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Article de revue

Recours aux soins dentaires au Liban : de la perception vers la réalité

Pages 429 à 438

Citer cet article


  • Daou, D.,
  • Josseran, L.
  • et Saliba, C.
(2022). Recours aux soins dentaires au Liban : de la perception vers la réalité. Santé Publique, . 34(3), 429-438. https://doi.org/10.3917/spub.223.0429.

  • Daou, Dany.,
  • et al.
« Recours aux soins dentaires au Liban : de la perception vers la réalité ». Santé Publique, 2022/3 Vol. 34, 2022. p.429-438. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-sante-publique-2022-3-page-429?lang=fr.

  • DAOU, Dany,
  • JOSSERAN, Loïc
  • et SALIBA, Christiane,
2022. Recours aux soins dentaires au Liban : de la perception vers la réalité. Santé Publique, 2022/3 Vol. 34, p.429-438. DOI : 10.3917/spub.223.0429. URL : https://stm.cairn.info/revue-sante-publique-2022-3-page-429?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spub.223.0429


Notes

  • [1]
    Indice de carie pour les adultes où le « C » signifie Carie, le « A » signifie Absente et le « O » signifie Obturée et D pour référer aux dents définitives.
  • [2]
    Paracétamol en DCI.
  • [3]
    Ibuprofène en DCI.

1 L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) considère l’accès aux soins buccodentaires comme une condition primordiale pour améliorer la qualité de vie des individus [1]. Cette institution a ainsi reconnu la maladie bucco-dentaire comme partie intégrante du groupe des maladies non transmissibles (diabète, maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires chroniques…) [2]. Cependant, malgré les efforts internationaux pour faire de la santé bucco-dentaire un droit humain fondamental [3], le recours à ces soins demeure un problème majeur de santé publique, particulièrement dans les pays en développement. Afin de quantifier cette problématique, l’OMS a déterminé l’indice CAOD [4, 5] (Dents Cariées, Absentes et Obturées) pour mesurer la prévalence de la carie et indiquer le niveau de recours aux soins buccodentaires.

2 Le Liban, pays en développement, est selon l’OMS une des zones du monde à la prévalence de carie très élevée (supérieure à 4,4 chez les enfants de 12 ans et supérieure à 13,9 chez les adultes de 35 à 44 ans) [6]. En effet, des travaux libanais ont montré que seuls 15 à 30 % de la population consultent annuellement pour des soins dentaires [7, 8], ce qui témoigne d’un niveau faible de recours. Une étude du début des années 2000 comparant les besoins et les soins faisait apparaitre que seuls 4 % des besoins étaient satisfaits. À la même période, des études médico-économiques avaient estimé que les dépenses de soins dentaires au Liban se situaient entre 80 et 90 millions de dollars US [8], alors que les besoins de soins étaient évalués à plus de 2,5 milliards de dollars US [8]. Cette situation ne fait que s’accentuer depuis ; en 2016, on observait même une diminution du taux de recours aux services de soins dentaires depuis l’an 2000 [9]. De plus, une étude en milieu scolaire a récemment montré que l’indice de carie CAOD [1] tend à la dégradation pour les années à venir [10]. Ce constat est renforcé par une étude de 2018 qui montre que la composante « C » augmente avec l’âge tandis que la composante « O » reste faible pour toutes les tranches d’âge, ce qui indique un manque de recours aux soins [11]. La question d’un manque de dentistes pourrait se poser, mais n’a en fait aucun sens dans le contexte libanais. En effet, ce pays a un ratio de 128 dentistes pour 10 000 habitants [12, 13, 14]. Ce ratio est supérieur à quasi tous les pays de l’OCDE dont la moyenne est de 61 dentistes pour 10 000 habitants. À titre d’information, le ratio le plus bas est celui du Mexique avec 10 dentistes pour 10 000 habitants [13]. En dépit de cette abondance, le recours aux soins dentaires au Liban demeure un problème de santé publique, accompagné de son corolaire, la dégradation de la santé buccodentaire. Face à ce constat, plusieurs questions se posent pour expliquer ce non-recours des Libanais aux soins dentaires : quels sont les déterminants possibles du recours aux soins buccodentaires chez les Libanais ? Est-ce que ce non-recours aux soins dentaires est lié au coût financier qu’ils représentent, ou au contraire à un défaut de connaissances et à une mauvaise perception de la profession de la part des Libanais ?

