Perceptions des suicidants vis-à-vis du comportement du caring infirmier en unités de soins intensifs : étude mixte menée au CAMU-Tunis
Pages 225 à 238
Citer cet article
- HAMOUDA, Mariem,
- REZGUI, Zeineb,
- SHILI, Hatem,
- CHABBOUH, Nour El Houda
- et BRAHMI, Nozha,
- Hamouda, Mariem.,
- et al.
- Hamouda, M.,
- Rezgui, Z.,
- Shili, H.,
- Chabbouh, N.-E.-H.
- et Brahmi, N.
https://doi.org/10.3917/spub.262.0225
Citer cet article
- Hamouda, M.,
- Rezgui, Z.,
- Shili, H.,
- Chabbouh, N.-E.-H.
- et Brahmi, N.
- Hamouda, Mariem.,
- et al.
- HAMOUDA, Mariem,
- REZGUI, Zeineb,
- SHILI, Hatem,
- CHABBOUH, Nour El Houda
- et BRAHMI, Nozha,
https://doi.org/10.3917/spub.262.0225
Introduction
1 Le suicide est un drame humain et social qui représente un problème de santé publique [1], ainsi qu’un motif fréquent d’admission aux urgences et en milieu de soins intensifs et de réanimation [2]. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la tentative de suicide (TS) désigne tout type de comportement suicidaire non mortel, faisant référence à l’empoisonnement volontaire auto-infligé, à l’automutilation et à d’autres blessures qui peuvent ou non avoir pour objectif ou résultat la mort.
2 En effet, le suicide est un phénomène complexe qui ne concerne pas seulement les pays à revenu élevé. En 2021, l’OMS a révélé que près de 73 % des suicides se sont produits dans des pays à revenu faible ou intermédiaire, ce qui souligne son caractère mondial et met en évidence son ampleur [3].
3 De plus, la prévalence des comportements suicidaires varie d’un pays à un autre, en fonction de la culture, de l’origine ethnique et des caractéristiques sociales, économiques et religieuses de la population. La fréquence des comportements suicidaires dans les pays arabes et musulmans n’est pas bien définie, compte tenu de la rareté des publications sur ce sujet. Cela peut être dû au fait que le sujet du suicide reste un tabou, bien que moins qu’auparavant [4].
4 En Tunisie, le faible nombre d’études portant sur le suicide et l’absence de statistiques nationales témoignent de la difficulté à aborder cette problématique de manière ouverte. Toutefois, après la révolution de janvier 2011, le pays a connu une augmentation notable de suicides et de tentatives de suicide (TS). En effet, l’étude menée par Ben Khelil et al. entre 2007 et 2014 dans le nord de la Tunisie a révélé que le taux de suicide après la révolution était 1,7 fois supérieur à celui d’avant la révolution, atteignant 3,12 pour 100 000 par an [5]. Malgré cette évolution alarmante, la littérature tunisienne et maghrébine reste très limitée, notamment concernant la perception des patients suicidants hospitalisés en USI et leur expérience des soins relationnels. Aucune étude n’a, à ce jour, exploré la perception du caring infirmier dans ce contexte spécifique, alors que la dimension relationnelle du soin constitue un levier essentiel de sécurité, d’apaisement et de rétablissement. Ainsi, la présente étude répond à une lacune majeure en proposant une analyse mixte centrée sur l’expérience des suicidants en USI, offrant un éclairage inédit sur un sujet sensible et insuffisamment documenté dans la région du Maghreb.
5 En termes d’étiologie de l’acte suicidaire, une étude rétrospective sur 12 ans (1994–2005) à l’hôpital des soins psychiatriques Razi (Tunis) a montré que plus de 90 % des suicidés sont affectés par un ou plusieurs troubles psychiatriques au moment de l’acte suicidaire. Parmi les plus fréquemment retrouvés sont : les troubles de l’humeur, les troubles anxieux, l’alcoolisme, la toxicomanie, les troubles de la personnalité et la schizophrénie [1].
6 Cette vision de la suicidalité permet aussi de mieux comprendre ce que vivent les personnes après leur tentative. En effet, le réveil en soins intensifs ne représente pas seulement une étape médicale, mais bien la suite d’un bouleversement intérieur profond, toujours en cours. Il s’agit d’une expérience effrayante et intimidante, à laquelle s’ajoute la prise de conscience d’avoir survécu alors qu’elles n’avaient pas l’intention de se réveiller. Une étude réalisée par Garcia a révélé que la plupart des patients éprouvaient une ambivalence quant au fait de continuer à vivre ou de mourir, ainsi que des sentiments de honte, de culpabilité, de peur, d’infériorité et de colère. Ces émotions peuvent entraîner des réactions variées, parfois contradictoires, au réveil, allant de la réticence à parler à la difficulté de solliciter du soutien ou de l’aide auprès du personnel soignant [6].
7 C’est pour cette raison que les suicidants admis dans les unités de soins intensifs (USI) nécessitent une prise en charge physique, telle que des traitements et des soins appropriés, ainsi qu’un soutien psychologique, qui est très important.
8 Inspiré de la théorie de Jean Watson, le concept de caring prend tout son sens à ce niveau. Bien que cette théoricienne ait consacré sa vie à son développement, sa compréhension s’est approfondie à la suite d’expériences personnelles difficiles, notamment le suicide de son mari. Cet événement lui a permis de réfléchir à son concept du caring. Elle décrit ce parcours comme un développement spirituel, menant à une compréhension de l’interconnexion entre le caring et l’amour universel [7]
9 La philosophie du caring dépasse les actes techniques pour toucher l’humain au cœur de sa vulnérabilité [8]. Elle repose sur une relation authentique, une présence empathique et une reconnaissance inconditionnelle de la personne. Cette approche permet au soignant d’entrer en résonance avec la détresse psychique, de soutenir l’estime de soi et de restaurer un sentiment de valeur personnelle, parfois.
10 Dans les USI, les infirmiers sont en première ligne pour assurer cette continuité du soin humain. Leur rôle ne se limite pas à la surveillance médicale, mais s’étend à la création d’un espace sécurisant et porteur de sens, dans lequel les soignants exercent leur art, comme le décrit Marie-Françoise Collière [8]. Cependant, les contraintes des soins intensifs (charge de travail, priorités vitales, équipements techniques) peuvent limiter leur disponibilité émotionnelle et relationnelle [6].
