Les nouvelles formes d’organisations de soins de santé primaires (OSSP) sont-elles associées à une meilleure expérience de soins chez les patients atteints de maladies chroniques au Québec ?
- Par Raynald Pineault,
- Roxane Borgès Da Silva,
- Sylvie Provost,
- Michel Fournier
- et Alexandre Prud’homme
Pages 119 à 128
Citer cet article
- PINEAULT, Raynald,
- BORGÈS DA SILVA, Roxane,
- PROVOST, Sylvie,
- FOURNIER, Michel
- et PRUD’HOMME, Alexandre,
- Pineault, Raynald.,
- et al.
- Pineault, R.,
- Borgès Da Silva, R.,
- Provost, S.,
- Fournier, M.
- et Prud’homme, A.
https://doi.org/10.3917/spub.150.0119
Citer cet article
- Pineault, R.,
- Borgès Da Silva, R.,
- Provost, S.,
- Fournier, M.
- et Prud’homme, A.
- Pineault, Raynald.,
- et al.
- PINEAULT, Raynald,
- BORGÈS DA SILVA, Roxane,
- PROVOST, Sylvie,
- FOURNIER, Michel
- et PRUD’HOMME, Alexandre,
https://doi.org/10.3917/spub.150.0119
Notes
-
[1]
Direction de santé publique de l’Agence de la santé – 1301, rue Sherbrooke est - H2L1M3 Montréal – Québec.
-
[2]
Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal.
-
[3]
Faculté de sciences infirmières – Pavillon Marguerite d’Youville – C.P 6128 – succursale Centre-ville – H3C 3J7 Montréal – Québec.
Introduction
1L’augmentation du nombre de personnes âgées et la prévalence croissante des maladies chroniques qui y est associée exigent des systèmes de santé une prise en charge plus globale des individus atteints de maladies chroniques, particulièrement en ce qui concerne les soins de santé primaires [1-3]. Pour répondre à ces besoins, différents modèles de prise en charge des maladies chroniques ont été proposés, le plus connu étant le Chronic Care Model [4]. Ce modèle préconise une approche de soins intégrés à tous les niveaux pour une prise en charge globale et multidisciplinaire des problèmes liés aux maladies chroniques. Il prévoit également la mise en place de mécanismes organisationnels pour soutenir ces pratiques, et des liens inter organisationnels pour atteindre une meilleure coordination et intégration des services. Apparentés au Chronic Care Model, d’autres modèles ont été proposés pour la prestation des soins de santé primaires, dont celui centré sur le patient (patient-centered care), qu’on associe étroitement au concept de la maison médicale (Medical Home) [5-10]. Tous ces modèles mettent l’accent sur des éléments communs, notamment le partage des responsabilités entre professionnels de la santé dans une perspective de multidisciplinarité, le rôle actif joué par l’individu dans le suivi de sa maladie, l’importance des communications facilitées par un système d’information clinique et l’insertion des pratiques cliniques dans un cadre organisationnel qui en soutient l’exercice et facilite les liens avec les autres composantes du système de santé [3, 11].
2S’inspirant de ces modèles, et dans le but de favoriser une meilleure prise en charge des individus atteints de maladies chroniques, deux nouvelles formes d’organisation de soins de santé primaires (OSSP) ont été créées au Québec depuis 2003 : les groupes de médecine de famille (GMF), favorisant une plus grande continuité des soins, et les cliniques-réseau (CR), favorisant une plus grande accessibilité des services. La complémentarité entre ces deux modèles d’OSSP devait permettre une offre de soins primaires plus complète et mieux intégrée, particulièrement pour les individus atteints de maladies chroniques [12-14].