3 À la lumière de ce qui précède, l’objectif de cet article est d’explorer les facteurs déterminant le recours aux soins dentaires des habitants des deux gouvernorats, Beyrouth et le Mont-Liban, afin d’envisager des solutions.

Méthode

4 Nous avons choisi une approche qualitative exploratoire permettant d’étudier le recours aux soins dentaires des Libanais de deux gouvernorats, celui de Beyrouth et celui du Mont-Liban, entre avril et septembre 2018. Cette étude permet d’explorer la problématique selon deux angles distincts : un premier concerne directement les bénéficiaires et un second concerne les professionnels.

Échantillonnage et collecte de données

5 La population de l’étude se compose de 20 bénéficiaires et sept dentistes (tableau I). L’échantillonnage, non probabiliste et accidentel, repose sur des critères d’inclusion spécifiques. Les critères d’inclusion des bénéficiaires portaient sur la parité entre hommes et femmes, la nationalité libanaise, le domicile dans un des deux gouvernorats étudiés et un âge supérieur ou égale à 21 ans et inférieur ou égale à 64 ans. Les critères d’inclusion des dentistes visaient la parité (homme/femme), une expérience professionnelle supérieure à deux ans et une installation dans un des deux gouvernorats étudiés (figure 1).

Tableau I

Description de l’échantillon de l’étude qualitative de la perception du recours aux soins dentaires au Liban (Beyrouth et Mont-Liban) – 2018

EffectifsHommesFemmesÉtendu de l’âge des répondants
Bénéficiaires20911♂ : 21 et 64
♀ : 22 et 54
Dentistes74325 et 46

Description de l’échantillon de l’étude qualitative de la perception du recours aux soins dentaires au Liban (Beyrouth et Mont-Liban) – 2018

Figure 1

Les gouvernorats du Liban et les zones enquêtées

Description de l'image par IA : Carte du Liban avec gouvernorats et zones enquêtées.

Les gouvernorats du Liban et les zones enquêtées

6 Méthode de collecte : les données ont été recueillies en ayant recours à la méthode d’entretiens semi-directifs, réalisés auprès de la population cible. Au cours de ces entretiens, l’enquêteur a exploré les perceptions, les attitudes, les représentations sociales et les facteurs déterminant le comportement de recours aux soins buccodentaires de la population libanaise étudiée.

7 Pour les besoins de l’enquête de terrain, deux guides d’entretien ont été élaborés en se basant sur la revue de littérature à partir d’un existant construit et utilisé précédemment [15, 16]. Le guide des bénéficiaires a été rédigé en arabe. Il était composé de 12 questions divisées en trois parties : la santé dentaire, la perception du dentiste, la pratique du recours aux soins dentaires et les facteurs favorisant/entravant le recours. Le guide des professionnels a été rédigé en français et en arabe, et a été divisé en trois parties : l’expérience de la profession, la perception par le dentiste de l’avis des patients en rapport avec le recours aux soins dentaires, et les facteurs favorisant ou entravant le recours aux soins buccodentaires. Les deux guides ont été testés auprès de sept bénéficiaires et de deux dentistes respectivement. La saturation des résultats a été atteinte à la seizième entrevue des bénéficiaires et à la cinquième entrevue des dentistes.

Considérations éthiques

8 Les données ont été recueillies avec le consentement libre et éclairé des interrogés et dans le respect de la dignité des participants et de leur vie privée. Les entretiens ont été anonymisés pour garantir la confidentialité des données [17]. Les entretiens ont été enregistrés avec l’autorisation expresse des personnes interviewées. Les bandes sonores ont été détruites après retranscription.

