Article de revue

De L’ANRS à L’ANRS | MIE (Maladies infectieuses émergentes) : comment la France adapte sa réponse aux maladies émergentes

Pages 193 à 196

Citer cet article


  • Richard, I.,
  • Sicard, J.-F.
  • et Yazdanpanah, Y.
(2021). De L’ANRS à L’ANRS | MIE (Maladies infectieuses émergentes) : comment la France adapte sa réponse aux maladies émergentes. Virologie, . 25(4), 193-196. https://doi.org/10.1684/vir.2021.0911.

  • Richard, Isabelle.,
  • et al.
« De L’ANRS à L’ANRS | MIE (Maladies infectieuses émergentes) : comment la France adapte sa réponse aux maladies émergentes ». Virologie, 2021/4 Vol. 25, 2021. p.193-196. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-virologie-2021-4-page-193?lang=fr.

  • RICHARD, Isabelle,
  • SICARD, Jean-François
  • et YAZDANPANAH, Yazdan,
2021. De L’ANRS à L’ANRS | MIE (Maladies infectieuses émergentes) : comment la France adapte sa réponse aux maladies émergentes. Virologie, 2021/4 Vol. 25, p.193-196. DOI : 10.1684/vir.2021.0911. URL : https://stm.cairn.info/revue-virologie-2021-4-page-193?lang=fr.

https://doi.org/10.1684/vir.2021.0911


1 La crise pandémique liée à la Covid-19 a rappelé d’une façon particulièrement spectaculaire à tous nos concitoyens que les maladies infectieuses n’appartiennent pas au passé, y compris dans les pays à revenu élevé. Elle a aussi montré la très forte attente des populations en matière de préparation et de réponse aux émergences infectieuses, qui implique une responsabilité de l’État face à ces menaces. La recherche est un jalon essentiel de cette préparation et de cette réponse. Elle concerne tous les aspects de la compréhension des pathogènes, des maladies qu’ils engendrent et des interventions préventives ou curatives pour lutter contre ces maladies. Elle implique des disciplines très diverses, de la microbiologie aux mathématiques, en passant par la génétique et la sociologie.

2 Après une consultation large de la communauté scientifique, le gouvernement français a donc décidé la création d’une nouvelle agence nationale, au sein de l’Inserm, au 1er janvier 2021 : l’ANRS | Maladies infectieuses émergentes (ANRS | MIE), dont l’objectif est de structurer, coordonner, animer, et financer cette recherche, en s’appuyant sur les forces de l’ANRS « historique » et en tenant compte des nouveaux besoins que la crise a contribué à révéler.

Ontogenèse de la « nouvelle ANRS »

3 Dès les premiers mois de la pandémie, les diagnostics posés par plusieurs experts institutionnels et scientifiques ont convergé sur un point essentiel : la mobilisation de la recherche française avait été extraordinaire et la qualité de sa production était indiscutable, mais sa coordination devait être renforcée. En réponse à ce constat, l’ANRS et REACTing ont manifesté dès juillet 2020 leur volonté, et leur capacité, d’intégrer leurs structures et leurs organisations.

4 La légitimité de REACTing s’imposait, du fait de son expérience de réponse aux crises. Depuis 2013, le consortium préparait la recherche entre les crises, et mettait en place des projets de recherche en période de crise épidémique, sur toute maladie infectieuse, notamment zoonotique, avec un domaine d’action large allant de la recherche fondamentale aux sciences humaines et sociales. REACTing s’est notamment mobilisé dans la coordination de la lutte contre le chikungunya aux Antilles, puis contre Ebola en Afrique de l’Ouest en 2014, contre Zika en Amérique du Sud et aux Antilles en 2015, contre l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo en 2018. Il s’est appliqué à favoriser la recherche française sur la Covid dès janvier 2020, en lien avec les pouvoirs publics comme avec l’OMS. REACTing représentait une structure légère, agile, mais disposait de moyens très limités, tant en matière financière qu’en termes de matrice administrative et institutionnelle.

