Article de revue

Psychiatrie et prison

Pages 18 à 31

Citer cet article


  • Denis, F.
  • et Grohens, M.
(2016). Psychiatrie et prison. Laennec, Tome 64(3), 18-31. https://doi.org/10.3917/lae.163.0018.

  • Denis, Faustine.
  • et al.
« Psychiatrie et prison ». Laennec, 2016/3 Tome 64, 2016. p.18-31. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-laennec-2016-3-page-18?lang=fr.

  • DENIS, Faustine
  • et GROHENS, Marc,
2016. Psychiatrie et prison. Laennec, 2016/3 Tome 64, p.18-31. DOI : 10.3917/lae.163.0018. URL : https://stm.cairn.info/revue-laennec-2016-3-page-18?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lae.163.0018


Notes

  • [1]
    Carlier C « Histoire des prisons et de l’administration pénitentiaire française de l’Ancien Régime à nos jours », Criminocorpus, 2009. https://criminocorpus.revues.org/246
  • [2]
    Foucault M Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1994.
  • [3]
    Code pénal (ancien) Article D 395.
  • [4]
    Code pénal (ancien) Article D 397.
  • [5]
    Bodon-Bruzel M « Psychiatrie en milieu pénitentiaire », EMC-Psychiatr., 2013 ; 10 : 1-17.
  • [6]
    Circulaire AP 67-16 du 30 septembre 1967.
  • [7]
    Loi n°85-1461 du 31 décembre 1985 relative à la sectorisation psychiatrique. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000878232
  • [8]
    Décret 86-802 du 14 mars 1986.
  • [9]
    Loi n°94-43 du 18 janvier 1994 relative à la santé publique et à la protection sociale. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000728979
    Circulaire du 8 décembre 1994.
  • [10]
    Cf. Arrêté du 10 mai 1995 fixant le liste des établissements pénitentiaires sièges des SMPR et des établissements pénitentiaires du secteur de psychiatrie.
  • [11]
    Loi n°2011-803 du 5 juillet 2011 relative aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000024312722&categorieLien=id
  • [12]
    Direction de l’administration pénitentiaire Les chiffres clés de l’administration pénitentiaire au 1er janvier 2015. http://www.justice.gouv.fr/art_pix/chiffres_cles_2015_FINALESFP.pdf (Accessed : 17th May 2016).
  • [13]
    Bodon-Bruzel M Op. cit.
  • [14]
    Zouitina N et al. « Les soins ordonnés par la Justice en France : principes des procédures et place du médecin », Rev. Épidémiologie Santé Publique, 2013 ; 61 : 269-275.
  • [15]
    La première tranche est terminée et l’Île-de-France dispose de 60 lits situés à Villejuif. Le fonctionnement des UHSA est régi par le décret du 18 mai 2010 et la circulaire du 18 mars 2011.
  • [16]
    Barbier G, Demontès C, Lecerf J-R, Michel J-P Prison et troubles mentaux : comment remédier aux dérives du système français ? Rapport d’information n° 434 (2009-2010) au nom de la Commission des lois et de la Commission des affaires sociales, 5 mai 2010. https://www.senat.fr/rap/r09-434/r09-434.html (Accessed : 17th May 2016).
  • [17]
    Direction de l’administration pénitentiaire Op. cit.
  • [18]
    Fovet T, Thomas P, Amad A « Psychiatrie en milieu pénitentiaire : une sémiologie à part ? », Ann. Med. Psychol., 2015 ; 8 : 726-30.
  • [19]
    Bodon-Bruzel M Op. cit.
  • [20]
    Ibidem.
  • [21]
    Ibid.
  • [22]
    Fovet T, Amad A, Adins C, Thomas P « Psychotropes en milieu pénitentiaire : de la fiole à l’AMM », La Presse Médicale, mai 2014 ; 43(5). https://www.researchgate.net/publication/260604266_Psychotropes_en_milieu_penitentiaire_de_la_fiole_a_l’AMM
  • [23]
    Fovet T, Thomas P, Amad A Op. cit.
  • [24]
    Cf. Fernet-Scherer A « Leur corps a quelque chose à nous dire. Retour sur un stage infirmier à la prison des Baumettes », Laennec, 2016 ; 3 : 32-40.