11 Dans ce contexte, comprendre les perceptions des suicidants envers les comportements de caring infirmier devient essentiel. Leur ressenti influence la relation thérapeutique, la confiance, la satisfaction et, potentiellement, le processus de rétablissement. La littérature suggère que cette perception varie selon l’histoire personnelle, les attentes, la durée d’hospitalisation ou encore la qualité du lien établi avec les soignants.
12 Ce travail s’inscrit dans cette optique. Il vise à évaluer les perceptions des suicidants hospitalisés en USI vis-à-vis des comportements de caring infirmier et à identifier les éléments qui favorisent ou freinent une relation de soin perçue comme humaine et soutenante.
Matériel et méthodes
13 Une étude descriptive mixte transversale à visée corrélationnelle a été menée de janvier à mars 2025 au Centre d’assistance médicale urgente (CAMU) de Tunis, auprès de 40 patients hospitalisés à l’unité de soins intensifs après une tentative de suicide. Les participants ont été sélectionnés selon des critères d’inclusion cliniques et cognitifs ; les patients non stabilisés ou refusant de participer ont été exclus.
14 Le recueil des données a été réalisé à l’aide d’un mini-questionnaire sociodémographique ; les perceptions des participants ont été évaluées à l’aide de l’échelle Caring Behaviors Inventory-24 (CBI-24), et nous avons également eu recours à des entretiens semi-structurés en arabe dialectal. Les données sociodémographiques recueillies ont été synthétisées sous forme d’un tableau récapitulatif présenté dans la section Résultats. Un pré-test a été réalisé auprès de trois participants afin de vérifier la clarté et la pertinence des outils de recueil. L’enquête a été menée dans le strict respect des règles éthiques, en respectant l’anonymat, la confidentialité et le consentement éclairé des participants après avoir expliqué le cadre et le but de notre étude. Cette étude a été conduite après obtention de l’accord oral du comité d’éthique de l’établissement, conformément aux principes éthiques de la recherche sur les participants humains. L’ensemble du protocole a été conçu pour minimiser la charge émotionnelle des répondants, en veillant à instaurer un climat de confiance, d’écoute et de bienveillance.
15 Quant à la revue documentaire, elle a été effectuée sur Pub Med, Science Direct et Google Scholar.
1. L’analyse qualitative des entretiens
16 Les entretiens ont été enregistrés, puis retranscrits sous forme de grille et analysés selon une approche thématique inductive. Nous avons également procédé à une analyse de contenu. Le recrutement des interviewés a été maintenu jusqu’à saturation des données, assurant une couverture exhaustive des thématiques émergentes. Le processus d’analyse a comporté plusieurs étapes : une lecture approfondie des transcriptions afin de se familiariser avec les données, un codage initial ligne par ligne, puis un regroupement des codes en catégories émergentes. Ces catégories ont ensuite été organisées en thèmes principaux reflétant l’expérience vécue des patients suicidants à l’unité des soins intensifs. Afin de renforcer la rigueur méthodologique, le codage a été réalisé par deux chercheurs de manière indépendante, suivi d’une validation croisée et de discussions jusqu’à l’obtention d’un consensus.
2. L’analyse de l’échelle Caring Behaviors Inventory-24 (CBI-24)
17 Pour l’évaluation des perceptions des participants à l’égard du comportement du caring infirmier, nous avons fait recours à l’échelle Caring Behaviors Inventory-24 (CBI-24). C’est un outil psychométrique basé sur la théorie de la compassion humaine, validé dans plusieurs langues. Il a été créé par Wolf dans les années 1980 avec 75 items, puis réduit à 24 par Wu et al. en 2006. Il est utilisé dans plus de 132 études. Le CBI-24 comprend quatre dimensions : (I) la dimension « Assurance » (8 items), (II) la dimension « les Connaissances et compétences » (5 items), (III) la dimension « le Respect » (6 items), et (IV) la dimension « la Connectivité » (5 items). Les participants évaluent chaque item sur une échelle de Likert de 1 à 4. Un score proche de 4 indique une grande satisfaction : le patient a ressenti une vraie présence, une attention sincère, et un respect de sa personne. Un score autour de 3 indique une expérience globalement satisfaisante, mais perfectible. En dessous de 2,5, la perception est plutôt négative. Le CBI-24 est un outil fiable pour les contextes cliniques et de recherche.
Résultats
1. Les caractéristiques sociodémographiques des participants
18 Toutes les données sociodémographiques sont résumées au tableau 1 ci-dessous. L’étude a été menée auprès de 40 patients suicidants hospitalisés à l’unité des soins intensifs, avec un âge moyen de 32,4 ans ± 13,41 ans. L’échantillon était de prédominance féminine, avec un sex-ratio de 0,62. De plus, 60 % des sujets étaient célibataires et 47,5 % étaient au chômage.
2. Résultats du CBI-24
2.1. Les scores moyens des quatre dimensions du CBI-24
19 Concernant les perceptions du caring infirmier, l’échelle CBI-24 a révélé un score global moyen de 3,20 sur 4, indiquant une perception globalement positive des soins reçus. Quant aux quatre dimensions de l’échelle, la dimension « Connaissances et compétences » a cumulé le score le plus élevé (3,33), suivie de la dimension « Assurance » (3,28), puis de la dimension « Respect » (3,18) et la dimension « Connectivité » (3,12) (tableau 2, graphique 1).