5 Ses qualités étaient complémentaires de celles de l’ANRS, qui disposait quant à elle d’un modèle robuste, financé depuis plusieurs décennies et porté par une équipe reconnue, qui a accompagné au meilleur niveau la recherche française sur le VIH/sida et, à partir de 1998, sur les hépatites virales. Ce « modèle ANRS » bâti par le travail des directeurs successifs de l’agence, de Jean-Paul Lévy à François Dabis, et de ses prestigieuses figures tutélaires, telle en particulier Françoise Barré-Sinoussi, est fondé sur la conduite conjointe de l’animation et du financement de la recherche, dans un cadre multidisciplinaire, en lien direct avec les associations de patients et dans une optique résolument internationale. Il peut se prévaloir de résultats remarquables. En 2017, la France se classait en deuxième position au niveau européen en nombre de publications scientifiques sur le VIH et en quatrième position mondiale pour celles appartenant aux 1 % les plus citées. Concernant les hépatites virales, la recherche française était à la sixième place mondiale en nombre de publications, et la première du monde au regard de sa part dans les 1 % et les 10 % des articles les plus cités [1]. Or, l’ANRS est associée à près de 90 % des publications qui ont reçu un financement français sur ces deux pathologies. HBVcure, Rhiviera, Hepather, Ipergay, sont autant de projets évocateurs de succès et de perspectives vivantes de lutte contre le VIH et les hépatites.

6 L’élargissement du champ thématique de l’agence – aux hépatites virales, puis plus récemment à la tuberculose et aux infections sexuellement transmissibles – a été réussi, manifestant la capacité de l’agence à se renouveler sans perdre son efficacité ni son « âme ».

7 Ainsi, les points forts et les expériences de REACTing et de l’ANRS apparaissaient synergiques pour renforcer les capacités de préparation et de réponse françaises. Pour autant, la création de l’ANRS | MIE ne s’est limitée, ni à une extension thématique de l’ANRS « historique », ni à une simple « fusion ». Il s’agit d’un projet original adapté à la complexité et la spécificité des défis scientifiques que posent les maladies émergentes, et ouvert à de nouveaux enjeux. La nouvelle agence intègre les paradigmes de santé globale (« One Health ») et environnementale (« Eco Health »), et prend pleinement en compte les enjeux d’innovation.

8 Dès les premiers stades de la réflexion préalable à sa mise en place, l’agence s’est voulue « par et pour les chercheurs ». Ainsi, dès octobre 2020, plus de quatre-vingts chercheurs et personnalités scientifiques de premier plan, issues tant de la communauté du VIH et des hépatites que de celle des émergences, ont été auditionnés. À la suite de ces auditions, un webinaire associant plus de deux cents chercheurs a été organisé, suivi par un questionnaire en ligne. Ces consultations, qui ont systématiquement inclus les associations, ont permis un consensus d’experts sur la création de la nouvelle agence. Elles ont été l’occasion, aussi, de répondre aux premières questions soulevées par cette création.

Missions et gouvernance de l’ANRS | Maladies infectieuses émergentes

9 Formulé en termes généraux, l’objet de l’ANRS | MIE regroupe l’animation, l’évaluation, la coordination et le financement de la recherche sur les maladies infectieuses et les émergences, quel que soit le domaine scientifique concerné. Ainsi qu’il en allait de l’ANRS avant elle, le financement n’est pas sa seule préoccupation, peut-être pas même la plus importante : au cœur de son activité, de son identité, figurent l’animation de la recherche, la structuration et la coordination du débat scientifique, la réflexion collective, ouverte aux chercheurs de tous horizons et de tous organismes et aux associations de patients, véritables « partenaires de la recherche », autour d’axes structurants collectivement définis. Ainsi les missions de l’agence, en France et à l’international, sont en particulier de :

  • coordonner les recherches, sur les maladies infectieuses et les émergences, comprenant la recherche fondamentale, la recherche translationnelle, la recherche clinique, les recherches dans le champ de l’épidémiologie, de la modélisation, des sciences humaines et sociales, de la santé publique. Cette coordination concerne tout champ thématique pertinent, notamment les moyens et les stratégies de prévention, la pathogenèse, les techniques diagnostiques, les vaccins, les traitements, les interventions de santé publique, l’organisation des soins et systèmes de santé, les aspects sociaux et sociétaux ;
  • contribuer, en lien avec les autorités, à la régulation et à la facilitation des recherches conduites dans le champ des maladies infectieuses et des émergences, à la préparation et à la réponse aux crises ;
  • promouvoir dans son champ de compétence des paradigmes innovants et intégratifs, notamment « One Health » et « santé globale » ;
  • consolider et développer les relations avec les partenaires internationaux ;
  • répartir les moyens dont elle dispose, en particulier par l’organisation d’appels à projet, entre les différentes équipes participant à des missions de recherche sur les maladies infectieuses et les émergences.