1L’exercice de la psychiatrie en milieu pénitentiaire pose des problèmes anciens et complexes. Anciens, car depuis bien longtemps l’homme a cherché à enfermer, éloigner, cacher tout ce qui appartenait au domaine de la folie. Complexes, car la prison tend à devenir un domaine d’intervention publique où s’exercent une double volonté et un double rôle mêlant santé et justice. Or, peut-on en même temps « soigner et punir » ?

2Aujourd’hui, la surpopulation des prisons et les difficultés qui en résultent, tout comme les faits-divers liés à des récidives, font régulièrement la une des médias : impossible d’y échapper. Dans ce contexte, la pression sociale et la société « surprotectrice » dans laquelle nous vivons ne ménagent qu’une place ténue aux détenus et malades mentaux. L’état des lieux est alarmant, marqué par une dégradation des conditions d’incarcération. La loi dite « Taubira » s’est fixé pour objectif le désengorgement des prisons. Mais les libérations massives aussi bien que la surpopulation persistante retardent, quand elles ne les suppriment pas, la prise en charge des malades et/ou leur suivi à court ou moyen terme. La psychiatrie en milieu carcéral est ainsi confrontée à de nombreux défis. Pour le psychiatre – ni juge ni expert mais médecin face à une population fragile et souvent rejetée – l’exercice reste difficile, même s’il est riche humainement. Après avoir rappelé brièvement l’histoire de la psychiatrie, nous analyserons les interactions actuelles entre psychiatrie et prison, avec les interrogations éthiques qu’elles soulèvent.

L’histoire de la psychiatrie, des origines à nos jours

Une approche religieuse de la folie

3Connue depuis l’antiquité, la folie revêt à cette époque un caractère divin : les crises sont rattachées à une communication des dieux ou considérées comme l’expression d’un châtiment [1] Cette approche religieuse perdure ensuite durant de nombreux siècles, la maladie psychiatrique n’étant pas reconnue en tant que telle puisque considérée comme une manifestation du divin. L’homme n’en cherche pas moins à soigner ses semblables, mais il le fait au moyen de traitements fantaisistes ou d’exorcismes. Il existe alors une certaine reconnaissance de la folie, avec une stigmatisation moins forte qu’aujourd’hui [2] : seules les personnes les plus dangereuses sont enfermées.

Le grand renfermement

4En 1656, un décret de Louis xiv créant l’hôpital général introduit une confusion totale entre les fous et les criminels. Patients atteints de maladies mentales, mendiants, voleurs… tous sont enfermés en vue d’être éduqués et formés à un travail. De tels objectifs n’ont évidemment rien de médical. Trois types d’établissements accueillent ces « insensés » : les maisons de force où ils entrent sur lettre de cachet, les hôpitaux généraux et les dépôts de mendicité.

5Il faut attendre une loi de 1810 créant l’article 64 du code pénal pour que soit reconnue la notion d’irresponsabilité. Cet article stipule l’absence de crime ou délit chez le sujet en état de démence. La loi de 1838 sur les aliénés crée ensuite officiellement l’institution asilaire. L’aliénisme se développe comme discipline et donne, pour la première fois dans l’histoire, une place aux malades mentaux, une place propre et spécifique. Avec la création des asiles, ceux-ci vont pouvoir être observés, scrutés et catégorisés.

La naissance de l’aliénisme

6Cette catégorisation va permettre à Jules Baillarger de relever, en 1844, une fréquence accrue de la folie chez les personnes emprisonnées. La notion d’expertise se développe alors, sur la base de l’article 64. Un mélange s’opère entre justice et soin, les psychiatres étant à la fois soignants et experts. En 1906, le premier laboratoire d’anthropologie criminelle est créé en Belgique. On s’intéresse plus particulièrement aux détenus criminels et aux liens qu’ils ont avec la psychiatrie. Naît ainsi en Europe un mouvement de « Défense sociale » qui s’interroge sur les raisons de la délinquance et la genèse de la criminalité. Son but est de faire un tri au sein des prisons pour n’y garder que les criminels et délinquants considérés comme « normaux », parce que vierges de toute pathologie psychiatrique. Un petit nombre de « fous » n’ayant plus leur place en milieu carcéral sont ainsi repérés et acheminés vers les hôpitaux psychiatriques.

7Des annexes psychiatriques sont par ailleurs créées au sein même des prisons : Fresnes et la Santé sont parmi les premières à les expérimenter. Le rapprochement entre les milieux médical et judiciaire se poursuit avec le décret du 22 mai 1936 portant création, au sein du ministère de la Justice, d’un Conseil supérieur de prophylaxie criminelle. En 1937, une nouvelle proposition de loi de protection sociale relative aux « délinquants mentalement anormaux » est déposée, qui n’aura pas le temps d’aboutir.

