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Article de revue

Pratiques et attitudes concernant la vaccination contre le Papillomavirus : enquête descriptive auprès des sages-femmes de territoires hexagonaux et ultramarins

Pages 239 à 246

Citer cet article


  • Rousseau, A.,
  • Eïd, J.,
  • Vedapodagom, E.,
  • Pourette, D.
  • et Schantz, C.
(2026). Pratiques et attitudes concernant la vaccination contre le Papillomavirus : enquête descriptive auprès des sages-femmes de territoires hexagonaux et ultramarins. Santé Publique, . 38(2), 239-246. https://doi.org/10.3917/spub.262.0239.

  • Rousseau, Anne.,
  • et al.
« Pratiques et attitudes concernant la vaccination contre le Papillomavirus : enquête descriptive auprès des sages-femmes de territoires hexagonaux et ultramarins ». Santé Publique, 2026/2 vol. 38, 2026. p.239-246. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-sante-publique-2026-2-page-239?lang=fr.

  • ROUSSEAU, Anne,
  • EÏD, Julia,
  • VEDAPODAGOM, Emeline,
  • POURETTE, Dolorès
  • et SCHANTZ, Clémence,
2026. Pratiques et attitudes concernant la vaccination contre le Papillomavirus : enquête descriptive auprès des sages-femmes de territoires hexagonaux et ultramarins. Santé Publique, 2026/2 vol. 38, p.239-246. DOI : 10.3917/spub.262.0239. URL : https://stm.cairn.info/revue-sante-publique-2026-2-page-239?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spub.262.0239


Introduction

1 Le papillomavirus humain (HPV) est responsable de plus de 90 % des cancers du col de l’utérus chez les femmes [1]. En 2020, le cancer du col de l’utérus était la quatrième cause de cancer et de décès par cancer chez les femmes dans le monde, et la dixième cause de décès par cancer chez les femmes en France [2].

2 Face à ce problème de santé publique, la vaccination est possible depuis 2006 avec l’introduction des premiers vaccins anti-HPV qui ont prouvé leur efficacité et leur innocuité [3]. À ce jour, 125 pays (64 %) ont intégré la vaccination contre le papillomavirus dans leur calendrier national de vaccination des filles, et 47 pays (24 %) l’ont fait pour les garçons [1]. En France, la vaccination est recommandée, mais non obligatoire pour les garçons et les filles âgés de 11 à 14 ans, avec la possibilité d’un rattrapage entre 15 et 19 ans [4], alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande une vaccination de rattrapage à un âge plus avancé [5].

3 Malheureusement, il existe une réticence générale à la vaccination, en particulier pour le vaccin contre le papillomavirus, surtout en Europe [6]. L’hésitation vaccinale est importante en France et varie d’une région à l’autre. Selon le registre des cancers, l’incidence et la mortalité du cancer du col de l’utérus sont deux fois plus élevées à La Réunion que dans l’Hexagone, avec des taux de mortalité respectifs de 4,2 % à La Réunion et de 2,0 % dans l’Hexagone [7]. À La Réunion, la couverture vaccinale anti-HPV est nettement inférieure à celle de l’Hexagone (43,6 % en 2021), avec un taux de 16,4 % pour les filles et 3,1 % pour les garçons de 16 ans en 2023 (plan de vaccination complète) [8-9]. À Mayotte, le cancer du col de l’utérus est la deuxième cause de mortalité par cancer chez les femmes. En 2018-2020, le taux de couverture du dépistage du cancer du col de l’utérus par frottis était le plus faible de France [10]. Les campagnes de dépistage mettent en évidence un nombre de frottis pathologiques plus élevé que la moyenne nationale, à un stade plus avancé et à un âge plus jeune [11]. La couverture vaccinale contre le papillomavirus est difficile à estimer, mais elle est l’une des plus faibles en France [12]. À Mayotte, de nombreux enfants ne sont pas scolarisés et échappent donc à la campagne de vaccination contre le papillomavirus mise en place par l’État dans les collèges depuis janvier 2023 [13].