2.2. Les scores du CBI-24
Les caractéristiques sociodémographiques des participants (n = 40)
| Variables | Modalités | Effectif (n) | Pourcentage (%) |
|---|---|---|---|
| Âge (ans) | < 20 ans [20-30] [30-40] [40-50] [50-60] [60-70] | 06 14 07 09 03 01 | 15,0 % 35,0 % 17,5 % 22,5 % 07,5 % 02,5 % |
| Genre | Féminin | 25 | 62,5 % |
| Masculin | 15 | 37,5 % | |
| Statut matrimonial | Célibataire | 24 | 60,0 % |
| En couple (non marié) | 10 | 25,0 % | |
| Marié | 6 | 15,0 % | |
| Niveau d’instruction | Primaire | 14 | 35,0 % |
| Secondaire | 20 | 50,0 % | |
| Supérieur | 6 | 15,0 % | |
| Situation professionnelle | Sans emploi Exerce une activité professionnelle | 19 11 | 47,5 % 27,5 % |
| Étudiant | 10 | 25,0 % | |
| Total | 40 | 100,0 % |
Les caractéristiques sociodémographiques des participants (n = 40)
Scores moyens du Caring Behaviors Inventory-24 (CBI-24)
| Dimensions du caring | Score moyen (sur 4) |
|---|---|
| Connaissances et compétences | 3,33 |
| Assurance | 3,28 |
| Respect | 3,18 |
| Connectivité | 3,12 |
| Score global moyen | 3,20 |
Scores moyens du Caring Behaviors Inventory-24 (CBI-24)
Graphique 1: Les moyennes des scores des différentes dimensions du CBI-24
Graphique 1: Les moyennes des scores des différentes dimensions du CBI-24
Les scores de l’échelle CBI-24
| Dimensions | Item n° | Formulation de l’item | Score moyen/Item |
|---|---|---|---|
| 1 | L’infirmier écouté attentivement le patient | 3,20 | |
| 3 | L’infirmier traite le patient comme une personne à part entière | 3,25 | |
| Respect | 5 | L’infirmier assiste le patient | 3,05 |
| 6 | L’infirmier fait preuve d’empathie | 3,10 | |
| 13 | L’infirmier permet au patient d’exprimer ses idées concernant sa maladie et/ou son traitement | 3,18 | |
| 19 | L’infirmier répond aux besoins, déclarés ou non | 3,28 | |
| 16 | L’infirmier consacre du temps pour répondre aux besoins et précautions du patient | 3,28 | |
| 17 | L’infirmier communique avec le patient | 3,18 | |
| 20 | L’infirmier répond rapidement aux besoins et appels du patient | 3,3 | |
| Assurance | 21 | L’infirmier aide à soulager la douleur | 3,38 |
| 22 | L’infirmier montre une préoccupation pour le patient | 3,33 | |
| 23 | L’infirmier administre les traitements à l’heure | 3,31 | |
| 24 | L’infirmier soulage les symptômes | 3,18 | |
| 9 | L’infirmier réalise les injections intraveineuses et autres procédures techniques | 3,28 | |
| Connaissances et compétences | 10 | L’infirmier inspire confiance | 3,25 |
| 11 | L’infirmier démontre des compétences professionnelles | 3,33 | |
| 12 | L’infirmier gère efficacement l’équipement lors des soins | 3,33 | |
| 15 | L’infirmier respecte la confidentialité du patient | 3,45 | |
| 2 | L’infirmier donne des instructions lors des soins | 3,03 | |
| 4 | L’infirmier consacre du temps au patient | 3,18 | |
| Connectivité | 7 | L’infirmier aide le patient à progresser | 3,25 |
| 8 | L’infirmier fait preuve de patience | 3,20 | |
| 14 | L’infirmier implique le patient dans la planification des soins | 2,95 |
Les scores de l’échelle CBI-24
2.3. Analyse des liens entre les caractéristiques sociodémographiques et les scores de caring (CBI-24)
20 L’analyse statistique a mis en évidence une corrélation très forte entre la dimension « Assurance » et le score moyen global du CBI-24 (r = 0,96), ce qui souligne son rôle central dans la perception du caring infirmier. Toutefois, aucune corrélation significative n’a été observée entre les autres dimensions et les variables sociodémographiques (âge, niveau d’instruction, statut matrimonial), à l’exception du genre, où la dimension « Respect » a révélé une différence significative avec (p = 0,047 < 0,05), ce qui montre que les hommes percevaient davantage le respect des soignants que les femmes (tableau 4).
Influence des caractéristiques sociodémographiques sur les scores du CBI-24
| Variables | Dimensions du (CBI-24) | tests | Sig (p) |
|---|---|---|---|
| Genre | Respect | ANOVA (F = 4,235) | 0,047* |
| Assurance | ANOVA (F = 3,059) | 0,089 | |
| Connaissances et compétences | ANOVA (F = 0,101) | 0,753 | |
| Connectivité | ANOVA (F = 0,360) | 0,552 | |
| CBI Total | ANOVA (F = 1,680) | 0,203 | |
| Âge | Respect | Corrélation de Pearson | 0,343 |
| Assurance | 0,501 | ||
| Connaissances et compétences | 0,108 | ||
| Connectivité | 0,161 | ||
| CBI Total | r = 0,195 | 0,227 | |
| Niveau d’instruction | Respect | 0,191 | |
| Assurance | 0,279 | ||
| Connaissances et compétences | 0,372 | ||
| Connectivité | 0,412 | ||
| Statut matrimonial | Respect | 0,987 | |
| Assurance | 0,662 | ||
| Connaissances et compétences | 0,716 | ||
| Connectivité | 0,562 | ||
| Corrélation avec CBI | Assurance | r = 0,960 | < 0,001** |
| Respect | r = 0,934 | < 0,001** | |
| Connaissance et compétences | r = 0,931 | < 0,001** | |
| Connectivité | r = 0,931 | < 0,001** |
Influence des caractéristiques sociodémographiques sur les scores du CBI-24
3. Analyse thématique des vécus et perceptions du caring infirmier
21 L’analyse thématique inductive des entretiens semi-structurés a permis d’identifier quatre thèmes principaux reflétant l’expérience vécue des patients suicidants hospitalisés en unité de soins intensifs, à savoir : le respect et la dignité, le réconfort et l’assurance, les compétences professionnelles perçues, ainsi que la connectivité et la relation soignant-soigné.
Respect et dignité
22 Plusieurs participants ont rapporté des expériences positives liées au respect de leur personne, notamment à travers l’écoute attentive, la consultation avant les soins et la préservation de leur intimité. Ces attitudes ont contribué à renforcer leur sentiment de reconnaissance et de considération en tant que personnes à part entière. « À chaque fois qu’ils faisaient quelque chose, ils me consultaient et faisaient très attention avec moi » (Mme A).