L’évolution législative après la Seconde Guerre mondiale

8L’éclatement de la Seconde Guerre mondiale coupe court à toutes les tentatives pour instaurer un dépistage. C’est seulement en 1945 que la notion de service psychiatrique en prison réapparaît, avec la charte de la réforme pénitentiaire définie par Paul Amor. Celle-ci recommande la mise en place, dans chaque établissement pénitentiaire, d’un service social et médico-psychologique.

9En 1958, le code pénal officialise pour la première fois l’existence, dans les maisons d’arrêt, de consultations d’hygiène mentale [3] et de services psychiatriques [4]. Toutefois, les recommandations relatives à leur mise en œuvre restent très limitées. Des psychiatres et des infirmiers sont recrutés à la vacation [5].

10En 1967, les Centres médico-psychologiques régionaux (CMPR) sont instaurés par voie de circulaire [6]. Toutefois, les psychiatres s’y trouvent placés sous la responsabilité pénitentiaire, ce qui ternit l’indépendance entre santé et justice, et entrave le fonctionnement des centres. En 1973, le Docteur Mérot crée à Fleury-Mérogis – hors réglementation – des centres médico-psychologiques calqués sur les secteurs de psychiatrie. Il faudra attendre 1977 et la circulaire interministérielle Santé-Justice du 27 mars pour que soient mis en place officiellement des CMPR sur le modèle du secteur. Leur rôle et leurs moyens de financement sont clairement définis, l’indépendance technique de l’équipe médicale et paramédicale est consacrée. En 1984, la gestion et le contrôle sanitaire des établissements pénitentiaires sont confiés aux médecins inspecteurs départementaux de la santé, ce qui constitue un pas supplémentaire vers l’indépendance entre santé et justice. Enfin, la loi du 31 décembre 1985 [7] crée un secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire, le décret d’application intervenant dans la foulée [8] ; le CMPR change d’intitulé et devient SMPR, « service médico-psychologique régional ».

11Quelques années plus tard, la loi du 18 janvier 1994 [9] s’inscrit dans la même perspective en organisant les soins en milieu pénitentiaire et la protection sociale des détenus. Désormais, tous les soins dispensés en prison sont placés sous l’autorité sanitaire. Le recrutement des personnels médicaux et soignants dépend du ministère de la Santé. Les équipes de soin sont rattachées à un centre hospitalier, à l’intérieur duquel elles constituent un service ou une partie d’un secteur. Le changement s’étend également aux soins somatiques avec la naissance des Unités de consultations et de soins ambulatoires (UCSA). Dans les établissements qui ne sont pas dotés d’un SMPR, les prestations sont fournies par le secteur de psychiatrie en fonction des budgets et des équipements [10].

12La dernière réforme en date consiste dans l’introduction du juge des libertés par la loi du 5 juillet 2011 [11].

Où en est-on aujourd’hui ?

Les infrastructures en place

13En transférant les soins sous l’autorité du ministère de la Santé, la loi du 18 janvier 1994 a impulsé une nouvelle culture de partenariat et de respect entre équipes pénitentiaires et sanitaires.

Les différents établissements pénitentiaires

14L’entrée en prison est décidée par un juge. Dès lors, pendant tout son séjour, le détenu reste « placé sous main de justice ». Son statut relève, soit de la mise en détention préventive dans le cadre d’une instruction en cours, soit de l’incarcération pour purger une peine définitive, qu’il y ait appel ou non. Le lieu de détention est fonction de ce statut : maison d’arrêt pour la prévention ou les peines inférieures à deux ans ; centre pénitentiaire ou maison centrale pour les peines supérieures.

15Ainsi, en 2011, on recensait en France 190 établissements pénitentiaires (voir encadré p. 23) [12].

Établissements pénitentiaires en France

  • 99 Maisons d’arrêt (MA) ;
  • 85 établissements pour peine, dont :
    • 43 Centres pénitentiaires (CP),
    • 25 Centres de détention (CD),
    • 6 Maisons centrales (MC),
    • 11 Centres de semi-liberté ;
  • 6 établissements pour mineurs.

