Le logisticien humanitaire
- Par Francisco Diaz
Pages 43 à 50
Citer cet article
- DIAZ, Francisco,
- Diaz, Francisco.
- Diaz, F.
https://doi.org/10.3917/seve.010.50
Citer cet article
- Diaz, F.
- Diaz, Francisco.
- DIAZ, Francisco,
https://doi.org/10.3917/seve.010.50
Notes
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[1]
Extrait du récit de Nicolas Toque, logisticien pour MSF au Niger en 2005, communication personnelle.
-
[2]
G. Isard, D. Klement, E. Quétin (dir.), Aide à l’organisation logistique d’une misison, 3e éd., MSF, 2003, 452 p.
-
[3]
G. Delmas, M. Courvallet, Technicien sanitaire en situation précaire, 2e éd., MSF, 1994, 120 p.
-
[4]
J. Davis, R. Lambert, Engineering in Emergencies, 2e éd., ITDG Publishing, 2002, 728 p.
1« Un briefing général avec la coordinatrice d’urgence est prévu pour le lendemain. Celui avec Steven, que je [1] viens remplacer, commencera sur le tas. Le lendemain est une journée de distribution pour les trois équipes qui composent le programme.
2Les distributions se répartissent géographiquement sur tout le département de Madarounfa dans la région de Maradi, une des régions les plus touchées par la crise nutritionnelle. Entre la mi-juillet et le début du mois d’août, quinze sites ont été déterminés dans ce département. Il s’agit de distributions ciblées, elles ne concernent que certains enfants : les moins de cinq ans, victimes de malnutrition modérée et tous ceux mesurant moins de 65 cm (un an et demi), tranche d’âge davantage vulnérable et touchée. Les distributions s’effectuent sur une base mensuelle. Chaque enfant du programme reçoit 25 kg d’Unimix (farines enrichies en vitamines et protéines) et 5 l d’huile. La ration est calculée pour couvrir également les besoins de la famille. Il est prévu d’effectuer trois distributions pour ce département.
3Une période de dépistage a eu lieu au début de la campagne pour enregistrer les enfants qui entrent dans les critères du programme. Il est réalisé par les équipes de distribution à l’aide de la MUAC (Mid-Upper Arm Circumference), permettant de calculer le périmètre brachial de chaque enfant pour déterminer son état nutritionnel. Trente mille ont été retenus sur un ensemble de 87 000 passés dans les circuits. Les enfants bénéficiaires, identifiés avec des bracelets, reçoivent la ration dans la foulée du dépistage, pour la majorité sur le même site. Ce dernier, choisi en fonction de la possibilité de stockage, est le plus souvent une école.
4Pour un site, le cycle dépistage/distribution s’effectue généralement en six jours : deux jours de dépistage, deux de distribution, et deux pour la sensibilisation préalable, étape indispensable pour assurer une couverture maximum et garantir le bon déroulement du dépistage et de la distribution. Lorsqu’un site est identifié, l’équipe a la charge d’informer les autorités traditionnelles et administratives du village. Après avoir expliqué le travail de l’association et l’objectif du programme, le rôle de chacun est discuté. Les autorités sont chargées d’informer leur population et de la sensibiliser sur l’importance de respecter les consignes, notamment concernant l’organisation de l’attente de la distribution, à laquelle les autorités participent activement. Leur rôle est prépondérant et garantit un peu plus le bon déroulement de la distribution. À l’équipe MSF d’organiser correctement la zone d’attente et le circuit, pour leur donner la possibilité de canaliser la foule et de faire respecter le calme.
5En moyenne, 2 000 personnes sont attendues sur chaque site de distribution (deux à trois fois plus s’il s’agit du dépistage). Ceci ne représente pas un nombre très important en soi : au Soudan, par exemple, certaines distributions s’effectuaient pour 8 000 personnes en quatre heures. Cependant, le choix du site était beaucoup plus flexible car il n’y avait aucune contrainte de stockage. Dans le cas des distributions à Maradi, le fait de devoir organiser le circuit et la zone d’attente à proximité d’un bâtiment rend difficile la gestion de la foule, élément pourtant déterminant. Il est impossible de faire passer un message face à une foule, très difficile de l’organiser a posteriori, une fois les personnes présentes. Si la désorganisation de la foule est presque systématiquement synonyme de débordements, avec un risque d’accident physique important pour les mamans et leurs enfants, il signifie également l’arrêt de la distribution ou du dépistage.
