Le genre de la formation professionnelle agricole Le cas de la viticulture française (1880-1960)
Pages 125 à 141
Citer cet article
- ESCUDIER, Jean-Louis,
- Escudier, Jean-Louis.
- Escudier, J.-L.
https://doi.org/10.3917/cdr.011.0125
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- Escudier, J.-L.
- Escudier, Jean-Louis.
- ESCUDIER, Jean-Louis,
https://doi.org/10.3917/cdr.011.0125
Notes
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[1]
Caniou Janine, L’enseignement agricole féminin de la fin du xixe siècle à nos jours, thèse doctorat de 3e cycle, Sociologie, Université René Descartes-Paris V, 1980 ; HARVOISYvette, « La place des jeunes filles dans l’enseignement agricole », Questions à l’enseignement agricole, Pour, 97, septembre-octobre 1984, p. 16-26.
-
[2]
Pelletier Jérôme, La place des femmes dans la modernisation de l’agriculture en Loir-et-Cher de la Libération au début des années 1980, thèse d’histoire, Université Paris X-Nanterre, dir. M. Lescure, 2010, 2 vol.
-
[3]
El Amrani-Boisseau Frédérique, Filles de la terre. Apprentissage au féminin (Anjou 19201950), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
-
[4]
Dahache Sabrina, La féminisation de l’enseignement agricole. Sociologie des rapports de genre dans le champ des formations professionnelles, Paris, L’Harmattan, 2012.
-
[5]
Escudier Jean-Louis, « Techniques agricoles et division du travail selon le genre : le greffage de la vigne 18701950 », dans Bouillon Didier et alli, (dir.), Gestes techniques, techniques du geste, Villeneuve-d’Ascq, Les Presses universitaires du Septentrion, Collection « Histoire et civilisations », 2017, p. 283-297.
-
[6]
PULLIATVictor, Manuel du greffeur de vignes dans les écoles de greffage de la Société de Viticulture de Lyon augmentée d’une notice sur le fonctionnement des écoles de greffage, 2e édition, Aux bureaux du Progrès agricole et viticole, Villefranche, Montpellier, 1885, p. 8-11.
-
[7]
Sylvestre C., « Les écoles de greffage de la Société de viticulture de Lyon », La vigne américaine et la viticulture en Europe, 6, juin 1885, p. 179.
-
[8]
Conseil Général du Rhône, Rapport de M. le Préfet et procès-verbaux des délibérations, 2e session de 1886, p. 459.
-
[9]
A. D. Rhône 7 M 168, lettre du maire de Chessy-les-Mines au sous-préfet de Villefranche, le 2 mai 1886.
-
[10]
Conseil Général du Rhône, Rapport de M. le Préfet…, op. cit., 2e session de 1887, p. 163.
-
[11]
Bulletin de la Société vigneronne de l’arrondissement de Beaune (Côte-d’Or), n° 6, séance du 24 mars 1889, p. 8.
-
[12]
LAURENTRobert, Les vignerons de la Côte-d’Or au xixe siècle, thèse doctorat es-Lettres, Université de Paris, Dijon, Imprimerie Bernigaud et Privat, 1957, t. 1, p. 349-350.
-
[13]
Journal officiel du 26 mars 1891.
-
[14]
Cité par Buvry Max, Des bulles en cartes. De la vigne et du Champagne au début du siècle, Autoédition Max Buvry, 1996, p. 57.
-
[15]
D’après Gabriel Pierre, La viticulture dans le département de l’Aube. Monographie d’économie régionale, thèse de doctorat en Droit, Université de Paris, 1913, p. 21.
-
[16]
Conseil Général de la Marne, Rapport de M. le Préfet et procès-verbaux des délibérations, 2e session de 1905 à 1910.
-
[17]
Chandon de Briailles Raoul, « De la reconstitution en Champagne par le greffage industriel », Revue de Viticulture, t. xxxi, 812, 8 juillet 1909, p. 35.
-
[18]
Zachariewitz Edmond, « Machine à greffer Ferret », Le Progrès agricole et viticole, 12, 21 mars 1897, p. 356.
-
[19]
Thivend Marianne, « Former filles et garçons à un métier : jalons pour une histoire sexuée des formations techniques et professionnelles (xixe-xxe siècles) », dans KNITTELFabien et Raggi Pascal (dir.), Genre et techniques xixe-xxie siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, p. 28.
-
[20]
Ravaz Louis, « La main-d’œuvre. La taille des vignes par les femmes », Le Progrès agricole et viticole, 5, 12 décembre 1915, p. 561.
-
[21]
Peronne P., « Sur l’emploi de la main-d’œuvre féminine en viticulture et en horticulture », Le Progrès agricole et viticole, 18, 2 mai 1915, p. 413.
-
[22]
Cadoret Arthur, « La taille de la vigne en temps de guerre », Le Progrès agricole et viticole, 8, 20 février 1916, p. 189.
-
[23]
Argelès Jean et Legros Jean-Paul, La Gaillarde à Montpellier, Montpellier, Association des anciens élèves de l’ENSAM, 1986, p. 264-265.
-
[24]
Boulet Michel, Lelorrain Anne-Marie et Vivier Nadine, 1848. Le printemps de l’enseignement agricole, Dijon, Educagri Éditions, 1998, p. 104.
-
[25]
BARILLOTVictor, La ménagère agricole à l’usage des écoles primaires, Paris, Belin frères, 1896, p. 111-114.
-
[26]
Instruction de la Direction des Services et de l’Enseignement agricole, avril 1912 (cité par Charton Claude, « École ménagère ambulante », La Bourgogne rurale, 114, 25 octobre 1912, p. 223).
-
[27]
Charmasson Thérèse, Duvigneau Michel, Lelorrain Anne-Marie et Le Naou Henri, L’enseignement agricole 150 ans d’histoire, Dijon, Educagri éditions, 1999, p. 83.
-
[28]
A. D. Gard 7 M 160, lettre au préfet du Gard en date du 10 janvier 1910.
-
[29]
A. D. Gard 7 M 160, Cours départementaux d’enseignement agricole et ménager. Session de Bagnols (1912), Rapport du Conseil général du Gard, p. 466.