16L’ensemble représentait 56 312 places disponibles. En prenant en compte le jeu des entrées-sorties, 64 252 personnes ont été détenues pendant l’année 2011, soit un taux d’occupation moyen de 114 %. À l’exception des centres de semi-liberté, tous ces établissements étaient équipés d’unités sanitaires.

17Quel que soit l’établissement, les mouvements du détenu sont en permanence sous contrôle pénitentiaire, l’extraction devant être validée par le juge. Cependant, comme tout citoyen, le détenu conserve son libre arbitre s’agissant de l’accès aux soins, somatiques ou psychiatriques ; le caractère obligatoire de son consentement est une particularité française. Selon Catherine Paulet, psychiatre au SMPR de Marseille, 35 % des détenus relèveraient de soins psychiatriques [13].

Des structures de soin intégrées dans le dispositif psychiatrique général

18L’entrée en prison s’accompagne d’une prise en charge sanitaire, en maison d’arrêt comme dans les autres lieux de détention. En particulier, un entretien d’accueil avec un infirmier psychiatrique a pour objectif de prévenir, repérer et soigner les troubles mentaux éventuels.

19La structure sanitaire psychiatrique se répartit en trois niveaux (symétriques de ceux existant en médecine somatique) :

  • Niveau 1 : les consultations ambulatoires, ou dispositifs de soins en Psychiatrie (DSP) ;
  • Niveau 2 : N1, avec en plus une structure du type hôpital de jour, le service médico-psychologique régional (SMPR) ;
  • Niveau 3 : N2, avec en plus une structure d’hospitalisation complète, l’Unité hospitalière spécialement aménagée (UHSA).

20Dans les établissements pénitentiaires qui ne sont pas dotés d’un SPMR, le DSP est implanté au sein de l’UCSA, structure équivalente pour la médecine somatique. Par ailleurs, les Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) s’occupent des addictions sur le mode de consultation ambulatoire (N1). Une pharmacie dispense les médicaments.

21Des signalements opérés par les membres de l’institution pénitentiaire informent le système sanitaire des problématiques de santé. Ces signalements sont fréquents et expriment un degré d’urgence souvent subjectif. L’équipe psychiatrique formule une réponse adaptée. À cet égard, le nouveau concept d’observatoire des fragilités expérimenté à Fleury-Mérogis ouvre des pistes intéressantes (voir encadré p. 25).

À Fleury-Mérogis, un observatoire des fragilités

Un concept nouveau de prévention et de prise en charge psychiatrique des détenus a été expérimenté dans le cadre du SMPR de la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Trois lits ont été individualisés au sein de l’unité hôpital de jour réservée aux hommes, pour constituer un « observatoire des fragilités ». Il s’agit de permettre une observation spécifique des situations de décompensation psychique aiguë et/ou transitoire nécessitant un soin individualisé intensif d’une durée de 24 à 72 h. Au terme de cette période, en général, il est possible de distinguer les individus n’ayant exprimé qu’une vulnérabilité passagère – due par exemple au « choc carcéral » – de ceux nécessitant une véritable prise en charge. Ces observations et ces soins favorisent l’apport d’une réponse graduée dans un cadre déterminé. La population cible n’est pas uniquement celle des détenus concernés par une problématique suicidaire.

22Depuis la loi de 1994, les hospitalisations complètes en psychiatrie doivent se faire dans les établissements de santé habilités à recevoir des patients en soins sous contrainte en psychiatrie. L’article D398 stipule que les détenus atteints de troubles mentaux ne peuvent rester en milieu pénitentiaire pour recevoir ces soins [14]. La loi du 5 juillet 2011, révisée en 2014, précise que cette forme d’hospitalisation est similaire à celle d’une hospitalisation décidée par le représentant de l’État. Un point essentiel consiste dans l’absence de maintien d’une escorte policière en milieu hospitalier psychiatrique, contrairement à ce qui est pratiqué en milieu hospitalier somatique.

23Cependant, la diminution spectaculaire du nombre de places d’hospitalisation en psychiatrie générale, les risques d’évasion et l’augmentation du nombre de malades mentaux en prison ont conduit les autorités publiques à créer des structures qui leur semblaient plus adéquates. Ainsi 17 Unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) sont-elles en cours de construction [15]. L’admission pourra s’y faire sur demande du représentant de l’État, mais aussi de par la propre volonté du détenu.

24Enfin, l’entrée en Unité pour malade difficile (UMD) est également possible mais reste exceptionnelle.