Analyse des données

9 Les entretiens semi-dirigés ont été intégralement retranscrits. Les verbatims ont été regroupés par question dans un tableau de synthèse pour être analysés. Les discours des bénéficiaires et des dentistes ont été analysés séparément, puis catégorisés selon la théorie du comportement planifié [18]. L’explication du comportement des Libanais face aux soins dentaires repose ainsi sur le modèle PRECEDE/PROCEED de Green et Kreuter [19]. Ce dernier est un modèle qui permet d’analyser la situation, de déterminer les priorités et les objectifs intégrés au sein du programme de promotion de la santé [20] et de bien visualiser la relation entre les facteurs environnementaux et les comportements individuels [21]. Selon ce modèle, le premier acronyme PRECEDE renvoie aux facteurs « prédisposants qui motivent le recours aux soins dentaires et qui sont associés aux connaissances, aux perceptions, aux attitudes et comportements des citoyens-bénéficiaires vis-à-vis du dentiste et des soins dentaires, les facteurs facilitants et ceux de renforcement, identifiés par le diagnostic éducationnel et environnemental et de l’évaluation de ce diagnostic » [21], alors que le second acronyme, PROCEED, renvoie aux « politiques, réglementations et organisations dans le développement éducationnel et environnemental » [20]. Composé d’approximativement neuf étapes, ce modèle sert à guider l’implantation et l’évaluation des programmes de santé.

Validité Interne et Externe

10 Cette étude répond aux critères de validité interne. Elle est fiable, car les propos des personnes interviewées ont été enregistrés, retranscrits soigneusement et vérifiés auprès de certaines d’entre elles par la suite. Elle est crédible, car elle suit une méthode scientifique de collecte de données par entretiens semi-directifs ; elle est plausible par la cohérence présentée avec d’autres informations et connaissances mises en évidence dans la revue de la littérature montrant les trois facteurs qui influencent le comportement de recours aux soins selon le modèle conceptuel de Kreuter et Green : facteurs prédisposants, facilitants et de renforcement [22, 23]. Une triangulation des données entre chercheurs (l’analyse des transcriptions a été faite par deux chercheurs, puis revue par un troisième) ainsi qu’une triangulation de sources (bénéficiaires et dentistes) ont permis la validation des résultats. La validité externe est obtenue et concerne la transférabilité des données à d’autres contextes du pays ; l’échantillon de convenance ou accidentel représente la diversité de la population étudiée dentistes/bénéficiaires, les résultats rejoignent les données des études internationales, et une saturation des données est atteinte pour décrire le plus exactement possible la population étudiée [24].

Résultats

11 Les résultats sont présentés en trois parties, conformément aux composantes de la phase de définition des déterminants comportementaux du modèle de Kreuter et Green. La première section présente les facteurs prédisposant aux recours aux soins dentaires, la seconde section porte sur les facteurs facilitant le recours à ces soins, alors que la troisième section regroupe les facteurs de renforcement. Chaque groupe de résultats distingue également la vision des bénéficiaires et celle des dentistes.

12 Les principales caractéristiques socio démographiques de l’échantillon des 27 personnes interrogées, sont présentées dans le tableau I.

13 Les bénéficiaires interrogés étaient âgés de 21 à 64 ans. Parmi eux, on compte 11 femmes et 9 hommes. Les dentistes étaient, quant à eux, tous âgés de plus de 25 ans et pratiquaient la dentisterie dans les régions de Beyrouth et du Metn (District situé dans le Gouvernorat du Mont-Liban).

Facteurs prédisposant le recours aux soins dentaires

Selon les bénéficiaires

Liens entre santé buccale et état de santé

14 L’analyse des entretiens menés auprès des bénéficiaires révèle une importante disparité dans leurs connaissances du lien qui existe entre santé buccale et état de santé. La majorité des bénéficiaires interrogés évoque une relation entre l’hygiène buccale et différentes pathologies comme « l’apparition d’abcès dentaires, d’inflammations buccales ou de gingivites […] » (H et F de différents âges), ou bien des « […] céphalées intenses, otalgies, et plusieurs autres complications » (F, infirmière, 42 ans), comme cela a été précisé par certains, les « infections chroniques de la bouche peuvent influencer le cœur […] » (F, éducatrice, 34 ans). Adoptant une vision plus holistique de la santé, certains bénéficiaires estiment que la santé buccale peut impacter les relations sociales en raison, par exemple, de « […] la mauvaise haleine […] » (F, vendeuse, 30 ans) ou parce que « la bouche affecte toute la psychologie et tu te sens mal à l’aise […] » (F, employée de banque, 31 ans).