-
[30]
Décret du 13 juillet 1920 et instructions ministérielles du 7 octobre 1920 reproduites dans CHARMASSONThérèse, Lelorrain Anne-Marie et Ripa Yannick, L’enseignement agricole et vétérinaire : de la Révolution à la Libération : textes officiels avec introduction, notes et annexes, Lyon, Institut national de recherche pédagogique, Dijon, Educagri, 1992, p. 372-384.
-
[31]
A. D. Aude 78 W 5, plaquette de présentation de « L’École ménagère agricole de l’Aude », 1940.
-
[32]
Ministère de l’Agriculture, École d’hiver d’agriculture et de viticulture de Clermont-l’Hérault. Programme des cours et conditions d’admission, Montpellier, Imprimerie Lauriol, 1921, p. 1.
-
[33]
A. D. Pyrénées-Orientales 7 M 38, épreuve du brevet agricole ménager à Perpignan dans les locaux de l’École normale d’instituteurs, le 30 novembre 1939.
-
[34]
Articles 2 et 8 du décret du 17 juin 1938.
-
[35]
Sur cette norme du demi-salaire féminin, cf. ESCUDIERJean-Louis, « Travail, compétences et rémunération : les femmes salariées en viticulture, 18601980 », dans Ferréol Gilles (dir.), Femmes et agriculture, Bruxelles, E.M.E. et InterCommunications, 2011, p. 13-29.
-
[36]
Chambre d’agriculture de l’Aude, Codification des usages locaux à caractère agricole du département de l’Aude, Carcassonne, imprimerie Gabelle, 1941, p. 295 (A. D. Aude 98 J 44/1).
-
[37]
Journal officiel de l’État français, 8 juillet 1941, p. 2855-2857.
-
[38]
Article 2 de la loi n° 343 du 12 juin 1943, Journal officiel de l’État français, 1er juillet 1943, p. 1778.
-
[39]
Le Progrès agricole et viticole, juin 1947, p. 414.
-
[40]
Programme diffusé dans Le Paysan du Midi, 525, 12 juillet 1956, p. 2.
-
[41]
A. D. Hérault 322 W 36, Rapport mensuel sur la situation économique et agricole du département de l’Hérault, mois de novembre 1950, p. 3.
-
[42]
Châtelain René, L’agriculture française et la formation professionnelle, Paris, Librairie du recueil Sirey, 1953, p. 211.
-
[43]
GALLINATOBernard, « Une forme d’action sociale à la mutualité sociale agricole de la Gironde : l’enseignement agricole et ménager », dans Colloque sur l’Histoire de la sécurité sociale, Actes du 106e Congrès national des sociétés savantes, Comité d’histoire de la Sécurité sociale, 1982, p. 65-82.
-
[44]
Gross-Chabbert Catherine, « Les services sociaux ruraux de la Mutualité agricole dans les départements de l’Aude, du Gard, de l’Hérault, de la Lozère et des Pyrénées-Orientales de 1943 à 1960 » dans Colloque sur l’Histoire de la sécurité sociale, Actes du 110e congrès national des sociétés savantes, Paris, Comité d’Histoire de la Sécurité sociale, 1986, p. 196.
-
[45]
A D. Hérault 442 W 40, épreuves du brevet d’apprentissage ménager agricole et du brevet d’apprentissage agricole et viticole, 18 mai 1961.
-
[46]
A. D. Hérault 2 W 2731, Lettre du directeur des services agricoles de l’Hérault à Mme de Sarret, 11 juillet 1948.
-
[47]
A. D. Hérault 322 W 36, Réunion du Comité départemental d’apprentissage agricole de l’Hérault en date du 27 octobre 1950.
-
[48]
A. D. Hérault 2 W 2731, Directeur des services agricoles de l’Hérault à la directrice du centre de Bessan, 15 février 1952, dossier « Cours d’apprentissage de Bessan, 19481955 ».
-
[49]
Villaret Gabriel, Monographie agricole de Bessan. Évolutions de la paysannerie du Midi à travers les âges, Gignac, Bibliothèque 42, 1997, p. 147.
-
[50]
A. D. Hérault 320 W 13, Dossier « brevet d’apprentissage ménager agricole pour 1953, 1954 et 1955 ».
-
[51]
Caniou Janine, « Les fonctions sociales de l’enseignement agricole féminin », Études Rurales, 92, octobre-décembre 1983, p. 50.
-
[52]
Lebeaume Joël, L’enseignement ménager en France. Sciences et techniques au féminin, 1880-1980, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.
-
[53]
Observatoire Emploi FNSEA-GPE : http://www.fnsea.fr/media/32686/091009fbo_salariat.pdf.
-
[54]
Argelès Jean et Legros Jean-Paul, L’odyssée des agronomes de Montpellier 18481998. Fresque d’une grande École de la Méditerranée ouverte sur le monde, Paris, Editagro, 1997, p. 374.
1 Si la question du genre au sein des filières d’enseignement a donné lieu à une importante littérature, l’enseignement agricole fut, jusqu’à une date récente, peu investigué ; rares furent les études abordant directement la formation agricole des jeunes filles [1]. Les travaux de Jérôme Pelletier [2], Frédérique El Amrani-Boisseau [3] ou encore de Sabrina Dahache [4] ont porté un regard neuf sur les rapports de genre dans la formation agricole. De fait, la question de l’acquisition des savoirs techniques par les femmes est cruciale pour appréhender les rapports de genre qui se nouent au sein d’un système productif, notamment la partition des tâches et les différences de rémunération entre femmes et hommes. Nous examinons ici comment, en viticulture, la formation professionnelle fut durablement l’apanage des hommes en dépit de l’institution de structures d’enseignement dédiées aux jeunes filles. Dans une première partie, nous focaliserons notre attention sur deux rendez-vous manqués de la formation professionnelle des viticultrices : celui du greffage consécutif à la crise phylloxérique des années 1870-1880 et celui de la Première Guerre mondiale qui vit les femmes exercer des travaux jusqu’alors réservés aux hommes. La seconde partie vise à analyser le rôle de l’enseignement agricole ménager institutionnalisé par la loi du 2 août 1918 dans le renforcement de la différenciation genrée de l’activité viticole. Enfin, dans une troisième partie, l’examen du fonctionnement du cours ménager de Bessan (Hérault) durant les années 1950 et 1960, illustrera la déconnexion de cet enseignement des exigences de compétences requises en viticulture.
