés éditeurs : dépistage des cancers, méthode des choix discrets, révélation des préférences
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Date de mise en ligne : 29/01/2020
https://doi.org/10.3917/spub.197.0019