25Le psychiatre dispose donc d’un cadre légal d’hospitalisation garantissant les droits des patients comme c’est le cas à l’extérieur de la prison [16]. Mais cet aspect ne saurait occulter les difficultés propres à l’exercice en milieu carcéral, liées à deux cultures et deux objectifs antinomiques : d’un côté la prévention, l’accès aux soins, leur délivrance et leur continuité ; de l’autre la sanction et la surveillance du détenu.

Épidémiologie des pathologies psychiatriques en prison

26En 2011, 2200 hospitalisations d’office ont été décomptées, soit près de trois fois plus qu’au début des années 2000 [17]. Parallèlement, on observe depuis une vingtaine d’années une baisse conséquente des « non-lieux pour cause d’irresponsabilité pénale » liés à des troubles mentaux. En pratique, « l’altération » du discernement est souvent retenue au détriment de « l’abolition », et devient de ce fait une circonstance aggravante.

27Plusieurs études se sont intéressées aux troubles psychiatriques prédominants chez les patients incarcérés. L’une des plus récentes et robustes à notre connaissance, avec des données françaises, a été dirigée par Pierre Thomas en 2011 [18]. Elle relève des données très préoccupantes, comparativement à celles enregistrées en population générale (voir encadré p. 26).

Troubles psychiatriques prédominants

Comparaison entre patients incarcérés et population générale
- Troubles psychotiques :17,3 % vs 2 % en population générale,
- Troubles dépressifs :54 % vs 2 à 3 %,
- Troubles bipolaires :4,7 % vs 2 %,
- Troubles anxieux :40 % vs 5 à 12 %,
- Névrose traumatique :20 % vs 1 % en PG),
- Dépendance aux substances :70 % (dont 33 % d’alcoolisme et 37 % d’addictions diverses).

28Cette étude met en évidence une population fragile cumulant des éléments défavorables. Il n’existe pas une cause, mais tout un enchevêtrement de facteurs : la surpopulation carcérale – quasi constante ; l’augmentation de la fréquence des détentions et de leur durée ; le passage plus fréquent et de plus longue durée en quartier disciplinaire ; la violence qui prévaut entre les détenus et/ou avec les surveillants ; le moindre accès à la liberté provisoire ; l’isolement et la stigmatisation par les autres détenus ; le peu d’accès au travail, avec la perte des compétences et des habiletés dans un milieu maltraitant…

29L’accès aux soins reste lui-même difficile, d’où une perte de chance en termes de santé globale et d’espérance de vie.

30Enfin, par sa gravité et son importance actuelle en milieu carcéral, le suicide requiert une présentation à part (voir encadré p. 27).

Le suicide en prison : fréquence et facteurs favorisants

Avec un taux standardisé global de 14,7 suicides pour 100 000 habitants, la France se situe dans le groupe des pays à fréquence élevée, la moyenne étant de 10,2 pour 100 000 habitants au sein de l’Union européenne. De même, le taux français de 21,2 suicides pour 10 000 détenus est supérieur à la moyenne des grands pays européens1.
Certains facteurs de risque de suicide en prison ont pu être mis en évidence par une étude menée en 20082 :
  • le lieu d’incarcération – 74 % des suicides interviennent en maison d’arrêt vs 19 % en centre de détention et 5 % en maison centrale ;
  • le séjour en quartier disciplinaire – on y enregistre 7 fois plus de suicides qu’en détention normale ;
  • le début de l’incarcération ou, pour les détenus en mandat de dépôt, la période qui précède le jugement ;
  • la sortie de prison et le fait d’avoir un conjoint et/ou des enfants – qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, sont des facteurs de risque supplémentaires ;
  • les incidents survenus en détention – les tentatives de suicide, la non-réintégration, l’évasion ou la tentative d’évasion, les automutilations et la grève de la faim sont autant de facteurs aggravants.
L’âge moyen des personnes décédées par suicide est identique à l’âge moyen des détenus pour la population considérée, soit 35,8 ans.
Quatre-vingt-seize pour cent des suicides en prison s’effectuent par pendaison.
(1) Thomas P Santé en milieu carcéral, PDF, 2011. http://www.anp3sm.com/wp-content/uploads/2014/06/Thomas-Pierre-Sant%C3%A9-en-Milieu-Carc%C3%A9ral.pdf (Accessed : 17th May 2016).
(2) Ibidem.