6L’essentiel du travail d’organisation de la foule s’effectue donc en amont. Le rôle des chefs de village et la gestion de l’espace en constituent les deux piliers. Ils ne sont cependant pas suffisants : la fluidité du circuit, la garantie d’avoir en stock suffisamment de nourriture, la connaissance précise que chaque membre de l’équipe a de sa tâche et leur coordination sont également des garanties nécessaires. Chaque équipe de distribution est composée de membres fixes : huit assistants nutritionnels répartis aux points clefs du circuit, un ou deux assistant(s) logistique en charge du bon fonctionnement de celui-ci ou de la gestion de la foule. Un(e) infirmier(ère) consulte les enfants malades ou sévèrement malnutris qu’il(elle) adresse aux structures médicales appropriées. Le chlorateur est en charge d’organiser l’approvisionnement, le traitement et la distribution de l’eau à la population comme à l’équipe. Trois chauffeurs assurent le déplacement de l’équipe. Un responsable d’équipe coordonne les activités.
7Les jours de dépistage ou de distribution, en fonction du site et du nombre de personnes attendues, entre trente et soixante journaliers sont embauchés à différents postes : gardes sur le circuit ou aux alentours, manœuvres pour le déstockage des rations, l’approvisionnement en eau ou sa distribution. […] »
Les contextes d’intervention
8Nous voyons dans cet extrait du récit de Nicolas que le rôle du logisticien en mission est extrêmement diversifié et assujetti aux réalités de l’endroit et du moment où il intervient. On y distingue la structure générale d’un projet que l’on va retrouver dans la province de l’ouest du Darfour lors d’un déplacement de population qui fuit la guerre. On remarquera la même inspiration dans l’organisation de l’équipe au Pakistan, qui prend en charge les victimes d’un tremblement de terre.
9Les contextes d’intervention sont donc multiples et variés. Ils sont liés à l’histoire passée et récente des populations victimes d’une crise. Afin d’en marquer quelques caractéristiques, on peut les réunir en quatre grandes familles : les conflits et post-conflits, les épidémies et endémies, les catastrophes naturelles et enfin les exclusions dites « sociales ».
10Des activités chirurgicales pourront être déployées pour porter secours aux victimes d’un conflit armé. La prise en charge médicale et nutritionnelle de populations déplacées ou réfugiées qui fuient les combats ou les pillages et viols qui les accompagnent pourra être organisée. Dans le centre de traitement du choléra (CTC), on prendra soin des patients en garantissant une assistance médicale spécifique basée sur la réhydratation et un fidèle respect des règles d’hygiène internes à la structure. Le sauvetage de bébés orphelins abandonnés dans une société qui les renie se traduira par la mise en place d’une crèche où les taux de mortalité pourront être circonscrits.
11L’organisation d’une réponse opérationnelle adaptée doit prendre en compte à chaque fois de nombreux éléments qui ont trait à la politique, à la culture, à l’organisation sociale, à la présence ou non de structures publiques, à l’économie de l’endroit où notre attention s’est portée. Mais c’est l’humain qui restera le centre d’attention principal de l’intervention. Le reste n’est pris en compte que pour optimiser les chances de résultats positifs de l’action.
Le rôle de la logistique humanitaire
12Il existe, bien sûr, des règles et des principes généraux, une charte, des politiques et des savoir-faire [2] qui guident notre travail. Celui-ci n’est pas uniquement éclairé par notre goût pour l’improvisation ou par la capacité d’adaptation à l’environnement dont nous pourrions, et devons, faire preuve. Chaque intervention est spécifique et ne doit jamais être traitée comme une habitude. Toute mission peut être considérée comme une première mission. Notre responsabilité, au sein d’une ONG médicale et humanitaire, consiste à participer à l’amélioration de la pertinence, de l’efficacité et de l’efficience des opérations de secours mises en œuvre.