4 Alors que l’Île-de-France est une région située dans l’Hexagone, La Réunion et Mayotte sont des régions françaises d’outre-mer situées dans le sud-ouest de l’océan Indien. Ce sont les départements les plus pauvres de France (avec la Guyane), avec un taux de pauvreté de 36 % pour La Réunion et de 77 % pour Mayotte (15 % en France Hexagonale) [14-15]. Mayotte se caractérise par des tensions sociales, liées à la pauvreté et à l’immigration clandestine en provenance d’Afrique et de l’archipel des Comores [16].

5 Les freins à la vaccination contre le papillomavirus sont multifactoriels. Ils peuvent être liés à des professionnels de santé qui ne sont pas convaincus de la nécessité de cette vaccination, qui craignent ses effets indésirables ou qui ne sont pas à l’aise avec sa connotation sexuelle [17-19]. Ils peuvent également être liés aux parents ou aux adolescents qui ne sont pas ou peu informés des enjeux, de la sécurité et de l’efficacité de la vaccination [8,20].

6 En France, depuis 2022, les sages-femmes peuvent prescrire et réaliser la vaccination contre le papillomavirus pour les filles et les garçons. Elles peuvent ainsi contribuer à améliorer l’accès aux soins, notamment pour la prévention et le dépistage du cancer du col de l’utérus dans les zones rurales, réduisant certaines inégalités sociales [21]. La question du rôle actuel des sages-femmes dans la prévention primaire liée à la vaccination anti-HPV dans les régions à faible couverture vaccinale se pose donc. Plusieurs études ont exploré les opinions et pratiques vaccinales des médecins généralistes. La sage-femme constituant un professionnel de premier recours pour la santé des femmes, et notamment la santé sexuelle, il apparaissait important de mieux comprendre leurs pratiques et les potentiels freins à la vaccination HPV. Par ailleurs, les différentes études réalisées n’avaient pas pris en considération la territorialité des pratiques, en particulier dans les territoires ultramarins.

7 L’objectif principal de notre enquête était de décrire les pratiques et les attitudes des sages-femmes vis-à-vis de la vaccination anti-HPV dans différentes régions françaises. L’objectif secondaire était de comparer les opinions, les pratiques de la vaccination anti-HPV ainsi que les freins selon les territoires (Île-de-France et territoires ultramarins).

Matériels et méthodes

8 Cette enquête descriptive transversale, fondée sur un questionnaire anonyme sécurisé en ligne, s’est déroulée du 17 octobre 2022 au 10 février 2023 auprès des sages-femmes libérales en Île-de-France, à Mayotte et à La Réunion.

Outil méthodologique

9 Le questionnaire auto-administré comprenait trois sections. La première section était destinée à décrire les caractéristiques des participants : âge, sexe, type d’activités exercées (suivi de grossesse, soins gynécologiques de prévention, vaccination), formation spécialisée supplémentaire (diplôme universitaire ou autre). La deuxième partie comprenait des questions à choix multiples et à choix unique portant sur les pratiques et les opinions concernant la vaccination anti-HPV : Quelle est votre opinion sur la vaccination de manière générale ? (très favorable / plutôt favorable / plutôt défavorable / très défavorable) ; Quelle est votre opinion sur la vaccination anti-HPV ? (très favorable / plutôt favorable / plutôt défavorable / très défavorable) ; Auprès de qui avez-vous pratiqué la vaccination anti-HPV ? (filles âgées de 11-14 ans / garçons âgés de 11-14 ans / femmes âgées de 15-19 ans / hommes âgés de 15-19 ans / femmes âgées de plus de 19 ans / hommes âgés de plus de 19 ans / je ne pratique pas cette vaccination). Enfin, la troisième section comportait une question à choix multiples sur les freins à la vaccination, à partir des données connues dans la littérature : Quels sont pour vous les freins au développement de la couverture vaccinale contre le papillomavirus par les sages-femmes ? (Pas d’accès au public cible / peu de femmes savent que la sage-femme a la compétence de vacciner les jeunes adultes / peu de femmes savent que la sage-femme peut réaliser le suivi gynécologique de prévention / les jeunes femmes ont tendance à se tourner vers leur médecin traitant / la promotion et la diffusion d’information sur cette vaccination est insuffisante / autres).