Les rendez – vous manqués de la formation professionnelle des viticultrices
2 Autant la formation professionnelle des femmes intervenant dans le travail de la vigne, qu’elles soient exploitantes, épouses d’exploitants ou salariées, apparaît souhaitable, voire incontournable, au législateur de la IIIe République, autant les réticences d’ordre sociétal sont grandes. Nous nous focaliserons sur deux périodes cruciales (la crise phylloxérique et la Première Guerre mondiale) au cours desquelles la question de la formation des viticultrices fut posée avant d’être évacuée.
La fugace formation des femmes aux techniques de greffe de la vigne
3 La reconstitution post-phylloxérique du vignoble s’opère entre 1880 et 1900 par une généralisation du greffage jusqu’alors confidentiel en viticulture. Nous avons analysé ailleurs les aspects techniques de cette tâche réclamant agilité, dextérité et patience, autant de qualités considérées comme « naturellement » féminines [5]. Dans le cadre du présent article, nous nous bornerons à identifier les initiatives prises dans différents terroirs viticoles français afin d’initier femmes et jeunes filles aux techniques de greffage de la vigne.
4 La région du Beaujolais fait en la matière figure de pionnière. En 1883, la Société régionale de viticulture de Lyon met en place des « écoles de greffage » dans de nombreuses communes. Ces sessions de formation accélérée (huit à neuf séances de deux heures) sont sanctionnées par un examen pratique sélectif puisque seulement un tiers des candidates et candidats obtient le diplôme de « greffeur [6] ». En 1885, l’un des animateurs de la société, Sylvestre, loue les mérites d’une diplômée de l’école de greffage de Cluny : « La femme Vautrin n’a pas craint de faire à pied, chaque dimanche, 11 kilomètres pour venir régulièrement assister aux cours [7] ». Au printemps 1886, 36 écoles de greffage forment à cette technique plus de 2 500 vigneronnes et vignerons rhodaniens. Celle de Chessy-les-Mines est exclusivement féminine : les leçons des époux Rousselot y sont suivies par 36 élèves-greffeuses dont 27 obtiennent le diplôme de greffeur. Les « greffeuses les plus méritantes » sont récompensées par trois médailles d’argent offertes par le ministère de l’Agriculture [8]. Le maire de Chessy fait part de son admiration au sous-préfet de Villefranche : « De l’avis de tous les membres de la commission, viticulteurs très compétents en la matière, aucune école d’hommes n’a obtenu une aussi grande perfection dans le greffage de la vigne [9]. » L’initiative fait des émules puisque, dès 1887, huit écoles de greffage (Bois-d’Oingt, Châtillon-d’Azergues, Saint-Étienne-La-Varenne, Quincié, Fleurie, Juliénas, Beaujeu et Jullié) sont réservées aux femmes. Pour le professeur d’agriculture du Rhône, Paul Vincey, « la propagation des écoles féminines de greffage répond à une très réelle utilité de [la] viticulture régionale [10] ». Propagation toute relative puisque le nombre des écoles féminines culmine à douze en 1888 et qu’il n’en subsiste que trois en 1891. Résultats également modestes en termes de diplômées : 22 sur 704 en 1891, 21 sur 1 503 en 1892 et 30 sur 1 327 en 1893.
5 Dans la Bourgogne voisine, la Société vigneronne de l’arrondissement de Beaune organise également à partir de 1887 des cours de greffage gratuits dans treize communes. Les élèves les plus habiles se voient décerner le titre de maîtres-greffeurs et deviennent moniteurs, c’estàdire formateurs, à leur tour. Lors du concours de 1889, une jeune fille de Santenay se distingue par une mention « Très bien ». Le président du jury commente cette performance en ces termes : « Cette note n’est pas due à la galanterie des membres du jury, qui ne connaissaient pas les noms des concurrents dont le travail était soumis à leur examen. Cette jeune personne donne un exemple qui sera suivi, nous en avons la confiance, et je me permets de la remercier et de la féliciter hautement [11]. » Propos exagérément optimistes puisqu’il faut attendre 1895 pour retrouver deux diplômées dont une obtient une mention « Très bien » avec le maximum de points et quatre autres « demoiselles » diplômées lors des cinq années suivantes. Ces sept maîtresses-greffeuses bourguignonnes font figure d’exceptions au sein d’un corpus riche de 594 diplômes primaires et 152 diplômes supérieurs délivrés entre 1886 et 1900 par cette Société vigneronne de l’arrondissement de Beaune [12]. Que ces sept femmes soient toutes célibataires laisse supposer qu’une candidature au titre de « greffeur » n’était pas « convenable » pour les femmes mariées. Lorsque, en 1891, l’État accorde de substantiels droits à permission aux ouvriers viticoles titulaires du diplôme de maître-greffeur [13], la formation au greffage accède au rang de marqueur positif de la masculinité.
6 Quand le phylloxéra atteint la Champagne une douzaine d’années plus tard, le directeur général de la maison Moët-et-Chandon émet le 28 mars 1899 le vœu que le préfet de la Marne « institue un concours de greffage dans la commune d’Épernay et autorise les femmes et jeunes filles à concourir au grade de Maître-greffeur [14]. » En dépit de son poids économique et de ses relations politiques, Raoul Chandon n’obtient pas gain de cause. Dans la Marne comme dans l’Aube, les écoles de greffage s’attachent à dégager une élite de greffeurs hommes [15]. Les statistiques des concours ne font état d’aucune présence féminine parmi les élèves [16]. Pour autant, la maison Moët-et-Chandon va profiter de la grande disponibilité de sa main-d’œuvre féminine au printemps pour s’engager résolument dans la voie de la féminisation intégrale du greffage de son vignoble. En vingt journées, le rendement journalier d’une « apprentie greffeuse », formée « sur le tas », progresse de 650 à 1 900 greffes, les ouvrières les plus performantes réalisant 3 000 greffes par jour [17]. De multiples modèles de « machines à greffer », en fait plutôt des outils directement actionnés par le biais de pédales, pallient le manque d’habileté de l’opérateur (ou de l’opératrice). La tendance est similaire dans le Vaucluse, où se concentrent de très nombreuses pépinières viticoles. En 1897, le professeur départemental d’agriculture promeut une « machine » à greffer qui, après quelques heures de pratique, permet à « un ouvrier quelconque, femme ou enfant [18] » de tailler 5 000 à 6 000 greffons par jour.