13Ces concepts se traduisent par des compositions d’équipes pluridisciplinaires, sur les terrains comme au siège, où se retrouvent des représentants du corps médical et paramédical, des personnes chargées de la gestion des finances, des responsables des ressources humaines, des chargés de communication, du personnel administratif et des logisticiens, hommes ou femmes orchestres, curieux de nature. L’ensemble est coordonné et dirigé par un responsable des opérations. On ne pourrait prétendre à l’efficacité dans nos programmes sans cette représentation de métiers, variée et riche en compétences.
14En effet, la perception que peut avoir un « non médical » du type d’action à mener est complémentaire de celle du médecin ou de l’infirmier. Sa compréhension du milieu, des pratiques culturelles, des enjeux politiques et économiques, des mouvements saisonniers de populations qui suivent le parcours de la saison des pluies, par exemple, aidera à préciser les effets d’une crise, naturelle ou générée par l’homme, sur les habitants d’une région. Une fois la crise mieux comprise, il convient de définir le type d’actions à développer pour en favoriser l’impact sur la population. Le logisticien aura alors à garantir que le support qu’il pourra fournir répond à certaines recommandations, fondées sur du bon sens, validées en interne par l’association et qui, souvent, sont des références internationales.
Les domaines de compétence des logisticiens
15Le logisticien en mission devra assurer, lors du démarrage d’un projet, l’installation de l’équipe au complet. Il aura pour but de lui trouver un ou des logement(s), en location. Il recherchera les cuisiniers qui pourront satisfaire les préoccupations culinaires des expatriés en mission. Il organisera l’installation du bureau à partir duquel les opérations pourront être coordonnées. Cet espace devra être équipé de moyens de communication et informatiques qui permettront d’établir le lien avec les autres secteurs ou acteurs impliqués dans l’opération.
16Il devra recruter les chauffeurs et les former à l’entretien des véhicules qui seront soit la propriété de l’agence, soit en location. Si la flotte est importante, il devra également identifier un mécanicien. Il contactera enfin des gardiens, sur qui se fonde le sentiment de sécurité qui doit régner dans les locaux de l’institution. On a pour habitude d’appeler ce logisticien le « log vie ».
17Parallèlement à l’installation de l’équipe, la logistique opérationnelle doit rapidement se déployer. Celle-ci, aux mains d’un logisticien généraliste, sera en charge, suivant le type d’activités médicales projetées, de lancer la construction de structures médicales temporaires, comme des centres nutritionnels thérapeutiques, des centres de traitement du choléra, des salles d’hospitalisation, par exemple.
18Une multitude d’activités de support seront alors nécessaires pour permettre un fonctionnement de qualité de ces espaces médicalisés. L’éclairage et l’instauration d’une chaîne du froid seront assurés grâce à l’installation d’un système autonome générateur de courant. L’utilisation de matériel médical, comme des bistouris ou des extracteurs d’oxygène, est elle aussi dépendante, entre autres, de la qualité du réseau électrique que le logisticien aura pu (faire) installer. La mise à température des pharmacies sera une de ses préoccupations majeures afin de permettre la conservation des vertus des médicaments.
19La réussite d’une intervention de grande envergure, en particulier celles qui visent à fournir de la nourriture aux enfants victimes de malnutrition, dont le nombre de bénéficiaires est hélas souvent élevé, dépend de la qualité de l’approvisionnement qui devient un élément crucial dans la liste des activités dont est responsable le logisticien. Afin de garantir une bonne gestion de ses stocks, il positionnera des magasiniers qui devront tenir à jour des inventaires et reporter tous les mouvements d’articles. On l’appellera ici « log appro ». Il sera chargé de réguler ses commandes afin d’éviter les ruptures de stock.
20Avant que le volume ou le niveau de difficulté ne dépasse les compétences du logisticien généraliste, polyvalent et expérimenté, entreront en scène les spécialistes.
21La quantité et la qualité [3] de l’eau potable à distribuer dans les structures médicales et à la population sont définies de manière à satisfaire, de manière graduelle mais rapide, des critères de composition bactériologique puis physicochimique qui ne mettent plus en danger la vie des personnes. Au Darfour, en 2004, plusieurs millions de litres d’eau étaient produits chaque jours et distribués à plusieurs centaines de milliers de déplacés internes. Des ingénieurs en hydrogéologie peuvent nous aider à définir la meilleure option technique possible pour garantir la qualité de cet approvisionnement.