La réforme des soins primaires au Québec
3Au début des années 2000, le Québec a entrepris d’importantes réformes de son système de santé, impliquant plus particulièrement les soins de santé primaires. Deux nouveaux modèles d’OSSP ont été mis en place : le GMF en 2003 et la CR en 2005 [12]. Un GMF est composé de six à dix médecins qui travaillent avec des infirmières pour fournir des services à des patients inscrits, sur une base non-géographique (entre 10 000 et 15 000 personnes par GMF). Le GMF bénéficie d’une subvention du Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS) en soutien à son fonctionnement, en échange d’une offre minimale de services et selon le nombre de patients inscrits. Il offre également une accessibilité accrue grâce à des heures d’ouverture prolongées et à la participation à un système de garde régional. En novembre 2013, il y avait 255 GMF accrédités, dont 41 à Montréal et 38 en Montérégie, les deux régions qui ont participé à cette étude. Un modèle complémentaire au GMF a été implanté dans les deux régions à l’initiative de l’Agence régionale de la santé : la CR. Celle-ci vise plus spécifiquement à améliorer l’accessibilité, en favorisant la prestation des services sans rendez-vous et l’accès aux supports techniques de radiologie et de laboratoire ainsi qu’aux spécialistes. Elle bénéficie d’un soutien financier de l’Agence régionale. En août 2013, il y avait 52 CR au Québec, dont 36 à Montréal et quatre en Montérégie. La distinction entre GMF et CR est souvent floue, d’autant plus que certains OSSP ont un double statut de GMF et de CR, bénéficiant ainsi de deux sources de financement : provinciale et régionale. En novembre 2013, 32 OSSP avaient le double statut de GMF-CR à Montréal et en Montérégie.
4L’objectif de cet article était d’apprécier dans quelle mesure ces nouvelles formes d’OSSP favorisent une meilleure expérience de soins pour les individus atteints de maladies chroniques, en comparaison avec les autres formes d’OSSP qu’on retrouve au Québec.
Méthodes
Enquêtes auprès de la population et des OSSP
5Notre étude comportait deux enquêtes, menées en 2010, dans les deux régions les plus peuplées du Québec, Montréal et la Montérégie [15]. Ces deux régions représentaient, en 2010, 43 % de la population totale du Québec [16]. La première enquête a été réalisée par téléphone auprès de 9 180 adultes âgés de 18 ans ou plus choisis au hasard dans la population. L’échantillon a été stratifié de façon non proportionnelle (environ 400 répondants dans chacun des 23 territoires appartenant aux deux régions). Les données ont été pondérées afin de tenir compte des probabilités de sélection inégales résultant de l’échantillonnage stratifié. Une pondération poststratification a été appliquée pour l’âge et le sexe, basée sur les données estimées du recensement canadien en 2010 [17]. Le taux de réponse à cette enquête a été de 56 %. Le questionnaire populationnel portait sur l’affiliation des répondants aux OSSP, leur profil d’utilisation de services de santé, leur expérience de soins, leurs besoins non comblés et les services préventifs reçus entre 2008 et 2010 [15]. Le questionnaire a été construit principalement à partir de deux instruments validés pour évaluer l’expérience de soins, soit le Primary Care Assessment Survey et le Primary Care Assessment Tool [18-20], auxquels nous avons ajouté quelques questions lorsque le sujet n’avait pas été abordé. Outre les informations obtenues sur l’expérience de soins, le questionnaire auprès de la population permettait également de documenter certaines caractéristiques individuelles des répondants telles que le sexe, l’âge, le niveau de scolarité, la situation économique, la perception de l’état de santé et la présence de morbidités [15].
6La seconde enquête incluait toutes les OSSP (N = 606) dans les deux régions [21]. Le taux de réponse à cette enquête a été de 62 %. Dans chaque organisation, un informateur-clé, généralement le médecin chargé des questions professionnelles et administratives de l’OSSP, a rempli le questionnaire.
7Les deux enquêtes ont été jumelées grâce à l’identification, par les répondants à l’enquête populationnelle, de leur source habituelle de soins primaires au cours des deux années précédant l’enquête. À défaut d’identifier une source habituelle de soins, le répondant identifiait l’OSSP qu’il avait le plus fréquentée durant les deux dernières années. Cette OSSP était alors considérée comme sa source habituelle de soins.
Maladies chroniques sélectionnées
8Les données sur les maladies chroniques proviennent du questionnaire populationnel, dans lequel il était demandé aux répondants si un médecin leur avait déjà dit qu’ils étaient atteints de certaines maladies. Parmi ces maladies, nous avons retenu les suivantes : affections cardiaques (maladie coronarienne, insuffisance cardiaque), respiratoires (broncho-pneumopathie chronique obstructive, asthme), musculo-squelettiques (arthrite, arthrose, rhumatisme), facteurs de risque (FR) cardiométabolique (hypertension, diabète, hypercholestérolémie) ou autres maladies chroniques (accident vasculaire cérébral, cancer, etc.). Les répondants étaient ensuite classés en fonction de la présence ou non de ces maladies chroniques. Les personnes qui étaient atteintes d’une seule maladie étaient classées dans la catégorie correspondant à cette maladie. Celles qui étaient atteintes de plusieurs maladies chroniques étaient classées dans la première catégorie figurant dans la liste de maladies triées selon un ordre hiérarchique décroissant, comme l’indique le diagramme présenté dans la figure 1. Cet ordre correspond à un nombre décroissant de morbidités multiples associées à la morbidité principale [14].