10 Le questionnaire a été testé auprès de 10 sages-femmes pour s’assurer qu’il était compréhensible et facile à remplir. Le temps de réponse a été estimé à moins de 10 minutes. Le logiciel libre sécurisé Sphynx a permis d’héberger et diffuser le questionnaire. Les participants devaient répondre à toutes les questions pour renvoyer le questionnaire.

Participants

11 Toutes les sages-femmes ayant une activité libérale (exclusivement ou non) et travaillant en région Île-de-France, à Mayotte et à La Réunion pouvaient participer à l’étude. L’étude visait les sages-femmes ayant une activité libérale afin d’explorer leurs pratiques et opinions individuelles, indépendamment de tout protocole collectif.

12 Ces régions ont été choisies pour décrire les pratiques sur des territoires à faible couverture vaccinale en France hexagonale et dans les départements et territoires d’outre-mer, respectivement 35.2 % en Île-de-France, 24.0 % à La Réunion selon le Baromètre santé 2021 [8].

13 Les sages-femmes libérales de ces 3 régions ont été contactées par courriel : 162 pour La Réunion, 49 pour Mayotte et 877 pour la région Île-de-France. Les adresses électroniques étaient disponibles sur le site Internet du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes. Les participants ont été sollicités via une invitation par courrier électronique contenant le lien vers l’enquête et une explication de l’objectif de l’étude. Une seule relance a été effectuée, par courrier électronique, 1 mois après l’envoi initial.

Considérations éthiques

14 Le questionnaire était anonyme. Les participants ont été informés de l’objectif de l’étude au début de celle-ci. En cliquant sur le lien de l’enquête et en remplissant le questionnaire, les participants ont donné leur consentement éclairé à leur participation. Le texte introductif précisait que le remplissage du questionnaire équivalait au consentement et que ce consentement pouvait être retiré en ne finalisant pas le questionnaire, tout questionnaire non finalisé n’étant pas pris en compte. Ils pouvaient interrompre le questionnaire à tout moment, soit en quittant la page, soit en ne soumettant pas le questionnaire finalisé. Cette étude a été approuvée par le Comité d’éthique de l’hôpital Foch (n° IRB00012437, 13 juin 2022).

Analyses

15 Les modalités de réponse « très favorable » et « plutôt favorable » ont été considérées comme « favorable », et les modalités « plutôt défavorable » et « très défavorable » comme « défavorable ». Les variables qualitatives ont été décrites à l’aide de fréquences et de pourcentages, et comparées à l’aide du test du chi-deux ou du test exact de Fisher, selon les conditions d’application. Tous les tests statistiques étaient bilatéraux et un p < 0,05 était considéré comme statistiquement significatif. L’analyse statistique a été réalisée avec le logiciel R, version 4.2.0.

Résultats

16 Nous avons obtenu 206 questionnaires complets de sages-femmes libérales : 123/877 (14 %) de la région Île-de-France, 22/49 (45 %) de Mayotte et 61/162 (38 %) de La Réunion. Comme décrit dans le tableau I, les sages-femmes libérales participant à l’étude étaient principalement des femmes, assurant des suivis de grossesse et des soins gynécologiques de prévention. Dans notre échantillon, nous avons trouvé une différence significative entre les régions en termes d’âge des sages-femmes (p = 0,02), les sages-femmes de Mayotte étant plus jeunes que celles des deux autres régions. Les autres caractéristiques ne différaient pas significativement selon les régions.

17 Quelle que soit la région, les sages-femmes étaient globalement favorables ou très favorables à la vaccination (tableau II). Cependant, les sages-femmes exerçant à La Réunion étaient significativement moins favorables à la vaccination anti-HPV (75,4 % versus 89,4 % en région Île-de-France et 86,4 % à Mayotte, p = 0,04). De même, une proportion significativement plus faible de sages-femmes pratiquait la vaccination HPV à La Réunion (34,4 % versus 64,2 % en région Île-de-France et 54,5 % à Mayotte, p < 0,001).

18 Parmi les sages-femmes ayant déclaré pratiquer la vaccination anti-HPV, on note que les sages-femmes de Mayotte étaient celles qui vaccinaient le plus les garçons, mais aucune n’avait vacciné au-delà de 19 ans (figure 1).