7 Si les femmes ont, ponctuellement et sélectivement, été associées aux opérations de greffage de la vigne, elles furent, en revanche, séculairement tenues à l’écart de la taille d’hiver et cantonnées au fastidieux ramassage des sarments. Les quelques initiatives d’enseignement ménager agricole identifiées en milieu viticole avant la Première Guerre mondiale ne sauraient être l’expression d’un système d’enseignement professionnel. Toutefois, le faible intérêt suscité par la formation technique des jeunes filles n’est pas spécifique au seul secteur agricole. En 1913, on dénombre seulement 281 filles pour 11 809 garçons parmi les élèves des écoles pratiques de commerce et d’industrie [19]. La mobilisation de la majeure partie de la population active masculine lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale va, en viticulture comme dans les autres secteurs économiques, poser avec acuité la question du bienfondé de cet état de fait.
Former les femmes pour pallier la pénurie de main-d’œuvre masculine ?
8 Activité jusqu’alors réservée aux hommes dans tous les terroirs viticoles français (excepté la Champagne), l’éventualité de former les femmes à la taille de la vigne fait vaciller les convictions les plus ancrées sur la division sexuée du travail. Deux conceptions émergent des débats qui agitent alors la rédaction montpelliéraine du Progrès agricole et viticole. Pour Louis Ravaz, professeur à l’École nationale d’agriculture de Montpellier, les femmes sont à même d’acquérir la qualification nécessaire pour tailler la vigne. La seconde conception, exprimée par l’ingénieur agricole Arthur Cadoret, vise à décomposer le travail en vue de confier les tâches non qualifiées à des femmes.
9 Louis Ravaz est persuadé que les femmes tailleraient la vigne aussi bien que les hommes pour peu qu’elles y soient formées et pratiquent régulièrement. S’appuyant sur les résultats satisfaisants des essais effectués depuis le début de la guerre, il engage les sociétés agricoles à organiser des écoles et des concours de taille pour femmes [20]. Quelques mois plus tard, le professeur d’agriculture du Vaucluse, Paul Peronne, abonde dans son sens : « Une femme pourrait tailler et greffer la vigne, préparer des boutures, soigner une pépinière. Mais il est certain que nous n’atteindrons pas un tel résultat sans nous préoccuper de l’éducation professionnelle de nos ouvrières […] Actuellement, on peut dire qu’aucune ne saurait tailler la vigne ou un arbre fruitier quelconque, soigner une serre, planter un massif ; une chose du moins est indiscutable : toutes peuvent apprendre [21]. » Évoquer la qualification conduit ces auteurs à aborder la question centrale de la formation professionnelle. Pour Louis Ravaz, afin d’être à même de remplacer les hommes dans la direction des exploitations viticoles, les femmes devraient recevoir un enseignement agricole soit dans des écoles spéciales, soit par des conférences données par des représentants des sociétés viticoles. La formation professionnelle des femmes est, à son sens, d’autant plus opportune qu’il subodore que, une fois la guerre terminée, de plus en plus d’hommes se tourneront vers des emplois non agricoles.
10 De son côté, Arthur Cadoret imagine des « écoles de taille » communales formant femmes et enfants sur le modèle des anciennes « écoles de greffage » mais, influencé par les préceptes de Frederick W. Taylor qui se diffusent alors en France, il préconise une parcellisation du travail de taille de la vigne. Le travail d’art, consistant à bien équilibrer la taille et la production, serait effectué par les spécialistes, hommes non mobilisés et permissionnaires. Pour le travail grossier, à savoir la suppression des bois inutiles, « il sera facile de tout utiliser : femmes, jeunes filles, enfants, ouvriers sans spécialités et prisonniers [22] » auxquels serait dispensée une simple instruction d’une demi-heure. L’amalgame entre ces diverses catégories d’individus est révélateur de la place assignée aux femmes dans la hiérarchie des savoirfaire. Cadoret va jusqu’à quantifier son système de travail rationalisé : 1 000 hectares de vignes pourraient être taillés en 60 jours par 23 à 46 spécialistes et 92 à 184 manœuvres coupeurs ; le travail serait organisé par équipes de trois spécialistes et de douze manœuvres coupeurs.
11 À mille lieues de ces débats d’école, dans tous les vignobles français, de nombreuses femmes découvrent les travaux de la taille sans avoir bénéficié de formation technique. Tout au plus, les rudiments du savoirfaire leur sontils transmis par un homme non mobilisé. Mais, dès 1916, mécanisation et recours à d’autres mainsd’œuvre masculines priment sur la qualification de la main-d’œuvre féminine. Les autorités militaires accordent des permissions pour les travaux agricoles cruciaux (fenaisons, moissons et vendanges). Dans le même temps, les travailleurs espagnols sont largement sollicités. L’éventualité de délivrer à des femmes des savoirs viticoles jusqu’alors réservés aux hommes n’est plus de mise. Nommé en 1919 directeur de l’École nationale d’agriculture de Montpellier, Louis Ravaz oublie ses audacieuses propositions de formation professionnelle des viticultrices. Il fixera d’autres priorités que la promotion de la femme dans les travaux viticoles, notamment la motorisation par la multiplication des essais de traction mécanique et électrique [23].
12 Ces deux rendez-vous manqués de la formation professionnelle des viticultrices s’inscrivent dans un paysage institutionnel particulièrement indigent tant la formation des jeunes filles et des femmes aux techniques agricoles est longtemps restée lettre morte en dépit des recommandations émises dès 1848 par l’agronome et homme politique Pierre Joigneaux [24].
Former des ménagères ou la ségrégation des savoirs revendiquée
13 Non seulement l’institutionnalisation de la formation des jeunes filles aux savoirs agricoles intervient bien après celle des jeunes hommes, mais elle est de nature différente. Le type d’enseignement agricole et ménager qui émerge, timidement, dans les premières années du XXe siècle ne tend pas à inculquer aux jeunes rurales des techniques agricoles, mais à les doter des savoirs propres à l’exercice des tâches qui leur sont assignées dans le cadre de la sphère domestique.