Classification hiérarchique des utilisateurs d’OSSP selon le groupe de maladies chroniques auquel ils appartiennent, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)
Classification hiérarchique des utilisateurs d’OSSP selon le groupe de maladies chroniques auquel ils appartiennent, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)
Différents modèles d’OSSP
9Un modèle d’OSSP a été attribué à chacune des organisations à l’aide de listes administratives tenues par le MSSS et les Agences de santé et services sociaux de Montréal et de la Montérégie. Les OSSP ont été classées de la façon suivante : GMF, CR, OSSP ayant le double statut GMF-CR, Centres locaux de services communautaires (CLSC) et unités de médecine familiale (UMF), cabinets médicaux de groupe, cabinets médicaux à prestataire unique. Les CLSC sont des OSSP à gouvernance publique mises en place dans les années 1970, combinant la prestation des services sociaux et de santé ; les médecins y sont généralement salariés. De plus, ce modèle d’OSSP intègre les différentes actions de santé publique au niveau local, en interaction étroite avec la direction régionale de santé publique. Les UMF sont des unités d’enseignement qui reproduisent en grande partie la philosophie des soins préconisée par le CLSC, mettant l’accent sur l’approche psychosociale et la prévention [22]. Parmi les différents modèles d’OSSP, les cabinets médicaux de groupe et à prestataire unique demeurent les organisations dominantes en termes de nombre et de volume de patients traités [23, 24]. Ils sont régis par une gouvernance privée, sous le contrôle des médecins, qui y sont rémunérés à l’acte. Les charges sont partagées mais non les revenus. Pour cette étude, les GMF implantés dans un CLSC ou dans une UMF ont été classés dans la catégorie GMF.
Expérience de soins
10Les variables dépendantes concernent l’expérience de soins rapportée par les utilisateurs de services au cours des deux années précédant l’enquête (2008-2010). Les données sur l’expérience de soins se rapportent à la source habituelle de soins primaires. Six indices ont été construits à partir de 33 indicateurs issus du questionnaire : accessibilité des services, continuité des soins, globalité, résultats des soins, perception de besoins non comblés et services préventifs reçus. Les quatre premiers indices d’expérience de soins sont exprimés par des scores sur une échelle de zéro à dix points. La présence de besoins non comblés au cours des six mois précédant l’enquête, rapportée par le répondant, est mesurée en pourcentage. Enfin, les services préventifs reçus sont mesurés par le pourcentage des services préventifs reçus par les répondants parmi ceux recommandés par les lignes directrices, compte tenu de leurs caractéristiques individuelles [25]. La liste des indicateurs qui composent les indices d’expérience de soins et la construction des indices se trouvent dans l’un de nos articles publiés [26].
Analyse des données
11Des analyses de régression linéaires multi-niveaux ont été utilisées pour mesurer l’association entre les modèles d’OSSP et l’expérience de soins chez les personnes atteintes de maladies chroniques. La variable portant sur la présence de besoins non comblés étant dichotomique une analyse de régression logistique multi-niveaux été appliquée. Dans toutes les analyses, nous avons utilisé le sexe, l’âge, le niveau de scolarité, la situation économique et l’état de santé perçu comme variables d’ajustement. Le logiciel STATA [12] a été utilisé pour effectuer les analyses.
Résultats
La couverture populationnelle des modèles d’OSSP
12La figure 2 montre l’importance des différents modèles d’OSSP au regard de leur nombre, de leur taille, du nombre d’utilisateurs pris en charge et d’individus atteints de maladies chroniques. Les cabinets de groupe constituent la catégorie la plus importante en termes de pourcentage d’utilisateurs pris en charge (39,7 %) alors que les GMF représentent la catégorie la plus importante parmi les nouvelles formes d’OSSP (25,3 %). Les cabinets médicaux à prestataire unique, tout en représentant une proportion de près du tiers des OSSP, ne représentent qu’une faible proportion de médecins qui y exercent et un faible pourcentage d’utilisateurs pris en charge. En revanche, les nouvelles formes d’OSSP (GMF-CR, GMF et CR) sont généralement de grande taille et prennent en charge un pourcentage proportionnellement élevé d’utilisateurs. Les individus atteints de maladies chroniques sont proportionnellement bien partagés entre les différents modèles d’OSSP.