19 Les freins à la vaccination mentionnés par les sages-femmes étaient principalement : le manque de connaissance, par la population, des compétences vaccinales de la sage-femme ; la promotion et la diffusion de l’information insuffisantes sur cette vaccination ; et l’habitude de recourir à la vaccination auprès du médecin généraliste (tableau III). D’autres obstacles, mentionnés par 20 sages-femmes, étaient le prix, la résistance des parents à la vaccination et la peur des effets secondaires.

Tableau I

Caractéristiques des sages-femmes

CaractéristiquesTotal N = 206 n (Colonne %)Île-de-France N = 123 n (Colonne %)Mayotte N = 22 n (Colonne %)La Réunion N = 61 n (Colonne %)p
Âge
<30 ans
30-44 ans
45-59 ans
>60 ans
33 (16,0)
116 (56,3)
44 (21,4)
13 (6,3)
17 (13,8)
71 (57,7)
24 (19,5)
11 (9,0)
9 (40,9)
11 (50,0)
2 (9,1)
0
7 (11,5)
34 (55,7)
18 (29,5)
2 (3,3)
0,02
Genre
Femme
Homme
196 (95,1)
10 (4,9)
118 (95,9)
5 (4,1)
19 (86,4)
3 (13,6)
59 (96,7)
2 (3,3)
0,15
Activités
Suivi de grossesse
Suivi gynécologique de prévention
188 (91,3)
157 (76,2)
112 (91,1)
98 (79,7)
20 (90,9)
13 (59,1)
56 (91,8)
46 (75,4)
0,73
Formation complémentaire
Diplôme universitaire
Autre
Aucune
56 (27,2)
65 (31,5)
85 (41,3)
32 (26,0)
46 (37,4)
45 (36,6)
7 (31,8)
4 (18,2)
11 (50,0)
17 (27,9)
15 (24,6)
29 (47,5)
0,25
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des caractéristiques des sages-femmes par région et âge, genre, activités et formation.

Caractéristiques des sages-femmes

Tableau II

Pratiques et opinions concernant la vaccination contre le papillomavirus

Île-de-France N = 123 n (Colonne %)Mayotte N = 22 n (Colonne %)La Réunion N = 61 n (Colonne %)p
Opinion sur la vaccination
Très défavorable ou défavorable
Favorable ou très favorable
13 (10,6)
110 (89,4)
4 (18,2)
18 (81,8)
7 (11,5)
54 (88,5)
0,56
Opinion sur la vaccination anti-HPV
Très défavorable ou défavorable
Favorable ou très favorable
13 (10,6)
110 (89,4)
3 (13,6)
19 (86,4)
15 (24,6)
46 (75,4)
0,04
Pratique de la vaccination anti-HPV
Oui
Non
79 (64,2)
44 (35,8)
12 (54,5)
10 (45,5)
21 (34,4)
40 (65,6)
<0,001
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des opinions et pratiques de vaccination contre le papillomavirus dans trois régions françaises.

Pratiques et opinions concernant la vaccination contre le papillomavirus

Figure 1

Proportion de vaccinations effectuées par des sages-femmes contre le papillomavirus, par âge et par sexe

Description de l'image par IA : Graphique montrant les pourcentages de vaccinations contre le papillomavirus par des sages-femmes, répartis par âge et sexe.

Proportion de vaccinations effectuées par des sages-femmes contre le papillomavirus, par âge et par sexe

Tableau III

Freins à la vaccination selon les sages-femmes

Total N = 206 n (Colonne %)Île-de-France N = 123 n (Colonne %)Mayotte N = 22 n (Colonne %)La Réunion N = 61 n (Colonne %)p
Manque de connaissance de la compétence de la sage-femme en matière de vaccination149 (72,3)90 (73,2)14 (63,6)45 (73,8)0,62
Promotion et diffusion de l’information insuffisantes concernant cette vaccination145 (70,4)84 (68,3)19 (86,4)42 (64,6)0,22
Habitude de recourir à la vaccination auprès du médecin généraliste101 (49,0)50 (40,7)7 (31,8)44 (67,7)<0,001
Pas d’accès au public cible lors de la consultation des sages-femmes67 (32,5)35 (28,5)7 (31,8)25 (41,0)0,23
Description de l'image par IA : Tableau statistique sur les freins à la vaccination selon les sages-femmes en France, avec des pourcentages pour différentes régions.