Réconfort et assurance
23 Le sentiment de sécurité et de réconfort a été fréquemment évoqué par les participants, en particulier lorsque les infirmiers adoptaient une attitude rassurante, qu’ils prenaient le temps de répondre aux besoins et de soulager la douleur. Toutefois, certains patients ont aussi exprimé un manque de communication ou de soutien émotionnel. « L’infirmier m’a parlé avec douceur » (Mme E).
Compétences professionnelles perçues
24 Les patients ont largement souligné les compétences techniques et le professionnalisme des infirmiers, perçus comme des éléments essentiels dans un contexte de soins critiques. Ces compétences ont renforcé leur confiance dans les soins reçus. « J’étais satisfaite, ils sont des professionnels » (Mme C).
Connectivité et relation soignant-soigné
25 La qualité de la relation avec les infirmiers a été décrite comme variable. Certains participants ont exprimé un besoin accru de présence, d’écoute et d’implication dans les soins, tandis que d’autres ont regretté un manque de temps et de communication. « J’aurais aimé qu’ils me parlent avec douceur et qu’ils me remontent le moral » (Mme D).
Discussion
1. Contexte et portée de l’étude
26 Se réveiller en soins intensifs après une tentative de suicide (TS) constitue une expérience marquée par une forte charge émotionnelle, souvent conflictuelle. L’environnement médical, combiné aux séquelles psychologiques de l’acte, confronte les individus à un vécu existentiel complexe. Dans un tel contexte, le comportement de l’infirmier, notamment à travers la qualité du caring perçu, peut jouer un rôle déterminant dans le processus de reconstruction post-crise. C’est dans cette optique que la présente étude, menée au CAMU de Tunis à l’aide de l’échelle CBI-24, s’inscrivant dans le cadre théorique du caring de Jean Watson, s’est intéressée aux perceptions des suicidants vis-à-vis du comportement infirmier, croisant les approches quantitative et qualitative afin de produire une compréhension approfondie de cette dynamique.
27 Dans ce contexte, l’analyse des caractéristiques sociodémographiques permet de situer le profil des patients concernés par cette étude.
2. Profil sociodémographique des suicidants et facteurs associés
28 L’échantillon se compose de 40 patients (n = 40) avec une moyenne d’âge de 32,4 ans ± 13,41 ans, correspondant à un profil relativement jeune, similaire à celui rapporté dans l’étude de Hajji et al. (moyenne de 26 ans) [9]. Le sex-ratio de 0,62 traduit une nette prédominance féminine. Cette tendance a également été observée dans une étude post révolution en Tunisie, soulignant une vulnérabilité accrue des femmes face aux TS [5].
29 Concernant le niveau d’éducation, 60 % des participants ont atteint un niveau secondaire, 30 % ont accédé à l’enseignement supérieur et seulement 10 % sont de niveau primaire. Ce constat suggère que la TS n’est pas uniquement corrélée à un faible niveau scolaire [9]. Du point de vue matrimonial, 60 % des sujets étaient célibataires, ce qui corrobore les résultats d’une étude menée à l’hôpital Razi dont 65,8 % des suicidés étaient non mariés [1]. L’analyse de la situation professionnelle montre que près de la moitié des sujets étaient sans emploi (47,5%), appuyant l’hypothèse que le chômage et la vulnérabilité socio-économique est un facteur de risque important dans la survenue de TS[10].
30 Au-delà de ces caractéristiques, l’analyse des perceptions du caring infirmier permet d’explorer plus finement l’expérience vécue des patients.
3. Perception globale du caring infirmier
31 L’échelle CBI-24 nous a permis d’objectiver un score moyen global égal à 3,20. Nous estimons que ce score traduit des perceptions positives des suicidants à l’égard des comportements des infirmiers. Cette échelle comprend quatre dimensions et nous avons relevé que la dimension « Connaissances et compétences » a cumulé le score le plus élevé avec un score de 3,33. La dimension « Connectivité » a obtenu le score le moins élevé avec un score de 3,12. Nos résultats sont similaires à une étude réalisée par Albathali et al. en 2022 en Arabe Saoudite auprès des patients. Les résultats de cette étude ont montré que la dimension qui a obtenu le score le plus élevé était la dimension « Connaissances et compétences » (5,54) et celle qui a cumulé le score le moins élevé était la dimension « Connectivité » avec un score de 5,21 [11].
32 Par ailleurs, plusieurs études ont révélé une perception tout aussi élevée des patients sur les comportements bienveillants des infirmiers utilisant le CBI-24. Cela peut indiquer que les soins infirmiers sont une caractéristique universelle de la profession infirmière. Selon [12], les différences observées chez les patients dans les études susmentionnées peuvent être liées à des facteurs organisationnels, à des variations culturelles ainsi qu’aux différents systèmes de soins.
33 À ce niveau, nous abordons la discussion de chaque dimension séparément en intégrant l’analyse des entretiens qualitatifs réalisés.
4. Triangulation des résultats : convergence entre les scores du CBI-24 et les vécus subjectifs
La dimension « Respect »
34 Le respect comporte l’ensemble des comportements que l’infirmier montre à l’égard du patient pour reconnaître sa dignité, respecter ses choix, ses croyances, son intimité et sa propre culture. Dans les entretiens qualitatifs, certains suicidants partagent un sentiment positif de respect. Mme A témoigne : « À chaque fois que les soignants faisaient quelque chose, ils me consultaient et ils faisaient très attention avec moi. Ils me respectent », traduisant ainsi une expérience marquée par la considération. Toutefois, cette perception n’a pas bénéficié d’un consensus général. Mme B partage une expérience opposée : « Une infirmière s’est mise à me crier dessus et elle m’a dit “Pourquoi as-tu fait ça à toi-même ?” ». Ce témoignage met en évidence un comportement irrespectueux et culpabilisant.
35 Derrière chaque tentative de suicide se cache une ou plusieurs situations complexes et vulnérables où la personne a considéré le suicide comme la seule échappatoire. De ce fait, les soins ne doivent pas être focalisés uniquement sur les besoins non satisfaits. Ils doivent être fondés sur la compréhension du vécu du patient [13].