Répartition (en %) des OSSP et proportion des utilisateurs desservie selon le modèle d’OSSP, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)
Répartition (en %) des OSSP et proportion des utilisateurs desservie selon le modèle d’OSSP, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)
Caractéristiques individuelles et expérience de soins
13Le tableau I présente les caractéristiques individuelles des utilisateurs selon le groupe de maladies chroniques auquel ils se rattachent. Par exemple, les hommes sont davantage représentés que les femmes dans la catégorie des maladies cardiaques et des facteurs de risque cardiométabolique. Les individus sont plus âgés dans le groupe des maladies cardiaques et plus jeunes dans celui des maladies respiratoires et autres maladies chroniques. Le pourcentage d’individus de niveau de scolarité primaire est plus élevé dans la catégorie des maladies cardiaques. Enfin, le pourcentage d’individus ayant une perception mauvaise ou moyenne de leur état de santé est plus élevé dans la catégorie des maladies cardiaques et plus faible dans les catégories facteurs de risque cardio-métabolique et sans maladie chronique. Ces résultats semblent refléter un degré croissant de gravité des maladies.
Caractéristiques individuelles (en %) et expérience de soins (score moyen sur 10) des utilisateurs selon le groupe de maladies chroniques auquel ils se rattachent, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)a
Caractéristiques individuelles (en %) et expérience de soins (score moyen sur 10) des utilisateurs selon le groupe de maladies chroniques auquel ils se rattachent, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)a
a p ? 0,05 (Réf. : individus sans maladie chronique).14Sauf pour l’accessibilité, l’expérience de soins est généralement plus favorable pour les individus atteints de maladies chroniques comparativement à ceux qui ne le sont pas (tableau I). Cependant, les individus appartenant aux groupes maladies respiratoires et autres maladies chroniques semblent avoir l’expérience de soins la moins favorable. Pour tous les individus atteints de maladies chroniques, l’accessibilité des services est généralement plus faible relativement aux personnes sans maladie chronique, alors que la continuité des soins est plus élevée. La répartition des utilisateurs dans les modèles d’OSSP selon les catégories de maladies chroniques révèle que le pourcentage d’individus par maladie varie peu entre les OSSP (tableau II).
Répartition des utilisateurs de chaque type d’OSSP (en %) selon le groupe de maladies chroniques auquel ils se rattachent, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)a
Répartition des utilisateurs de chaque type d’OSSP (en %) selon le groupe de maladies chroniques auquel ils se rattachent, 2008-2010 (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)a
a p ? 0,05 (Réf. : cabinet médical de groupe).L’expérience de soins selon le groupe de maladies chroniques et le modèle d’OSSP
15Le tableau III présente les résultats des analyses de régression multi-niveaux, d’abord sur l’association entre les maladies chroniques et l’expérience de soins pour tous les utilisateurs de services, ensuite sur l’association entre les modèles d’OSSP et l’expérience de soins pour les individus atteints de maladies chroniques. Dans le cas de l’association entre la présence de maladies chroniques et l’expérience de soins, on observe que le score de continuité des soins et le pourcentage de services préventifs reçus sont plus élevés pour tous les individus atteints de maladies chroniques, comparativement à ceux qui n’ont pas de maladies chroniques. Le degré d’accessibilité est moins élevé pour les individus dans les groupes maladies respiratoires et autres maladies chroniques. Ces mêmes individus rapportent un degré plus élevé de besoins non comblés. Les individus dans la catégorie facteurs de risque cardio-métabolique, pour leur part, rapportent à un degré moindre des besoins non comblés. Enfin, la globalité et les résultats de soins présentent des profils similaires : les individus atteints de maladies cardiaques, de troubles musculo-squelettiques et de facteurs de risque cardio-métabolique rapportent des scores plus élevés pour ces deux indicateurs.