Des situations particulières

Les mineurs incarcérés

31Quatre-vingt-dix pour cent des mineurs en détention se situent dans une tranche d’âge comprise entre 16 et 18 ans. En 2011, on dénombrait 688 mineurs en prison, dont plus de la moitié en préventive [19]. Légalement possible dès l’âge de 13 ans, l’emprisonnement provoque presque toujours un choc carcéral lors du premier séjour. La compréhension de l’incarcération par le jeune de moins de 16 ans est particulièrement difficile et aléatoire.

32La pathologie reste dominée par des éléments de carence affective et de troubles graves de la personnalité, et le soin psychiatrique est compliqué par la confusion entre lieu soignant et lieu punitif. Le maintien d’un parcours scolaire et de mesures éducatives est donc essentiel.

33Les conduites toxicomaniaques sont surreprésentées ; lorsqu’elles étaient inexistantes à l’entrée, elles sont presque toujours acquises au sortir de la prison. Depuis ces cinq dernières années, on note une augmentation des incarcérations chez les jeunes conduisant à la saturation des structures.

Les femmes prisonnières

34En 2011, la population féminine en prison représentait près de 5 % des détenus, dont un tiers en préventive [20]. Cette donnée est comparable à celle des autres pays européens. Les atteintes graves aux personnes constituent le motif de séjour dans près d’un tiers des cas. Les passages itératifs sont liés à la prostitution et à la toxicomanie.

35Toutes pathologies comparées, les demandes de consultation sont deux à trois fois plus importantes chez les femmes que chez les hommes. Les troubles anxio-dépressifs sont majoritaires, comme en population générale, mais prennent une acuité particulière en raison de la séparation familiale. L’éloignement des enfants et les difficultés à maintenir le lien socio-familial sont un facteur aggravant. Des naissances ont lieu en prison ; elles nécessitent une prise en charge spécifique qui n’est envisageable que dans trois établissements en France.

Les auteurs d’infractions à caractère sexuel

36Après avoir augmenté jusqu’en 2001 (24 % des incarcérés), cette population a diminué et s’est stabilisée en 2011 autour de 15 % [21]. La pression sociétale des dernières années a suscité un recours de plus en plus important aux soins et aux injonctions de soin. Cette démarche se heurte cependant aux difficultés de suivi socio-judiciaire dues au nombre insuffisant des moyens humains et à leur dispersion sur le territoire. La crainte de la récidive a incité, en 2007, à rendre le suivi automatique, le détenu ayant la possibilité d’engager les soins pendant son incarcération. Depuis 2008, 22 établissements pour peine sont spécialisés dans cette prise en charge spécifique. Le signalement du détenu en situation de suivi socio-médico-judiciaire est assuré par le directeur de ces prisons. Une réduction de la durée de peine peut être accordée par le juge lorsque le détenu se conforme à ce suivi. L’incitation est donc forte et la demande souvent soutenue. Le psychiatre est tenu de délivrer à tout patient en faisant la demande le certificat d’usage conforme à la législation. Néanmoins, la formation ainsi que la coordination entre les soignants de la prison et ceux de « l’après prison » restent délicates, malgré la création des Centres de ressources pour intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS).

37En ce domaine, le maintien du secret professionnel et de la confidentialité des données est difficile face aux nombreuses pressions et sollicitations de l’administration pénitentiaire. Il s’agit d’établir la distinction entre secret médical et fonction d’expertise.

38Enfin, l’organisation des soins et leur déroulement restent tributaires de la circulation au sein de la prison, laquelle s’exerce sous le contrôle des surveillants et en fonction de leur bonne volonté ou de leur disponibilité. Dans ce contexte, les partenariats sont souvent longs à établir et coûteux en énergie, les conseillers du service d’insertion pénitentiaire étant débordés par l’ampleur de la tâche et aiguillonnés par la politique de prévention de la récidive.

Problématiques contemporaines

La trop lente amélioration des conditions de vie

39La loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 et son décret d’application – daté seulement du 23 décembre 2013 – engagent une amélioration des conditions de vie carcérales. Toutefois, le manque de moyens financiers et l’accroissement persistant du nombre des incarcérations, y compris de court séjour, retardent leurs effets. Les locaux restent souvent sales et les conditions d’hygiène sont décriées par les autorités internationales et les associations d’aide aux détenus. L’ambiance en milieu pénitentiaire demeure très particulière avec son cortège de bruits et d’odeurs singulières, s’imprimant tant dans les mémoires que sur les vêtements. Les hurlements, la musique écoutée à toute force s’inscrivent dans une promiscuité souvent importante en raison de l’encellulement à deux – voire à trois – ce qui est contraire à la directive européenne préconisant la cellule individuelle. L’application de cette directive vient une nouvelle fois d’être repoussée.