Les prémices d’un enseignement professionnel agricole pour les jeunes filles
14 Les contours d’un enseignement post-élémentaire à destination des jeunes rurales émergent à la fin du XXe siècle. L’ingénieur agronome Victor Barillot produit en 1896 un ouvrage de vulgarisation sur la formation à dispenser à la ménagère agricole. Outre les sempiternels conseils d’ordre matrimonial, pédiatrique et culinaire, l’ouvrage développe les grandes thématiques d’enseignement agricole féminin : le jardin potager, le jardin fruitier, les végétaux d’ornement, la laiterie, la bassecour, le rucher. Sur les 70 leçons professées dans l’ouvrage, les deux seules consacrées à la vigne, incluses dans la partie « Le jardin fruitier », ont trait aux raisins de table pour la première, aux maladies de la vigne pour la seconde [25].
15 En supprimant la contrainte de l’éloignement inhérent aux fermes-écoles ou aux écoles pratiques d’agriculture, l’école ménagère ambulante apparaît, dès son origine, comme le moyen de concilier à peu de frais formation, travail et ordre social, d’autant qu’à partir de 1912, l’État s’engage à en couvrir, jusqu’à concurrence de 4 000 francs, la moitié des dépenses annuelles de fonctionnement [26]. Ces écoles ambulantes répondent aux vœux des chefs de famille désireux de maintenir leurs filles dans le giron de l’exploitation agricole : à la ferme, la jeune fille participe activement aux tâches domestiques et ses faits et gestes sont étroitement surveillés. L’inspecteur général de l’agriculture Charin, en vante les mérites en 1920 : « Les traditions familiales, la difficulté de se procurer une main-d’œuvre aujourd’hui défaillante n’incitent pas le cultivateur à se séparer de ses filles ; mais si l’école vient à sa porte offrir gratuitement un enseignement dont il comprend vite l’avantage, il s’arrange pour les y envoyer chaque jour quelques heures pendant trois mois [27]. » Le programme de ces sessions fait la part belle à la laiterie, à l’aviculture et aux activités ménagères. Dans un but ouvertement pédagogique, les élèves effectuent ellesmêmes la vaisselle et le ménage des locaux. En 1911 et 1912, le Conseil général du Gard organise à Vauvert et Bagnols-sur-Cèze deux sessions de dix semaines de cours post-scolaires ouverts aux jeunes hommes et jeunes filles de 15 à 20 ans. À cette occasion, le professeur départemental d’agriculture explicite la différence de finalité des enseignements délivrés aux jeunes hommes et aux jeunes filles : « Dans les cours destinés aux jeunes filles, il est bien certain que la cuisine et la couture doivent partout tenir une grande place dans les programmes. Ces matières formeront avec les causeries sur l’alimentation et l’hygiène, la base de l’enseignement mais, à côté, il conviendrait d’introduire des notions particulièrement utiles à la femme et à la fille de l’agriculteur sur l’élevage des volailles, sur l’éducation des vers à soie, la conduite du jardin, etc. [28]. » Cet enseignant affirme sans détour qu’aucun savoir viticole ne sera prodigué à ces jeunes filles quotidiennement immergées dans le milieu viticole, principale production agricole du département. Les rapporteurs rendant compte de ces sessions se félicitent de la bonne entente entre les élèves et leurs maîtresses « qui avaient accepté de leur apprendre leur métier de “femme d’intérieur” [29]. »
Un enseignement professionnel féminin quasi exclusivement ménager
16 L’architecture de l’enseignement agricole est totalement refondue par la loi du 2 août 1918 « portant organisation de l’enseignement professionnel public de l’agriculture ». Les communes pourront dorénavant prodiguer aux garçons âgés de plus de 13 ans et aux filles de plus de 12 ans un enseignement réparti sur quatre ans à raison de 150 heures annuelles. L’enseignement agricole ménager féminin comprend autant de matières relatives à la sphère domestique qu’à la sphère professionnelle : Économie domestique ; Cuisine ; Couture et coupe, tricotage ; Hygiène et puériculture ; Comptabilité ; Agriculture ; Le jardin à la ferme (notions d’horticulture) ; Zootechnie ; La bassecour à la ferme ; Laiterie et fromagerie ; Notions de sciences physiques et naturelles appliquées à l’agriculture sous forme de leçons de choses ; Notions de chimie [30]. Si la formation des jeunes filles est enfin sérieusement prise en compte, elle obéit à des critères sociaux antinomiques à toute prétention d’insertion professionnelle.
17 Les régions viticoles vont répondre parfaitement à ces prescriptions ministérielles, quitte à gommer leurs spécificités. À l’École d’enseignement ménager agricole de l’Aude, établie à Carcassonne dans les locaux de l’école primaire André Chénier, l’enseignement agricole repose sur le triptyque laiterie – jardinage – aviculture. Conformément aux valeurs préconisées par la bourgeoisie rurale, l’établissement se targue de préparer les jeunes filles à devenir « d’excellentes mères de famille, des maîtresses de maison avisées et des femmes d’agriculteurs instruites [31] ». Toujours dans l’Aude, les « notions de viticulture et de vinification » du programme de l’École ménagère agricole ambulante concocté en 1921 par le directeur des services agricoles se bornent à l’étude des raisins de table et des vins spéciaux, fabrication relevant traditionnellement de l’économie domestique. Aucun lien organique ou logistique n’est envisagé avec l’École d’agriculture et de viticulture « Charlemagne » en cours d’installation dans la même ville et destinée aux seuls jeunes hommes. Dans le département de l’Hérault, l’École d’agriculture et de viticulture d’hiver, créée en 1921 dans le cadre du collège municipal de garçons de Clermont-l’Hérault, a pour ambition de « donner aux jeunes gens qui se destinent à l’agriculture et à la viticulture une instruction professionnelle les mettant à même d’exploiter avec profit leurs futurs domaines [32]. » L’accès à cet enseignement dispensé en deux périodes de deux mois requiert un niveau d’instruction minimum puisque le certificat d’études primaires n’est même pas exigé. Pourtant, ces jeunes hommes sont instruits sur l’histoire de la viticulture, les principes de vinification, le génie rural ou encore l’économie et la législation rurale, programme significativement plus technique que celui proposé dans le même temps aux jeunes filles disposant d’un niveau d’instruction similaire, voire supérieur. Ainsi, durant près d’un demi-siècle, deux types d’enseignements parfaitement genrés se côtoient sans jamais dialoguer.