36 Les personnes suicidaires ont besoin d’être entourées d’une culture bienveillante, caractérisée par l’empathie [14]. Selon Watson (2008), l’acte infirmier est perçu comme un processus profondément dynamique et humain. Elle parle d’un lien qui va au-delà du simple contact : une relation de soin qui transcende le matériel afin de toucher l’âme du patient. Dans cette interaction authentique, l’infirmier se transforme en un vecteur de guérison, en harmonie avec une énergie universelle plus haute [15].
37 À cet égard, nous avons noté que les suicidants ont une perception positive du respect, avec un score moyen de 3,18. Cette dimension occupe, selon les patients, le troisième rang. Ce résultat est similaire à celui trouvé dans une étude iranienne [16].
38 Les quatre items de cette dimension présentent une perception globalement positive. Toutefois, l’item « L’infirmier fait preuve d’empathie » (M = 3,10) et « L’infirmier assiste le patient » (M = 3,05) ont obtenu les scores les plus faibles de cette dimension. La baisse de ces deux moyennes peut avoir diverses explications. En effet, lors de l’admission en USI, les urgences médicales sont souvent prioritaires par rapport aux besoins relationnels du patient, ce qui peut donner l’impression que l’on se concentre uniquement sur son état physique, en négligeant sa souffrance psychique. Les patients peuvent alors sentir que leur tentative de suicide est mise de côté. Cela peut influencer négativement leurs perceptions de la qualité des soins, notamment sur le plan du respect [6].
39 Par ailleurs, les patients ne disposent pas de connaissances professionnelles en soins infirmiers. Leur appréciation repose donc sur un ressenti subjectif et intuitif, notamment à travers la qualité de la relation. Ces éléments influencent directement leur perception du respect reçu de la part des infirmiers. Cependant, dans une étude éthiopienne, les patients cherchaient fréquemment de l’empathie et exprimaient un besoin d’assistance de la part des infirmiers pendant leur hospitalisation [17].
40 De même, les patients que nous avons interrogés ont montré qu’ils appréciaient les gestes d’empathie fournis par les infirmiers. En effet, certains patients mettent en avant l’attitude positive et rassurante des infirmiers qui les ont pris en charge, comme Mme D, qui déclare : « Quand l’infirmier est venu me poser la perfusion, il m’a dit : “Pardon si je t’ai fait mal” ». De plus, informer la patiente sur ce qui se passe a été perçu comme utile et rassurant. Mme C ajoute : « Tout ce que j’entendais, c’était “Que Dieu te protège !” ». On peut donc dire qu’un simple mot bienveillant peut créer une grande différence. Néanmoins, le témoignage de Mme E met en évidence un manque d’assistance lorsqu’elle déclare : « Quand je suis allée aux toilettes, j’ai senti que j’allais m’évanouir. Je lui ai demandé de m’aider, mais elle m’a ignorée ». L’absence de prise en charge dans ces moments fragilise le patient et nuit à la qualité du comportement de caring infirmier.
41 Quant à l’item « L’infirmier traite le patient comme une personne à part entière », il obtient le deuxième score le plus élevé. Nous avons constaté que 16 patients estiment qu’il est plus important d’être traité de manière humaine, surtout en USI, où le patient peut être réduit à un corps dont les organes doivent être entretenus, disparaissant parfois derrière les machines [18]. Comme l’illustre Mme B : « Ils sont vraiment formidables. Qu’ils soient bénis. Ils ont été très attentionnés avec moi et ils ne m’ont rien laissé manquer ».
42 En effet, Jean Watson considère que les soins constituent un processus par lequel l’infirmier devient réceptif à l’autre en tant qu’individu unique, perçoit les sentiments de l’autre, et distingue cette personne des autres [19].
43 Nous pouvons conclure que, chez les suicidants, le respect s’inscrit dans un équilibre entre besoins émotionnels et impératifs médicaux. Il est donc crucial que les infirmiers maintiennent une présence humaine, même si l’urgence médicale s’impose. De même, le respect ne peut pas être réduit à une simple énumération de comportements standardisés. Il se ressent, s’éprouve parfois à travers la douleur, le silence ou l’absence de lien. C’est donc un aspect à renforcer, tant en pratique clinique que dans la formation et la culture de soin.
La dimension « Assurance »
44 Le réconfort, considéré comme un besoin universel essentiel pour l’être humain, il occupe davantage une place déterminante dans l’expérience du patient en soins critiques. Cela contribue à réduire le stress, l’incertitude et le sentiment d’insécurité [20]. Les entretiens évoquent que certains patients ont exprimé leur satisfaction concernant le confort ressenti par rapport à l’interaction avec les infirmiers aux USI, comme le mentionne Mme A (ainsi que Mme C) : « En ce qui concerne le confort, je suis à l’aise, il n’y a aucune gêne ». À l’opposé, Mme D a affirmé : « Je ne suis pas du tout à l’aise ». Il a été constaté que les patients interprètent différemment les comportements de caring selon la nature de la relation qui s’établit avec les infirmiers et leur vécu [21].
45 La dimension « assurance » du caring vise à instaurer un climat de sécurité et de stabilité émotionnelle pour ces patients vulnérables, et peut être envisagée comme une source de réconfort. L’infirmier aide à réduire l’anxiété et l’angoisse du patient et lui fournit un espace de soutien dans un milieu hostile, par sa présence continue, son comportement rassurant et sa faculté à inspirer la confiance.
46 Dans notre étude, les participants ont eu une perception estimée positive de la dimension « assurance », qui comporte huit items, avec un score égal à 3,28. Cette dimension a été classée deuxième par les patients. En revanche, dans une étude réalisée par Papastarvou et al. en 2011, qui a étudié la perception du caring par les patients dans six pays de l’Union européenne, cette dimension avait reçu des scores plus faibles de la part des patients [22].
47 Nous relevons que l’item « L’infirmier parle au patient » a eu le score le plus bas avec une moyenne de 3,18. En effet, une étude menée en Turquie a expliqué que la charge du travail et le manque de personnel consacré aux soins de chaque patient affectent négativement la qualité des soins, ainsi que la communication entre soignant-soigné [21].
48 De plus, en USI, les infirmiers sont confrontés à une technologie complexe qui demande de la surveillance continue, ce qui fait que leur concentration sur le caring va diminuer progressivement [20]. Ainsi, l’épuisement professionnel et psychique des infirmiers peut limiter leur disponibilité affective avec les patients [21].