11 Pour la mise en œuvre de ces missions, l’ANRS | MIE, agence autonome de l’Inserm, est pilotée par un directeur et administrée par un conseil d’orientation qui inclut notamment ses grands partenaires scientifiques institutionnels (Inserm, Pasteur, CNRS, IRD, CEA, Inrae, CHU, universités) et ses partenaires associatifs. Les ministères de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, des Solidarités et de la Santé, de l’Europe et des Affaires étrangères y désignent un représentant. Les missions de ce conseil incluent la stratégie de l’agence, les affaires financières et budgétaires, les questions d’organisation interne. Le conseil d’orientation a nommé un conseil scientifique de l’agence présidé par la Pr Sharon Lewin, directrice du Peter Doherty Institute for infection and Immunity (Melbourne) et membre du National Health and Medical Research Council (Australie). Le vice-président est le Pr Guido Silvestri, chercheur éminent en pathologie comparée à la Georgia Research Alliance (États-Unis), et directeur du département de Pathology and Laboratory Medicine de l’École de médecine de l’université Emory (Atlanta). Ce conseil scientifique qui associe d’autres experts internationaux reconnus dans le champ des émergences, du VIH, des hépatites, et de la tuberculose se réunit en juillet 2001.

12 En lien avec les objectifs qui lui sont assignés, l’organisation interne de l’agence évolue : création d’un département consacré à l’innovation et aux partenariats public-privé, d’un département de « soutiens structurants à la recherche » incluant le développement et la valorisation des cohortes et biobanques de l’agence, création enfin d’un département consacré à la stratégie et aux partenariats, institutionnels et internationaux. Ces départements s’ajoutent aux départements scientifiques « historiques » de l’ANRS (recherche fondamentale, recherche clinique, santé publique et sciences humaines et sociales, pharmacovigilance), à son département administratif et à son département de l’information scientifique et de la communication.

Premières réalisations

13 L’ANRS | MIE n’a que quelques mois d’existence mais ses premières réalisations sont déjà significatives.

14 Elles concernent d’abord, le VIH et les hépatites virales – auxquels s’ajoutent, dans le périmètre hérité de l’ANRS, les infections sexuellement transmissibles et la tuberculose. Les moyens affectés à la recherche dans ce périmètre sont intégralement maintenus. Le premier appel à projet de 2021 a répondu à une demande qui ne s’écarte pas sensiblement de la tendance observée ces dernières années. Le nombre de projets dans ce champ de recherche capital correspondant au cœur de métier historique de l’agence s’est établi à 144, contre 162 en 2020, 173 en 2019 et 134 en 2018. Ce chiffre est rassurant dans la mesure où l’on pouvait craindre que les ressources et initiatives relevant de champ de recherche ne soient durablement « distraites » du fait de l’actualité pandémique.

15 Ensuite, la réponse à l’urgence. L’agence a activement contribué à l’animation de la recherche sur la Covid, la construction de cohortes et plateformes de recherche, l’évaluation et la priorisation de traitements, la réflexion sur certaines problématiques spécifiques dont l’impact clinique est majeur (« Covid long » notamment). Elle a évalué l’ensemble des projets soumis à la procédure délivrant un label de « priorité nationale » (Capnet). Elle s’est fortement impliquée dans la recherche vaccinale, à travers la mise en place de plateformes d’étude et d’évaluation des vaccins actuels ou en cours d’élaboration. Elle s’est associée à Santé publique France pour promouvoir et développer, par l’intermédiaire de son réseau de laboratoires de virologie partenaires, la surveillance génomique sur le territoire français. Enfin, elle a conçu, organisé et financé un appel à projets en direction des pays à ressources limitées dans le domaine de la Covid.

16 Parallèlement à cette indispensable réponse à l’urgence, les premiers jalons de la politique scientifique de l’agence dans le domaine des maladies infectieuses émergentes ont été posés. Un comité d’experts a été réuni pour la conception et la préparation des appels d’offres dans le domaine des émergences. De nouvelles « actions coordonnées » (collectifs d’experts constitués dans le cadre de la mission d’animation de la recherche de l’agence) ont été créées autour des enjeux de santé publique et de sciences humaines et sociales liés à l’émergence et sa modélisation. L’agence a par ailleurs accompagné la recherche suscitée par la résurgence d’Ebola en Guinée, et poursuivi un programme de renforcement des capacités de recherche en Afrique initié par REACTing.