22La réhabilitation d’un hôpital de district de cent cinquante lits isolé au milieu du Katanga devra être étudiée et planifiée par un architecte. Les travaux seront ensuite conduits par un chef de chantier expérimenté.
Un profil, une formation et un parcours
23Le logisticien est d’abord quelqu’un de curieux. Il cherche à mieux maîtriser les aspects de son environnement dont dépendra la réussite de ses projets. Il est bien conscient que seul, il ne peut rien. Il s’entourera des compétences nécessaires à l’accomplissement des tâches qui lui sont confiées. Il appuiera ses choix et décisions sur le bon sens.
24Généraliste et polyvalent, il n’a pas de formation spécifique. Il aura pu être mécanicien ou technicien agricole comme gestionnaire de base de données. Il est doué pour l’organisation et la gestion d’équipe. La maîtrise d’un métier manuel est considérée comme une qualité. Lorsqu’il est spécialiste, il a suivi un cursus académique de niveau supérieur complété par une expérience professionnelle pratique. Il devient alors responsable d’activités spécifiques, comme l’approvisionnement en eau potable, la gestion de parc automobile, la construction.
25Mais c’est surtout dans la recherche d’idées nouvelles, dans la prise d’initiative, dans le refus de l’inacceptable que les logisticiens gagnent leurs lettres de noblesse.
26Après avoir participé aux journées d’accueil durant lesquelles un premier tableau de la « mission humanitaire » est dressé par des personnes expérimentées, le candidat à l’expatriation est « validé » par le chargé du recrutement actif du département des ressources humaines.
27Un stage de six jours, le PPD (préparation au premier départ), au centre de formation logistique Ceforlog, aidera le logisticien à mieux appréhender les différents métiers de la logistique humanitaire tout en démystifiant son rôle lors de sa première expérience de terrain, le « log PM » (logisticien première mission). À son retour, après trois à six mois de pratique, il pourra participer au TLB (technique logistique de base) où sont passées en revue plus en profondeur toutes les techniques rencontrées au cours des projets : l’énergie, la chaîne du froid, la radiotélécommunication, l’EHA (eau, hygiène, assainissement), la construction, la gestion de parc automobile, l’approvisionnement, l’informatique. Après deux ou trois missions, il accède à la catégorie « expérimenté ».
28Ce sera le cumul de nouvelles expériences [4], sur différents terrains, dans différents environnements, enrichies par des formations ad hoc comme l’EauSP (l’approvisionnement en eau potable en situation précaire), qui aidera le logisticien à prendre les responsabilités de coordinateur logistique. Il sera alors chargé de la définition et du suivi des activités logistiques à l’échelle d’un pays. D’autres méthodes, comme la formation à distance via Internet ou des modules d’autoformation sur CD-Rom, viennent compléter la gamme variée de supports pédagogiques. La formation Forelog (formation de responsables logistiques) lui donnera les outils pour mieux approcher et s’approprier ce rôle dans l’équipe de coordination où il aura en particulier, en étroite collaboration avec le chef de mission, la responsabilité d’évaluer les risques pour les équipes à évoluer dans l’environnement qui leur est proposé. La sécurité est également un des volets à suivre par le coordinateur logistique.
29Il est en contact dès ce moment avec le superviseur logistique, qu’il deviendra peut-être après plusieurs années de terrain, et qui, depuis le siège, doit lui fournir le support nécessaire à la réalisation des activités qu’il coordonne dans le projet.
30Le directeur de département, entouré d’une équipe de personnes expérimentées et compétentes, doit être à l’écoute des demandes des différents secteurs de l’organisation, des terrains, des autres départements et adapter les axes d’évolution de la logistique en s’appuyant sur les objectifs opérationnels qui sont le reflet des orientations politiques définies par le conseil d’administration élu par les membres de l’association.
31Nombre de personnes pensent qu’il est simple de tenir ce rôle, souvent confondu avec celui d’homme à tout faire. Il est vrai que nous agissons dans plusieurs domaines sans toujours avoir une formation académique spécifique. Mais tout ne s’apprend pas à l’école.