Association entre l’expérience de soins des utilisateurs, leur groupe de maladies chroniques et le modèle d’OSSP constituant leur source habituelle de soins, 2008-2010 a (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)
Association entre l’expérience de soins des utilisateurs, leur groupe de maladies chroniques et le modèle d’OSSP constituant leur source habituelle de soins, 2008-2010 a (Régions de Montréal et de la Montérégie, Québec, Canada)
a Les résultats sont ajustés pour le sexe, l’âge, le niveau de scolarité, la situation économique et la perception de l’état de santé des utilisateurs.16La deuxième partie du tableau III montre les résultats de l’analyse de régression multi-niveaux pour l’association entre les modèles d’OSSP et l’expérience de soins chez les individus atteints de maladies chroniques. Concernant l’accessibilité, tous les modèles d’OSSP se comparent au cabinet médical de groupe, à l’exception du cabinet à prestataire unique, qui montre un niveau plus faible d’accessibilité. Aucun des six modèles d’OSSP ne se démarque du cabinet médical de groupe au chapitre des besoins non comblés. Le cabinet médical à prestataire unique se distingue par un niveau élevé de continuité, de globalité des soins et de services préventifs reçus. La CR obtient des scores plus faibles d’expérience de soins, tant pour la continuité, la globalité, les résultats de soins que les services préventifs reçus. Le GMF/CR suit les mêmes tendances que la CR pour la continuité et les résultats de soins. Le GMF, pour sa part, se démarque du cabinet de groupe pour aucun des indicateurs.
Discussion
17Les résultats présentés dans cet article montrent que le niveau d’accessibilité aux services offerts par la source habituelle de soins primaires est relativement moins élevé que pour les autres indices d’expérience de soins. Dans aucune des catégories des maladies chroniques, l’accessibilité aux services n’est supérieure pour les individus atteints de ces maladies à celle des individus qui ne présentent pas de maladies chroniques. Ce résultat semble refléter des problèmes persistants au chapitre de l’accessibilité, que les GMF et les CR n’ont pas réussi à résoudre complètement.
18Les besoins non comblés sont plus importants pour les individus dans les groupes maladies respiratoires et autres maladies chroniques, alors qu’ils sont moins élevés pour ceux dans la catégorie facteurs de risque cardio- métabolique. Les maladies respiratoires et musculo-squelettiques sont des maladies qui génèrent une part importante d’anxiété et d’inconfort et les composantes non médicales de ces maladies sont importantes [27, 28]. Ceci pourrait expliquer le plus haut niveau de besoins non comblés chez les individus atteints de ces maladies.
19La globalité et les résultats de soins sont positivement associés à toutes les maladies chroniques, sauf pour les catégories maladies respiratoires et autres maladies chroniques. L’évolution des maladies respiratoires se caractérise par une succession d’épisodes aigus séparés par des périodes sans trop de complications résiduelles. Ceci pourrait contribuer à une perception moins positive des résultats de soins. De plus, tel que mentionné plus haut, ces maladies comportent une dimension psychologique dont il faut tenir compte dans leur suivi et qui peut influencer la perception de la globalité des soins offerts [27, 29].
20La continuité des soins est meilleure pour tous les individus atteints de maladies chroniques. Ce résultat est rassurant car le suivi et la prise en charge des individus atteints de maladies chroniques exigent un lien étroit de continuité avec la source habituelle de soins [3]. Par contre, seuls les cabinets médicaux à prestataire unique se démarquent positivement des cabinets médicaux de groupe pour la continuité des services offerts aux individus présentant des maladies chroniques. On constate que le GMF, dont le mandat principal était d’assurer une meilleure continuité, ne se démarque pas des cabinets médicaux de groupe à cet égard, alors que les CR et GMF-CR sont associés négativement à la continuité. La prestation des soins dans ces nouveaux modèles d’OSSP repose sur des équipes multi-professionnelles. Le rapport du patient avec d’autres professionnels que le médecin, à court terme du moins, peut être perçu négativement par le patient, habitué à un rapport singulier avec son médecin traitant. C’est le point qu’apporte D. Safran dans ses études lorsqu’elle soulève que les patients peuvent réagir négativement à la venue des nouveaux professionnels non médecins dans la prestation de soins, surtout lorsqu’on ne les a pas informés au préalable [30]. Comme le montrent nos données, cette hypothèse semble aussi corroborer le fait que les cabinets médicaux à prestataire unique sont associés à une meilleure continuité des soins que les autres modèles d’OSSP [14].