Freins à la vaccination selon les sages-femmes

Discussion

Principaux résultats

20 Notre enquête a montré des variations significatives quant à la pratique de la vaccination anti-HPV par les sages-femmes (respectivement 64,2 %, 54,5 % et 34,4 % en région Île-de-France, à Mayotte et à La Réunion, p < 0,001) ainsi que des opinions défavorables concernant la vaccination anti-HPV (10,6 %, 13,6 % et 24,6 % respectivement en région Île-de-France, à Mayotte et à La Réunion, p = 0,04). Les sages-femmes de La Réunion sont plus nombreuses à être défavorables ou très défavorables à la vaccination anti-HPV, et elles sont aussi celles qui vaccinent le moins. Cette hétérogénéité des pratiques concerne également la vaccination des garçons ou la vaccination après l’âge de 19 ans. Les freins à la vaccination mentionnés par les sages-femmes sont principalement le manque de connaissance des compétences vaccinales de la sage-femme et l’insuffisance de la promotion et de la diffusion de l’information concernant cette vaccination.

Interprétation

21 Nos résultats sont cohérents avec la littérature, qui montre une réticence importante des professionnels à pratiquer la vaccination anti-HPV [22], et le manque de connaissances des femmes en matière de prévention [23]. À La Réunion, le manque d’information et la méfiance des parents et des soignants vis-à-vis de la vaccination sont les principaux facteurs contribuant à la faible couverture vaccinale contre le papillomavirus. Les réticences à la vaccination anti-HPV sont liées à la peur des effets indésirables et au doute sur l’efficacité de la vaccination. Dans un contexte où l’analphabétisme est élevé et où une partie de la population ne parle pas français, il peut être difficile de comprendre les informations sur la vaccination anti-HPV. En effet, à La Réunion, un adulte sur six rencontre des difficultés à l’écrit en français, soit 91 000 personnes en 2024. Ces difficultés touchent toutes les générations, y compris les plus jeunes, en raison notamment de la plus grande fréquence des scolarités courtes sur l’île que dans l’Hexagone [24]. Ces constats sont encore plus marqués à Mayotte, où 6 adultes sur 10 rencontrent des difficultés à l’écrit en français (soit 89 000 personnes). Plusieurs éléments expliquent cette situation : à Mayotte, où de nombreux adultes n’ont jamais été scolarisés, en particulier au sein du système scolaire français, plusieurs langues cohabitent et le français n’est pas la principale langue du quotidien [25].

22 De plus, il a été montré que le niveau de littératie en santé est plus faible au sein des populations défavorisées, en particulier en ce qui concerne la communication avec les professionnels de santé et la navigation dans le système de santé [26]. Ces résultats contribuent à expliquer les difficultés rencontrées par les sages-femmes lors de la vaccination à Mayotte et à La Réunion [27].

23 Les sages-femmes interrogées à La Réunion, globalement plus âgées que celles interrogées dans les deux autres régions, sont probablement moins bien informées sur la vaccination anti-HPV. Elles ont peu accès à la population cible lors des consultations et soulignent que par habitude la vaccination systématique anti-HPV est plutôt du ressort des médecins généralistes. De ce fait, elles peuvent se sentir moins légitimes pour assurer cette pratique. La Réunion compte 13 hôpitaux publics et un nombre de cliniques privées, avec 3 178 médecins en activité en 2023 [28]. Dans cette région, toutes les spécialités médicales sont présentes. La modification récente des recommandations et des compétences des sages-femmes concernant la vaccination anti-HPV peut également expliquer la position des sages-femmes de La Réunion. Par ailleurs, la littérature a déjà montré que les professionnels plus âgés ont plus de difficultés à modifier leurs pratiques [29-30]. Ce point souligne la nécessité de sensibiliser les sages-femmes de La Réunion à la vaccination anti-HPV.