49 Ces limites ont été identifiées dans les témoignages avec des patients regrettant l’absence d’écoute et de communication. Mme C, par exemple, affirme : « Je ne demande rien d’autre qu’une écoute, de la communication, de la réactivité ». Néanmoins, nous avons trouvé certains suicidants qui ont apprécié la manière dont les infirmiers leur parlent, comme l’affirme Mme. E : « L’infirmier m’a parlé avec douceur ». Ce qui confirme la réflexion de Jean Watson qui a souligné l’importance de la communication [23].
50 L’item « L’infirmier aide à soulager la douleur » a cumulé le score le plus élevé parmi tous les items (M = 3,38). Ce résultat met en lumière le dévouement des infirmiers pour apaiser la douleur des suicidants hospitalisés en USI, où la douleur physique et psychique est souvent aiguë. Cette observation rejoint l’étude menée par Chang et al. en 2005 auprès de patients atteints d’un cancer où la gestion de la douleur est perçue comme l’un des aspects prioritaires du caring. En effet, ces patients, tout comme ceux qui envisagent le suicide, sont confrontés à des situations de vulnérabilité extrême, amplifiant ainsi leur besoin d’apaisement et d’attention physique constante. Contrairement à une étude menée par von Essen et Sjödén en 1993, auprès des patients présentant des troubles mentaux hospitalisés en psychiatrie, ces derniers valorisent davantage la dimension relationnelle et cognitive du caring [24].
51 Cette distinction souligne comment le contexte clinique et les exigences spécifiques des patients façonnent leurs appréciations des soins reçus. Ainsi, elle explique pourquoi les suicidants dans une situation d’urgence médicale attachent une importance majeure à la gestion de la douleur.
52 Cet item a été suivi par l’item « L’infirmier montre une préoccupation pour le patient ». Cela prouve que malgré la charge de travail et le contact limité, les infirmiers des USI s’efforcent d’être disponibles au chevet des patients, en assurant une présence auprès d’eux, une attention chaleureuse et réconfortante. Les patients apprécient la proximité qu’ils perçoivent et la disposition de l’infirmier durant la procédure des soins. Mme E témoigne que : « Quand je l’appelle, il vient ». Et Mme D dit : « Quand il est passé, il m’a couverte ». Cela reflète le comportement humain des infirmiers. En effet, des gestes simples qui montrent de la préoccupation ont un impact positif sur le bien-être des patients. Cependant, à l’inverse, Mme B, qui se sent frustrée et abandonnée, souligne un manque de préoccupation réelle de la part des infirmiers : « Je me suis sentie étouffée, personne ne m’a demandé si j’avais froid ou pas ». Cette affirmation révèle que la présence physique des infirmiers et l’attention portée aux besoins peuvent parfois être insuffisantes.
53 En effet, Watson accorde une importance centrale aux relations interpersonnelles qui constituent le fondement de sa théorie. Elle insiste sur le fait que les comportements de caring sont le seul moyen pour l’infirmier de montrer au patient qu’il est prêt à fournir les soins et qu’il s’inquiète réellement pour le patient [21].
La dimension « Connaissances et compétences »
54 Nous avons constaté, à travers l’échelle CBI-24, que les suicidants avaient une perception positive des compétences et des connaissances professionnelles des infirmiers, avec un score égal à 3,33. En effet, cette dimension obtenu le score le plus élevé. Une étude réalisée en Arabie Saoudite a également obtenu le score le plus élevé au niveau de cette dimension avec un score moyen M = 5,54. De même, une étude menée en Turquie a objectivé un score moyen M = 5,80. Ces résultats sont différents de ceux d’autres études menées au cours des deux dernières décennies, ce qui montre que les connaissances et les compétences en soins infirmiers sont maintenant plus appréciées par les patients [22].
55 Souvent, les patients considèrent que le rôle de l’infirmier est essentiellement centré sur la satisfaction des besoins physiques, et il est rare qu’ils envisagent des soins émotionnels, bien que cela ne signifie pas qu’ils sont moins importants pour eux, surtout à un moment où ils vivent une expérience traumatisante telle que la TS [25]. Des patients de différentes cultures décrivent l’infirmier compétent de la même manière, signifiant ainsi que, quel que soit le milieu culturel, les patients demandent aux infirmiers les mêmes comportements de caring, notamment d’avoir des connaissances scientifiques, mais aussi de valoriser la qualité des relations interpersonnelles avec les patients [19].
56 À travers cette dimension, nous avons constaté que les deux items qui ont obtenu les scores les plus élevés sont l’item « L’infirmier respecte votre confidentialité » et l’item « L’infirmier démontre des compétences professionnelles ». Ce premier item témoigne d’une perception positive des patients, contrairement à l’étude menée à l’hôpital universitaire Ibn Al Jazzar de Kairouan en 2018 où le respect de la confidentialité était évalué comme l’item le plus bas [26]. Cela montre que « le respect de la confidentialité » est un droit fondamental de l’individu. Étant donné l’état critique des suicidants en USI et leurs besoins de diverses mesures de soins, l’une des principales obligations des infirmiers des USI est de pouvoir avoir un accès complet et sans restriction à ces patients, et leur définition de la vie privée serait différente de celle du public [27]. C’est pour cette raison que l’intervention infirmière joue un rôle dans la protection de la confidentialité, du respect de la dignité, de ses valeurs et de ses croyances [19].
57 Les témoignages qualitatifs soutiennent cette perception, avec Mme A qui affirme : « Pour chaque geste, ils me demandaient mon avis ». Le fait que les infirmiers la consultent avant chaque intervention démontre une approche basée sur la compréhension, l’affection, ainsi que sur le respect de la dignité du patient. Ces gestes aident les suicidants à progresser après une TS [14]. Cette relation de confiance est la pierre angulaire des soins de santé de qualité [25]. Dans ce contexte, Watson a déclaré que la bienveillance est l’idéal moral des soins infirmiers et que l’objectif est de protéger, d’améliorer et de préserver la dignité humaine [28].
58 L’article 254 du Code pénal stipule que : « Sont punis de six mois d’emprisonnement et de cent vingt dinars d’amende, les médecins, chirurgiens et autres agents de la santé, les pharmaciens, sages-femmes et toutes autres personnes qui, de par leur état ou profession, sont dépositaires de secrets, auront, hors le cas où la loi les oblige ou les autorise à se porter dénonciateurs, révélé ces secrets » [29].