Enjeux et perspectives

17 Quels sont, dans ce contexte, pour le conseil d’orientation de l’agence, et pour son conseil scientifique, les grands axes de réflexion pour la période à venir ? Évoquons-en quelques-uns sans prétendre à l’exhaustivité, tant le travail sur les émergences invite plus que tout autre à éviter toute affirmation définitive,

18 Il y a d’abord le VIH. L’ANRS | MIE lui consacrera, de même qu’aux hépatites, aux IST, à la tuberculose, les mêmes ressources, la même énergie, au service d’une recherche qui ne perdra rien de ses exigences. Il n’y a là aucune posture : les chiffres rappellent la réalité persistante de l’épidémie, en France et, bien sûr, dans des régions du monde dont le revenu est moindre. Rappelons seulement qu’en 2019, 38 millions de personnes vivaient dans le monde avec le VIH, soit l’équivalent de la population de la Pologne ou du Canada, et qu’1,7 million de personnes étaient nouvellement infectées. De même, en France, en 2018, six mille personnes découvraient encore leur séropositivité, au sein de populations particulièrement fragiles. Nous maintenons donc l’objectif de vaincre le VIH.

19 Il s’agit ensuite de structurer et de financer la recherche sur les émergences. Ces deux perspectives sont liées : l’appel à projet activement préparé par l’agence dans le cadre du programme et équipement prioritaire de recherche (PEPR) dont elle assurera le pilotage, orienté vers la préparation aux crises, financera des projets structurants, importants, pluriannuels, en favorisant la création de consortiums, la consolidation des équipes, le recrutement de jeunes chercheurs. La réorganisation de l’animation scientifique de l’agence est également à l’œuvre et doit être finalisée avant la fin de l’année 2021. Une grande consultation a été lancée auprès des chercheurs, relayée par une discussion au sein des actions coordonnées et groupes de travail de l’agence. L’agence sera attentive à la spécificité de chaque question scientifique mais aussi à toutes les synergies permettant que des connaissances, des partenariats, des méthodes développées dans un cadre puissent être utilisées dans un autre.

20 L’agence doit confirmer et développer son ancrage en Europe et à l’international. Son réseau de partenaires en Afrique, en Asie du Sud-Est, en Amérique du Sud, est un capital précieux et partagé. Il s’agit désormais, tout en conservant et développant cet acquis, d’adapter notre action à la géographie, labile et mouvante, des émergences. Nous travaillons par exemple sur un grand projet structurant, en partenariat avec l’Institut Pasteur et son réseau international et l’IRD, sur le renforcement des capacités de séquençage génomique pour la surveillance de l’évolution du SARS-CoV-2 et d’autres pathogènes émergents dans treize pays d’Afrique centrale et occidentale. Cette démarche concrète de préparation aux défis de l’émergence infectieuse doit être le premier jalon d’une politique forte de développement de nos infrastructures ainsi que de mise en place et de renforcement de structures pérennes à l’étranger, au service des chercheurs et de la recherche.

21 Sur le plan de la gouvernance, l’agence doit mettre en place un conseil des partenaires : une instance d’échanges et de réflexion stratégique ouverte, associant notamment les agences sanitaires de l’État, et les représentants de l’industrie de la santé. Nous souhaitons réfléchir, sans naïveté mais sans tabou, sur l’innovation et les relations avec les industriels.

22 Ces différents axes de travail doivent être approfondis en recherchant l’exemplarité en matière de démocratie sanitaire. L’ANRS « historique » a bénéficié de l’extraordinaire mobilisation des associations de patients et de lutte contre le VIH, de leur expertise, de leur travail de long terme ancré dans la réalité des recherches, allant de la science au soutien aux malades et au plaidoyer. Le domaine des maladies infectieuses émergentes est riche de l’expérience des ONG mais n’est à ce jour pas innervé par un pareil écosystème associatif. Avec l’aide des associations qui ont toujours accompagné l’ANRS, nous serons attentifs à en faciliter le développement notamment dans les pays à faible revenus, avec l’aide des ONG et des communautés partenaires.

23 Enfin, l’agence doit poursuivre le travail engagé depuis l’automne 2020, avec ses ministères de tutelle, avec la direction de l’Inserm qui la soutient, pour obtenir des moyens qui soient à la hauteur de ses ambitions. Diverses perspectives prometteuses – pilotage du PEPR, soutien du PHRC, nouvelles subventions d’État, financements de personnel à l’international par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères – sont en train d’être concrétisées, sous le regard vigilant du conseil d’orientation de l’agence.

24 Le défi à relever, in fine, est celui d’une agence qui contribuerait à développer et structurer la communauté des chercheurs sur les maladies infectieuses afin de comprendre plus finement les mécanismes de l’émergence et d’y être, dans le futur, mieux préparés.

Liens d’intérêt

25 les auteurs appartiennent à la direction et à la gouvernance de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes et déclarent ne pas avoir d’autres liens d’intérêt en rapport avec cet article.

Référence


Date de mise en ligne : 25/09/2024

https://doi.org/10.1684/vir.2021.0911