21La globalité et les résultats de soins sont associés de la même façon avec les maladies chroniques mais non avec les modèles d’OSSP. Les cabinets médicaux à prestataire unique et les CLSC/UMF obtiennent les meilleurs scores de globalité. Dans le cas des cabinets médicaux, ceci peut s’expliquer par la relation entre le patient et le médecin qui influence positivement la perception des patients [31]. Les CLSC/UMF adoptent des pratiques davantage orientées vers la prévention et les aspects psychosociaux des maladies chroniques et accordent une plus grande importance au mode de consultation sur rendez-vous, ce qui pourrait expliquer les scores positifs qu’ils obtiennent pour la globalité.
22Dans l’ensemble, le niveau des services préventifs reçus est élevé pour toutes les maladies chroniques. Ce résultat n’est pas surprenant puisque les services préventifs évalués dans l’enquête, qu’ils soient de dépistage ou de conseil, portent sur la prévention des maladies chroniques. Ce résultat est rassurant puisque la prévention vise principalement les facteurs associés au développement de maladies chroniques. Relativement au cabinet médical de groupe, les pratiques cliniques préventives sont plus élevées dans les cabinets médicaux à prestataire unique, et moins élevées dans les CR. Les GMF ne se démarquent pas des cabinets de groupe en termes de services préventifs reçus.
Forces et limites
23La plus grande force de notre étude est le jumelage d’une enquête populationnelle d’expérience de soins à une enquête organisationnelle auprès de toutes les organisations des services de soins primaires. Ce jumelage nous a permis de dresser un portrait global de l’organisation des services de soins primaires dans les deux régions les plus peuplées du Québec qui représentent plus de 40 % de la population totale [16].
24Notre étude comporte également des limites. Comme c’est le cas dans toutes les enquêtes, la perception des répondants peut être influencée par des biais de mémoire et de désirabilité sociale. De plus, comme il s’agit d’un devis transversal et non longitudinal, il n’est pas possible de faire de l’inférence causale. À partir de nos résultats, nous ne pouvons donc pas conclure à des effets favorables ou défavorables associés à l’implantation de nouveaux modèles d’OSSP, puisque notre devis transversal ne nous permet pas de contrôler pour l’effet de sélection possible des OSSP qui sont devenues GMF ou CR. Enfin, il n’existe pas de mesures universellement acceptées de l’expérience de soins et nos résultats s’appliquent spécifiquement à la façon dont nous avons construit ces indices.
Conclusion
25Dans l’ensemble, les résultats obtenus pour les nouveaux modèles d’OSSP implantés au Québec apparaissent décevants. Les nouveaux modèles d’OSSP, créés lors des réformes du début des années 2000, ne se révèlent pas supérieurs aux cabinets médicaux de groupe en ce qui concerne l’expérience de soins rapportée par les individus atteints de maladies chroniques. Les limites de notre étude imposent toutefois une certaine prudence dans l’interprétation de ces résultats. Le changement prend du temps et il est possible que le potentiel de ces nouvelles formes d’OSSP ne se soit pas encore révélé pleinement [32]. De plus, les indicateurs d’expérience de soins n’ont peut-être pas la sensibilité nécessaire à l’évaluation d’un tel changement, d’autant plus dans le cas des maladies chroniques, où l’expérience de soins peut être influencée par la satisfaction qui est généralement positive chez les malades chroniques.
26En conclusion, dans une perspective de système de santé, un seul modèle d’OSSP ne suffit pas à assurer toutes les facettes de l’expérience de soins. Les OSSP sont plutôt complémentaires qu’interchangeables à cet égard. Ce constat impose une réflexion sur l’avenir des nouvelles formes d’OSSP et le besoin de développer des stratégies de collaboration interorganisationnelle, plutôt que de concurrence pour améliorer l’efficience du système de soins de santé [26, 33].
27Aucun conflit d’intérêt déclaré
Références
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Mots-clés éditeurs : expérience des soins, maison de santé, maison médicale, maladie chronique, organisation des services de soins de santé, pratique professionnelle privée, soins de santé primaires
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Date de mise en ligne : 26/03/2015
https://doi.org/10.3917/spub.150.0119