18 La formation requise des enseignantes est en adéquation avec le contenu pédagogique de cet enseignement agricole ménager. Si les institutrices sont fortement incitées à se présenter au diplôme du brevet agricole ménager, le programme de cet examen professionnel accorde la portion congrue tant à l’agriculture en général qu’aux productions végétales spécifiques à chaque contrée. Dans les Pyrénées-Orientales où l’activité agricole s’organise autour de la viticulture, de l’arboriculture et du maraîchage, les épreuves du brevet agricole ménager soumises de 1925 à 1938 aux institutrices candidates éludent quasiment toutes les questions relatives à ces productions [33].
19 En vertu de la loi du 18 janvier 1929 instituant le contrat d’apprentissage agricole, le chef d’exploitation, qui peut être le père ou un autre membre de la famille, s’engage à faire suivre à l’apprenti un enseignement professionnel sanctionné par un brevet d’apprentissage et d’aptitude professionnelle. Si les jeunes filles n’en sont pas expressément exclues, dans les faits, cet apprentissage ne s’adresse qu’aux seuls jeunes hommes. Lorsque, en 1938, est adopté le principe d’une formation professionnelle obligatoire, l’enseignement post-scolaire agricole devient obligatoire « pour les garçons de 14 à 17 ans qui se destinent à l’agriculture » et l’enseignement agricole ménager pour les filles âgées de plus de 13 ans « occupées à des tâches ménagères agricoles et familiales [34] ». Les responsables syndicaux, attachés au maintien de la norme du demi-salaire féminin, verront dans l’apprentissage un moyen de renforcer la qualification des seuls jeunes hommes [35]. Dans le cadre d’un ouvrage publié en 1941, la Chambre d’agriculture de l’Aude y fait explicitement référence à propos du canton de Narbonne : « L’apprentissage est rendu difficile dans les travaux agricoles à cause des syndicats ouvriers qui exigent que tout jeune homme cessant de travailler avec les ouvrières agricoles pour travailler avec les hommes soit payé comme ceux-ci [36]. » De fait, les taux de rémunération des apprentis venaient remettre en cause la progressivité du salaire de l’adolescent telle qu’elle résultait des contrats collectifs actés dans la viticulture languedocienne.
20 Sous le régime de Vichy, la contribution des femmes au travail viticole n’est plus envisagée comme une alternative au déficit de personnel masculin. La loi du 5 juillet 1941 rend obligatoire l’enseignement postscolaire agricole et agricole ménager pour les enfants (filles et garçons) d’agriculteurs âgés de moins de 17 ans qui ne poursuivent pas d’autres études. Il s’agit d’un enseignement léger, étalé sur trois années, à raison de 100 heures par an, prodigué par des instituteurs et institutrices [37]. La loi du 12 juin 1943 institue un diplôme : le certificat d’études post-scolaires agricoles pour les garçons et le certificat d’études post-scolaires ménagères agricoles pour les filles. Pour les familles modestes, ce mode d’enseignement présente le grand avantage d’être couplé à l’octroi des allocations familiales jusqu’à l’âge de 17 ans [38].
Comment l’appareil de formation éloigne les jeunes filles de la vigne
21 Le rétablissement de la légalité républicaine en août 1944 ne modifie pas la nature de l’enseignement agricole prodigué aux jeunes filles. Des décennies durant, les établissements d’enseignement agricole féminin s’évertueront à former de bonnes ménagères – épouses – mères de famille.
Un enseignement féminin n’ouvrant pas à une formation professionnelle viticole
22 Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les disparités selon le genre en matière d’enseignement agricole restent prégnantes à tous les niveaux. En 1947, le directeur de l’École d’agriculture et de viticulture « Charlemagne » de Carcassonne a pour ambition de « donner une bonne instruction générale et professionnelle aux fils d’agriculteurs et de viticulteurs, aux jeunes gens qui se destinent à la carrière agricole, pour leur propre compte, soit comme régisseurs ou chefs de culture [39] ». À la même date, l’enseignement agricole dispensé par l’École ménagère agricole établie dans cette même ville se cantonne à des notions relatives à l’élevage avicole, à la laiterie et à l’horticulture [40]. Pour ce qui est de l’enseignement primaire, la formation agricole des élèves-maîtres et celle des élèves-maîtresses des écoles normales primaires restent étanches. Dans l’Hérault, en 1950, les futurs instituteurs reçoivent un enseignement agricole de 118 heures de cours et 50 heures de travaux pratiques à raison de sept heures par semaine et les futures institutrices seulement 65 heures de cours et 31 heures de travaux pratiques à raison de quatre heures par semaine. Le contenu des programmes diffère également : alors que les cours prodigués aux jeunes hommes portent sur la plantation de la vigne, les jeunes filles apprennent à créer un verger [41]. Les épreuves du brevet de capacité à l’enseignement agricole auxquelles sont soumis les instituteurs publics désireux de délivrer des cours agricoles post-scolaires et celles du brevet de capacité à l’enseignement ménager agricole proposées aux institutrices demeurent aussi différenciées que durant l’entre-deux-guerres.
23 Le nombre d’écoles ménagères agricoles, bientôt transformées en collèges agricoles féminins, s’accroît alors même que l’agriculture requiert de moins en moins de main-d’œuvre, tant féminine que masculine. Dans l’Aude, l’École ménagère ambulante se sédentarise en 1956. En s’installant au cœur des Corbières, à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, elle devient École ménagère agricole. Dans l’Hérault, l’École ménagère agricole de la Frondaie ouvre ses portes en 1957 à Castelnau-le-Lez, commune mitoyenne de Montpellier. La même année, à Rivesaltes, les jeunes Roussillonnaises se voient proposer un enseignement ménager agricole sur le même site que l’École d’agriculture et de viticulture qui accueille les garçons depuis 1950. Si un simple mur sépare les deux établissements, les formations délivrées de part et d’autre de cette étroite limite physique sont aussi divergentes que par le passé.