59 De plus, l’item « L’infirmier démontre des compétences professionnelles » a obtenu les mêmes résultats que la recherche réalisée au Ghana, dont la plupart des répondants (90,2 %) ont affirmé que les infirmiers démontraient des connaissances et des compétences professionnelles dans la prestation des soins [12]. Les infirmiers en soins intensifs possèdent une grande compétence et une connaissance approfondie leur permettant de fournir des soins dans des situations critiques. La capacité de gérer une crise nécessite une action rapide et de la compétence. Les patients sont de fins observateurs des actions des infirmiers [20].
60 Ainsi, les suicidants valorisent les procédures techniques infirmières plus que les autres activités, car ces dernières sont le plus souvent reconnues par les patients, malgré le fait que ces tâches occupent la majorité du temps des infirmiers au chevet du patient. Mme C témoigne du professionnalisme des infirmiers : « J’étais satisfaite, ils sont des professionnels ». Ce point était cité par l’étude de Lu et al., dont les patients valorisent les aspects liés au savoir-faire et au professionnalisme [27].
61 Selon Watson, fournir au patient des soins instrumentaux est important pour développer une relation de soins, mais cela ne définit pas entièrement le caring. En effet, les infirmiers ont davantage tendance à lier les soins aux activités expressives et relationnelles qu’aux soins instrumentaux. Il serait nécessaire de traiter ces divergences entre la façon dont les infirmiers et les patients perçoivent les actes de gentillesse [30].
62 Bien que cette dimension ait obtenu le score le plus élevé, certains items présentent un score faible, notamment l’item « L’infirmier inspire confiance », avec un score de 3,25. La construction de la confiance est une étape essentielle dans l’établissement d’interactions et de relations soignant-soigné de haute qualité. Les patients méfiants remettent en question les soins et peuvent même agir de manière agressive pendant leur interaction. Au cours des deux dernières décennies, la confiance des patients envers leur soignant a diminué en Chine, ce qui a entraîné une détérioration de la relation soigné-soignant [31]. Ce point a été souligné par Mme B, qui déclare, « J’avais peur », et ajoute qu’elle ne s’est pas sentie en sécurité, ce qui s’est traduit par un manque de confiance et une appréhension.
63 Les comportements de caring sont liés aux préoccupations de sécurité des patients. L’environnement instauré par les infirmiers pour les suicidants atténue leurs sentiments de peur, d’anxiété et d’inquiétude concernant leur état. Ceci, à son tour, peut conduire à un changement positif de leur état d’esprit [16]. Par ailleurs, d’après le modèle intégratif de confiance de Mayer et al. et le modèle d’attribution causale de réparation de la confiance de Tomlinson, l’amélioration de l’empathie de l’infirmier pourrait être un moyen efficace de restaurer la confiance des patients et d’améliorer les relations infirmier-patient détériorées [31].
La dimension « Connectivité »
64 Cette dimension comporte cinq items. Les suicidants ont exprimé une perception positive de cette dimension avec un score de 3,12. Parmi les quatre dimensions qui ont été évaluées, nous avons constaté que celle-ci a reçu la note la plus faible. Cependant, nos résultats sont similaires à ceux de l’étude réalisée en Arabie Saoudite dont les scores étaient relativement plus faibles pour la dimension « Connectivité positive », avec un score moyen M = 5,21. De même, pour l’étude réalisée en Turquie, le score est égal à M = 5,40.
65 Ainsi, nous constatons que dans notre série, l’item « L’infirmier aide le patient à progresser » a été bien perçu avec un score de M = 3,25, ce qui indique une appréciation positive de l’accompagnement infirmier au-delà des soins physiques. Riccio a constaté que les patients désiraient avoir des infirmiers qui leur dédient plus de temps et qui partagent leurs sentiments. Ces éléments conduisent les patients à répondre à des besoins d’ordre supérieur et à se réaliser à cette étape particulière de la vie, surtout après une TS [32]. Jean Watson, dans le cadre de sa théorie du caring, soutenait que les soins infirmiers devaient être holistiques, affirmant que ces soins ne devaient pas se limiter à répondre uniquement aux besoins physiques des patients, mais devaient également répondre aux besoins psychosociaux et spirituels [33].
66 Malgré cela, Mme D a regretté un manque de préoccupation à son égard : « J’aurais aimé qu’ils me parlent avec douceur et qu’ils me remontent le moral, parce que je suis une personne qui a tenté de se suicider ». Les patients ont besoin de rencontrer des personnels de santé qui, dans leurs soins et traitements, s’investissent dans la prise en charge de leur souffrance et se concentrent sur le besoin d’appartenance et d’espoir dans la vie [16]. En négligeant les dimensions psychologiques d’un suicidant, on risque de le réduire à un objet de soin [34].
67 Nous notons que l’item « L’infirmier fait preuve de patience » en fournissant des soins humains et en répondant aux besoins avec patience sont des aspects très appréciés par les patients. Ils apprécient la proximité qu’ils percevaient et la disposition de l’infirmier, comme l’a exprimé Mme E : « Il a été patient avec moi ». Selon Mir-Tabar et al., offrir des soins marqués d’humanité, répondre aux besoins des patients et exprimer de la patience envers eux sont des éléments hautement valorisés par ces derniers [34].
68 Quant au troisième item « L’infirmier consacre du temps au patient », il met en évidence l’importance que les patients attribuent à la présence réelle et attentive des infirmiers, surtout après le vécu d’un événement traumatisant tel que la TS. Par conséquent, le simple fait de passer même peu de temps à parler avec les suicidants réduit les conséquences négatives du manque de relations, telles que l’insatisfaction, l’anxiété et la colère des patients [27]. Le temps passé avec l’infirmier était lié aux perceptions des patients envers les comportements des infirmiers. Dans une étude réalisée en Éthiopie, les répondants ont signalé dans leurs commentaires qu’ils espéraient que les infirmiers passent plus de temps avec eux. Plus le temps passé avec l’infirmier augmente, plus les patients ont la possibilité d’interagir avec eux, ce qui peut améliorer la perception des comportements de soins des infirmiers [17].