24 Contrairement à la situation en région Île-de-France et à La Réunion, il n’existe pas de formation initiale pour les sages-femmes à Mayotte. Les sages-femmes qui exercent dans ce contexte sont souvent plus jeunes et donc plus au fait des dernières recommandations. Elles ont souvent été formées dans l’Hexagone. Par ailleurs, le contexte social de l’île est propice à un fort renouvellement des professionnels de santé. Ces caractéristiques démographiques peuvent contribuer à expliquer que les sages-femmes exerçant à Mayotte soient moins réticentes à la vaccination et plus enclines à vacciner que celles de La Réunion, alors que les populations prises en charge sont comparables dans les deux territoires. À Mayotte, les médecins généralistes sont ambivalents et peu formés et informés sur la vaccination anti-HPV. De plus, ils consacrent une grande partie de leur temps à la prise en charge des maladies aiguës [31]. Dans ce contexte, les sages-femmes ont un rôle important à jouer dans la promotion de la vaccination anti-HPV.

Forces et limites

25 Notre étude présente plusieurs points forts. L’intérêt de cette étude est de s’intéresser à une pratique nouvelle pour les sages-femmes puisqu’elle est associée à une recommandation récente (la vaccination anti-HPV des jeunes filles et garçons), permettant d’accéder à une population que les sages-femmes n’avaient pas l’habitude de prendre en charge. Par ailleurs, cette étude porte sur des territoires généralement peu étudiés (Mayotte et La Réunion), mais qui sont marqués par d’importantes inégalités sociales et territoriales de santé.

26 Néanmoins, notre étude présente également plusieurs limites. Notre principal biais reste un biais de sélection lié au questionnaire en ligne : seules les sages-femmes qui souhaitaient participer ont répondu. De plus, un biais de désirabilité sociale est associé aux enquêtes par questionnaire. Néanmoins, nous avons observé des variations dans les pratiques et les opinions concernant la vaccination anti-HPV, qui ont probablement été sous-estimées. Notre étude ne visait qu’une petite proportion de sages-femmes libérales, représentant sur le territoire français environ 35 % des sages-femmes (soit environ 8 500), selon des données non publiées du Conseil de l’Ordre des sages-femmes. Notre taux de réponse et le choix des régions concernées ne permettent pas de généraliser les résultats même si notre échantillon présentait des caractéristiques proches de celles des sages-femmes libérales françaises (âge moyen : 41, 97 % de femmes). De plus les taux de réponse ont varié d’une région à l’autre, restant assez faibles en région Île-de-France (14 %) et plus faible qu’à La Réunion (38 %) et Mayotte (45 %). Ces différences de participation majorent le biais de sélection et peuvent nous interroger sur des différences d’engagement, de sensibilisation sur la vaccination HPV, mais surtout sur les opinions et pratiques des non-répondants, notamment en Île de France.

27 Par ailleurs, le questionnaire a été conçu pour des sages-femmes libérales, ce qui limite la prise en compte des pratiques des sages-femmes assurant le suivi gynécologique et les soins de prévention dans les centres de santé, les services de maternité ou les centres de protection maternelle et infantile. Cependant, elles devraient être utiles pour envisager d’autres études.

Conclusion

28 Les sages-femmes peuvent jouer un rôle actif dans la prévention du cancer du col de l’utérus. Notre étude suggère la nécessité de sensibiliser les sages-femmes françaises en général, et celle de La Réunion en particulier, à la vaccination anti-HPV, notamment par le biais de la formation continue. La population devrait être sensibilisée aux nouvelles compétences des sages-femmes en matière de vaccination anti-HPV et, plus généralement, aux bénéfices de cette vaccination dans la prévention des cancers.

29 Cette étude montre l’importance de développer des recherches complémentaires sur l’acceptabilité de la vaccination anti-HPV, par les sages-femmes et les autres professionnels de santé ainsi que par les populations locales, notamment à Mayotte et à La Réunion. La vaccination est le résultat de l’offre et de la demande. Pour expliquer pleinement les différences de taux de vaccination entre ces trois régions, il faut maintenant s’intéresser à la perception de la vaccination par la population locale et aux canaux de sensibilisation les plus efficaces, la vaccination en milieu scolaire à Mayotte et à La Réunion ayant permis récemment d’augmenter le taux de vaccination [32].

30 Les auteurs n’ont pas de conflit d’intérêt à déclarer.

Références

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Mots-clés éditeurs : inégalité d’accès aux soins, pratiques des sages-femmes, vaccination anti-Papillomavirus

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Date de mise en ligne : 15/05/2026

https://doi.org/10.3917/spub.262.0239