24 L’enseignement privé ne prodigue pas davantage de connaissances agricoles aux jeunes filles. À en croire René Châtelain, les trois quarts des 800 centres d’enseignement ménager ruraux recensés en 1952 par la Confédération nationale de la famille rurale ne relèveraient pas de l’enseignement ménager agricole, car fonctionnant hors de toute convention avec le ministère de l’Agriculture [42]. Les effectifs de ces établissements fonctionnant sur la base de sessions hebdomadaires ou bimensuelles et gérés par les services sociaux de la Mutualité agricole resteront toujours modestes : 7 960 jeunes filles scolarisées en 1958, 9 482 à son maximum en 1964 [43]. Si les notions d’agriculture sont superficielles, la viticulture est absente des programmes, même dans les régions viticoles. À l’issue d’une session de quinze jours qu’elle vient d’organiser en 1953 dans le Gard, une formatrice dresse la liste des thématiques abordées : « L’entretien des étables, la sélection des volailles, les cultures de la région, les aménagements de la maison, l’alimentation des bébés, que faire en cas de syncope et les soins à donner à un nouveau-né [44]. » Pas la moindre référence à une quelconque sensibilisation au travail viticole alors que la viticulture représente 65 % de la valeur ajoutée agricole de ce département.
25 Qu’il relève du secteur public ou du secteur privé, l’enseignement agricole ménager est confronté à une modification radicale de l’origine sociale de ses élèves. Plutôt destinés aux filles de « bonnes familles » dans les années d’entre-deux-guerres, ces établissements sont, dans les décennies 1950-1970, fréquentés presque exclusivement par des filles de petits agriculteurs et de salariés agricoles. Ce déclassement social traduit un net désengagement des élites rurales, plus enclines à voir prodiguer à leurs filles une formation scolaire généraliste. La finalité clairement assumée de cet enseignement demeure la gestion de la sphère domestique entendue au sens large : gestion des enfants, du ménage, du poulailler et du jardin. Leur incompétence en matière de technique viticole interdira de facto à toutes ces femmes de s’ingérer légitimement dans la sphère professionnelle. En 1961, alors que l’agriculture est entrée dans une phase de modernisation active, l’apprentissage des jeunes filles ignore toujours la viticulture. Et alors que le brevet d’apprentissage ménager agricole reste inchangé pour les filles, les garçons ont désormais le choix entre trois options du brevet d’apprentissage agricole : « agriculture », « viticulture » et « horticulture/cultures maraîchères ». Les énoncés de l’épreuve d’agriculture à laquelle candidates et candidats sont soumis cette année-là traduisent le décalage entre leurs formations respectives. Quand les jeunes hommes planchent sur le mildiou de la vigne, les modalités d’embauche d’un ouvrier agricole et les formalités préalables à la construction d’un bâtiment d’exploitation, les deux sujets, au choix, proposés aux jeunes filles sont afférents à l’élevage des lapins et au contrôle d’un semis [45].
Un enseignement où l’agriculture a la portion congrue : l’exemple du cours ménager de Bessan (Hérault)
26 Ces établissements agricoles ménagers sont de petites structures sans commune mesure avec les collèges ou lycées actuels. L’institution créée au sortir de la guerre à Bessan, dans l’Hérault, par la baronne de Sarret de Coussergues, grande propriétaire viticole héraultaise, illustre ce type de formation dispensée à des jeunes filles à l’issue de leur scolarité primaire. L’enseignement prodigué par le cours ménager de Bessan se déroule sur trois années scolaires à raison de cinq jours par semaine. Le corps professoral se résume à huit monitrices affectées à l’enseignement ménager et d’un instituteur en charge de l’enseignement agricole. Le cours ménager est organisé sur une base multipolaire avec trois sites d’enseignement : Bessan, Agde et Florensac, communes proches les unes des autres situées dans la basse vallée de l’Hérault. Si ce fonctionnement décentralisé satisfait les parents désireux de ne pas voir s’éloigner leurs jeunes filles, il est onéreux en termes de logistique. La correspondance témoigne de l’indigence des moyens : des locaux inadaptés et mal chauffés, des monitrices sommairement formées et fort modestement rémunérées, se déplaçant d’un centre à l’autre en autobus ou à bicyclette. Le ministère de l’Agriculture ayant accordé son agrément le 31 décembre 1948, le directeur départemental des services agricoles définit le cadre programmatique des 90 heures de cours et des 90 heures de travaux pratiques relevant de l’enseignement agricole délivré un jour par semaine. Considérant que les 109 élèves de l’établissement y sont intrinsèquement rétives, il demande expressément que l’enseignement agricole soit, tant du point de vue théorique que pratique, « limité à des sujets pouvant intéresser les jeunes filles [46] ». À titre d’exemple, il cite le petit élevage (basse-cour et clapier), l’apiculture, les notions générales sur la plante et le sol et, en économie rurale, l’organisation professionnelle agricole, coopératives, syndicats, le rôle de la femme en agriculture. Pas un mot sur la culture de la vigne.
27 L’inscription dans un cadre de reproduction sociale, au sens de Pierre Bourdieu, est totalement intériorisée par l’autorité de tutelle, à savoir le ministère de l’Agriculture. Le 25 mai 1950, quinze élèves du cours ménager de Bessan passent un examen préparatoire au brevet d’apprentissage ménager agricole. Sans surprise, leur niveau de connaissances agricoles est jugé faible. Toutefois, pour l’ingénieur en chef départemental de l’agriculture, là n’est pas l’essentiel. Il pointe un aspect d’ordre pédagogique, pas aussi anodin qu’il n’y paraît : « En ce qui concerne l’épreuve de cuisine, les membres du jury ont estimé que les plats préparés ne correspondaient pas à une alimentation courante et propre aux milieux ruraux viticoles et qu’en conséquence l’enseignement doit être orienté non pas vers la préparation de plats fins et recherchés, mais plus simplement de confectionner des repastypes correspondant aux coutumes et aux possibilités de la plupart des ménages ouvriers agricoles [47]. » Autrement dit, les monitrices ne doivent pas se tromper d’objectif. Ces jeunes élèves sont destinées à préparer le repas de petits propriétaires, d’ouvriers (leurs époux, leurs fils) ou de domestiques qu’elles seront appelées à nourrir dans les exploitations viticoles. Si certaines de ces jeunes filles espéraient acquérir des compétences valorisables auprès de la bourgeoise urbaine, ces cadres du ministère de l’Agriculture se chargeaient de rappeler à leurs enseignantes l’avenir qui leur était assigné.