69 En outre, les facteurs liés aux services de soins critiques, tels que le manque de temps et les pénuries de personnel, peuvent avoir un impact sur l’interaction [35]. Par ailleurs, nous avons constaté que les items qui ont les scores les plus faibles sont « L’infirmier donne des instructions lors des soins » et « L’infirmier implique le patient dans la planification des soins ». Pour le premier item, une étude réalisée au Ghana n’a pas obtenu les mêmes résultats que dans notre étude. Une enquête menée par Liu, Mok et Wong a révélé que les patients appréciaient d’être soignés par des infirmiers bien informés et capables de fournir des explications adéquates. Ces derniers contribuent à renforcer le sentiment de sécurité et à diminuer leur anxiété [12].
70 En comprenant ce qui les attend, ils se sentent plus impliqués dans leur propre prise en charge, comme cela a été exprimé par Mme C lors de l’entretien : « Une infirmière m’a expliqué les procédures, cela m’a fait plaisir ».
71 Pour le deuxième item, Alikari et al. ont évalué la perception des patients à l’aide du CBI-16 et ont obtenu des résultats comparables aux nôtres. En ce qui concerne l’inclusion des patients dans la planification des soins, elle se situe parmi les dernières priorités selon la classification établie par les patients [19]. Une étude réalisée en 2009 a examiné les expériences des patients ayant fait une tentative de suicide et a montré qu’ils avaient souvent des réactions et des perceptions négatives vis-à-vis de leurs soins médicaux. Les points les plus souvent mentionnés étaient liés à leur niveau de participation à la prise de décisions médicales, au comportement inapproprié du personnel et à la faible connaissance du personnel des tendances suicidaires [14].
72 Dans l’approche des soins centrés sur la personne, les recommandations de traitement et les décisions cliniques respectent et prennent en compte les préférences, les croyances et les valeurs des patients. La théorie de Jean Watson soutien la nécessité d’adopter des comportements centrés sur la personne [35].
73 En conclusion, la triangulation des résultats issus de cette étude mixte souligne la dualité de l’expérience soignante en milieu de soins intensifs. Si l’analyse quantitative par le CBI-24 témoigne d’une perception globalement positive et homogène de la compétence technique des infirmiers, l’analyse qualitative des verbatims apporte une nuance fondamentale : l’efficacité instrumentale ne suffit pas à combler la détresse existentielle du patient suicidant. Ainsi, la convergence de nos résultats démontre que le sentiment de sécurité, moteur essentiel du rétablissement, ne naît pas de la machine, mais de la « connectivité » humaine.
74 Pour la pratique infirmière, cela implique une transition d’un modèle de soins centré sur la surveillance clinique vers un modèle de caring conscient, où chaque geste technique devient une occasion de présence thérapeutique. Cette étude plaide pour une réévaluation de la charge de travail en réanimation, intégrant le temps relationnel non comme un surplus, mais comme une composante vitale du soin, capable de restaurer l’espoir et de prévenir la récidive chez cette population vulnérable.
5. L’analyse corrélationnelle
75 L’analyse des scores moyens de l’échelle CBI-24 selon le profil sociodémographique des participants révèle peu d’influences significatives, à l’exception de la dimension « Respect » qui présente une corrélation significative avec le genre (p = 0,047), les hommes ayant perçu plus de respect que les femmes. Ce résultat diverge d’une étude aux Philippines où les femmes attribuaient des scores plus élevés au caring [30]. L’âge, le niveau d’éducation et le statut matrimonial n’ont montré aucune corrélation significative, ce qui est cohérent avec plusieurs recherches similaires [11,36].
6. Implications pour la pratique clinique et la formation infirmière
76 Les résultats de notre étude soulignent la nécessité de renforcer les compétences relationnelles des infirmiers à travers des formations ciblées, notamment en communication thérapeutique, en gestion des émotions et en prévention du suicide. L’intégration systématique des psychologues dans la prise en charge des patients suicidants apparaît essentielle afin de répondre à leurs besoins psychiques et émotionnels, en complément des soins techniques. Par ailleurs, l’implication active des patients dans les décisions de soins favorise une approche centrée sur la personne et renforce l’alliance thérapeutique.
77 En parallèle, l’exploration de la dynamique familiale ainsi que des représentations infirmières du caring pourrait constituer une piste pertinente pour améliorer la qualité des soins, en orientant les pratiques vers une prise en charge plus holistique, éthique, personnalisée et thérapeutique.
Conclusion
78 Cette étude a permis d’explorer la complexité des perceptions du caring infirmier chez les patients hospitalisés en soins intensifs après une tentative de suicide. L’approche mixte utilisée révèle un contraste instructif : alors que les scores quantitatifs issus du CBI-24 montrent une perception globale homogène du soin, indépendamment de la majorité des facteurs sociodémographiques, l’analyse thématique des verbatims dévoile une attente profonde de reconnaissance et de présence humaine.
79 Nos résultats soulignent que pour le patient suicidant, le caring ne se limite pas à la compétence technique, mais réside dans la capacité de l’infirmier à instaurer une « présence authentique » au cœur de l’environnement hautement technologique de la réanimation.
80 En conclusion, humaniser les soins intensifs par une approche centrée sur le caring n’est pas une option, mais une nécessité thérapeutique pour favoriser le réengagement vers la vie. Ces données plaident pour une intégration renforcée des compétences relationnelles dans la formation des soignants et pour une organisation des soins laissant davantage de place à la temporalité du patient vulnérable. Soigner, c’est aussi offrir un espace de rencontre, où la fragilité devient un chemin vers l’espoir.
Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts. Ce travail a été réalisé dans le cadre d’un projet de fin d’études universitaire et n’a bénéficié d’aucun financement externe.
Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier tous les patients qui ont participé à cette étude.
Ce QR code donne accès à une vidéo présentant des recommandations pour favoriser l’intégration familiale après une tentative de suicide, en soulignant l’importance d’un accompagnement empathique et durable.
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Mots-clés éditeurs : caring, CBI-24, études mixtes, soins infirmiers, soins intensifs, suicidants
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Date de mise en ligne : 15/05/2026
https://doi.org/10.3917/spub.262.0225