40Certes, la loi insiste sur le travail avec les familles, le respect des droits du citoyen – même privé de liberté – ainsi que de sa dignité. La création d’unités de vie familiale, la facilitation des visites régulières de la famille ou des contacts téléphoniques et la préparation de la sortie du détenu sont encouragées. Mais cette bonne volonté ne résiste pas toujours au déficit en personnel sanitaire, aux contraintes de régulation de la vie carcérale et à la discontinuité des prises en charge à la sortie.

Un accès compliqué aux soins psychiatriques

41L’accès aux soins psychiatriques, s’il est organisé de manière systématisée, reste à parfaire. L’image liée au suivi psychiatrique reste stigmatisante pour le détenu, qui redoute également le non-respect de la confidentialité. Un nombre non négligeable de patients psychiatriques « omettent » ainsi d’évoquer leurs difficultés dans la crainte d’une « double peine » ! S’agissant des patients psychotiques, nombreux en prison, il leur est difficile de prendre régulièrement leur traitement dans un lieu où la compliance est modérée.

La persistance des pathologies addictives

42Une autre difficulté majeure tient à l’intrication des pathologies addictives et psychiatriques. Un nombre considérable de petits délinquants consomment du cannabis et d’autres toxiques. Les syndromes de sevrage sont fréquents, et plus encore les demandes médicamenteuses d’opiacés et/ou de benzodiazépines. Cette imprégnation « toxicomaniaque » en milieu pénitentiaire surprend le néophyte, confronté au paradoxe de consommateurs-vendeurs organisant la poursuite de leurs habitudes dans le lieu même qui signifie leur condamnation. Le sevrage est souvent aléatoire ou difficile à obtenir. Les traitements médicamenteux et de substitution font l’objet de trafic et/ou servent de monnaie d’échange [22]. Toutes ces données viennent heurter l’organisation des soins et sont sources de conflictualité.

Le poids des auto-agressions

43Le suicide – au taux si préoccupant – et l’automutilation restent souvent les seuls recours ouverts au détenu pour exprimer la détresse de sa situation ou la trop lente évolution de cette dernière, voire l’attente du procès ou d’une visite [23], [24]. Ici encore, le psychiatre se trouve à l’interface des demandes adressées à l’établissement : demandes de soins particuliers, de certificats ou encore d’éloignement de la vie carcérale via l’hospitalisation, parfois sous-tendues de pathomimies et de recherche de bénéfices secondaires… Il s’agit d’un exercice non dénué de périls ! Le soignant doit donc rester vigilant.

Conclusion

44La France n’a jamais incarcéré autant qu’au cours des dix dernières années. Pourtant, alors que le crépuscule sécuritaire s’étendait, le dispositif des soins de psychiatrie générale consacrait la primauté de l’ambulatoire sur l’hospitalisation. Mais avec le déclin marqué du recrutement en soignants psychiatriques, de plus en plus de patients souffrant de troubles mentaux se retrouvent en prison. En parallèle, la montée des conduites de trafic toxicomaniaque et leur répression, le rajeunissement des détenus – et en même temps leur vieillissement en prison du fait des sanctions incompressibles –, l’augmentation des courtes peines avec la multiplication des séjours sont autant de contraintes auxquelles se heurtent, au quotidien, les équipes en charge des soins.

45Les obstacles à l’hospitalisation en milieu psychiatrique, le manque de place en UMD et en UHSA imposent alors de recourir au dispositif de psychiatrie de secteur, malgré la bonne volonté de tous. Une fois le soin enfin établi, la dernière difficulté – mais non la moindre – est de le faire perdurer au-delà des murs, en extra-carcéral. D’ailleurs, un fait marquant est le taux élevé de suicides, non seulement en prison, mais aussi une fois celle-ci quittée.

46La récente loi Taubira devrait mécaniquement réduire le nombre de détenus. Mais l’augmentation des moyens attribués à la psychiatrie en prison, et la reconnaissance de cette pratique spécifique et difficile, restent incertaines. Elles n’en sont pas moins nécessaires.


Mots-clés éditeurs : psychiatrie, santé et prison

Date de mise en ligne : 12/07/2016

https://doi.org/10.3917/lae.163.0018