28 Les ambitions pédagogiques affichées par l’administration de tutelle, pourtant modestes, sont revues à la baisse par la direction de l’établissement de Bessan. Cette dérive est, en 1952, à l’origine d’une sévère admonestation du directeur des services agricoles : « L’enseignement agricole ne me paraît pas avoir une place suffisante comparée à celle de l’enseignement général et de l’enseignement ménager. Je ne méconnais pas les difficultés que vous pouvez éprouver à donner aux jeunes filles un enseignement agricole, mais les instructions sont formelles sur ce point. Chaque fois que l’enseignement n’a pas une orientation nettement agricole et fermière, il doit être considéré comme un simple enseignement ménager familial [48]. » En charge du cours d’agriculture dans cet établissement durant toutes ses années d’existence, Gabriel Villaret concèdera quelques décennies plus tard que la référence à l’agriculture, de pure forme, ne visait qu’à émarger au budget de l’État : « On y faisait davantage du ménager, cuisine, couture que de l’agriculture, mais ce dernier titre permettait de percevoir une allocation par élève du ministère de l’Agriculture [49]. » En 1956, une section ménagère agricole ouvrira dans les locaux du cours complémentaire de Servian. Faisant double emploi avec le centre privé de la baronne de Sarret de Coussergues, celuici cessera de fonctionner peu après.
29 Alors que toutes les jeunes filles fréquentant le cours ménager de Bessan ont grandi dans des villages exclusivement viticoles, leur cursus d’enseignement « professionnel » n’intègre donc en rien la viticulture ou la vinification. De 1953 à 1962, pour obtenir le brevet d’apprentissage ménager agricole, les candidates héraultaises doivent satisfaire à deux épreuves écrites (hygiène et puériculture) et à quatre épreuves pratiques (couture, cuisine, économie domestique et agriculture). Non seulement l’enseignement agricole n’occupe que la portion congrue dans ce corpus d’évaluation, mais le vocable « agriculture » est fort peu approprié aux connaissances requises. Les thématiques des questions posées à cette épreuve d’agriculture sont ciblées : visite d’un jardin, identification de mauvaises herbes, de légumes, de graines céréalières et potagères, entretien de petits élevages [50]. Ce décalage criant entre la formation professionnelle prodiguée aux jeunes filles et les savoirs requis par la filière viticole leur a interdit jusqu’à un passé récent de devenir de « vraies » viticultrices et non de simples auxiliaires ou supplétives de leurs conjoints.
Conclusion
30 L’enseignement ménager agricole dispensé aux jeunes filles fut toujours numériquement marginal. Pour autant, érigé en modèle par la bourgeoisie rurale, on ne saurait en sous-estimer l’impact sur les comportements des individus, femmes et hommes, constitutifs des ménages agricoles. Nous souscrivons totalement au constat de Janine Caniou pour qui, au moins jusqu’aux années 1970, il n’existe pas de réel enseignement agricole pour les jeunes filles et femmes, car la volonté politique et sociale d’en faire des agricultrices à part entière fait défaut, tout au moins en milieu viticole [51]. L’orientation des jeunes filles vers les cours complémentaires des écoles primaires et, a fortiori, vers les classes de lycées les destinait à des parcours de vie en rupture avec la viticulture. Au total, l’enseignement ménager agricole prodigué en zone viticole apparaît non comme le pendant féminin de l’enseignement professionnel agricole, mais comme la variante rurale de l’enseignement ménager analysé par Joël Lebeaume [52].
31 Le contenu de cet enseignement fit office de miroir des fonctions socialement assignées aux femmes, tant dans la sphère professionnelle que dans la sphère privée. Dans les régions essentiellement viticoles, cet enseignement contribua à la construction sociale d’un territoire de compétences des femmes physiquement borné, territoire dont on peut dresser la topographie : la maison, le jardin, le poulailler, la cour de l’exploitation et ses abords immédiats, une « remise » faisant parfois office de buanderie, et éventuellement le rucher. Pour autant, la femme n’est pas exclue du vignoble. Sa présence y est au contraire hautement souhaitée et recherchée pour assumer des tâches spécifiques, mais le vignoble est pour elle un territoire de travail et non un territoire de compétences.
32 S’il est moins absolu que par le passé, le caractère genré de l’enseignement professionnel a toujours cours : en 2008, les jeunes filles représentent seulement 18,8 % des effectifs de la filière « Viticulture et œnologie » de l’enseignement agricole. Mais cette moyenne gomme les fortes disparités d’un niveau de formation à l’autre. Ainsi, les filles constituent 15 % des diplômés du brevet d’études professionnelles agricoles, du certificat d’aptitude professionnelle agricole (niveau V) et du baccalauréat professionnel agricole (niveau IV) et 28 % des diplômés en brevet de technicien supérieur en agriculture (niveau III) [53]. La prise en compte des jeunes filles atteignant un niveau bac + 5 et ingéniorat majore encore cette tendance. Depuis 1992, les filles sont plus nombreuses que les garçons à intégrer l’École nationale supérieure d’agronomie de Montpellier (aujourd’hui Montpellier Sup Agro), mais l’immense majorité de ces élèves est issue des sections scientifiques de l’enseignement général et non des filières de lycées agricoles [54]. En effet, si l’orientation sélective selon le genre est loin d’avoir totalement disparu, elle est aujourd’hui nettement plus sensible dans les faibles niveaux de formation initiale. Ainsi, l’orientation massive des jeunes filles vers les filières « Services en milieu rural » et « Accueil et secrétariat » s’effectue précocement dans leur scolarité.
Mots-clés éditeurs : agriculture, enseignement, femme, formation professionnelle, Rapports de genre, viticulture
Date de mise en ligne : 26/07/2024
https://doi.org/10.3917/cdr.011.0125