15 Un seul bénéficiaire a affirmé que « la mauvaise hygiène et négliger le brossage des dents sont les principaux facteurs de risque des maladies buccodentaires […] ». (F, militaire, 27 ans). Les patients ont, par ailleurs, évoqué des facteurs de risques moins connus de la population, tels que le tabac, la consommation excessive d’alcool ou de boissons gazeuses, et certains patients considèrent « […] le tabac et l’alcool [comme facilitants] le dépôt de plaques dentaires […] ». (H, sécurité, 34 ans ; H, comptable, 23 ans).

Perceptions des bénéficiaires de la santé dentaire et du dentiste

16 Selon les bénéficiaires, l’état de santé bucco-dentaire n’affecte pas seulement l’état de santé général mais il affecte aussi l’humeur, la productivité et les relations à autrui.

17 D’autre part, ils reconnaissent que la consultation odontologique régulière est aussi bien vécue positivement que négativement. Toutefois, peu la décrivent positivement. Seulement cinq bénéficiaires ont qualifié le dentiste d’humaniste et de consciencieux et l’ont considéré comme « une personne précise et méticuleuse ». La plupart des bénéficiaires ont une image négative de ce professionnel et associent sa consultation à l’angoisse, la peur, la torture et la douleur, « […] j’ai une phobie réelle. Quand j’ai décidé de visiter le dentiste, j’ai suivi des rencontres avec un groupe de thérapie pour les phobies dentaires », (H, acteur, 43 ans), « quand tu dis dentiste, tu dis sûrement douleur » (H, 31 ans, management), « je n’aime pas la visite du dentiste malgré que mon médecin soit mon amie, car je crains la douleur, je deviens angoissé lorsque je pense à la douleur que je vais supporter après les soins […] » (H, acteur, 43 ans). Cette perception négative pousse les bénéficiaires vers l’automédication.

18 Ils ont ainsi tendance à prendre des antalgiques ou anti-inflammatoires « je prends des médicaments analgésiques ou des anti-inflammatoires tels que le Panadol®[2], Profinal®[3] […] » (F, éducatrice, 52 ans ; H, employé municipal, 38 ans) et à mettre en œuvre des traitements antalgiques symptomatiques « je commence par un gargarisme avec de l’eau et du sel puis je prends des anti-inflammatoires » (F, infirmière diplômée, 42 ans ; F, soldat armée libanaise, 27 ans) pour éviter de consulter.

Bénéficiaires, médecine dentaire préventive et facteurs entravant la visite

19 Le recours ou non aux soins dentaires est lié aux expériences antérieures des bénéficiaires. La plupart de ceux-ci ont affirmé l’importance d’une visite régulière chez le dentiste, mais seule une minorité la concrétise, du fait du coût élevé des traitements. Ils ont aussi rapporté qu’ils réduisent le nombre de leurs visites dentaires à cause du stress engendré. Ils ont complété en précisant que seules la douleur ou l’apparition d’un problème soudain les poussent à consulter. Parmi eux, un des bénéficiaires a décrit la consultation comme affreuse, « la quantité de stress et les sentiments qui accompagnent les visites chez le dentiste sont affreux. De plus, quand il n’y a pas de douleur ou quelque chose qui nous gêne, pourquoi aller ? » (F, éducatrice, 52 ans).

20 L’accessibilité financière apparait également comme un frein important à une consultation chez le dentiste : « […] j’évite la visite car cela coûte cher quoiqu’elle soit très utile » (F, éducatrice, 52 ans). Les bénéficiaires ont également rapporté d’autres freins à la consultation comme une mauvaise expérience antérieure : « Le traumatisme que j’ai subi quand j’étais petit. » (H, éducation catéchèse, 38 ans), le manque de temps « Surtout les préoccupations de chaque jour et le rythme rapide de la vie. Le temps pèse lourd sur nos calendriers » (F, éducation sportive, 34 ans) et le stress perçu de la part des bénéficiaires « la phobie dentaire, l’angoisse, la peur du dentiste et des injections, la panique lorsque la personne pense aux effets résultant des soins et lorsqu’on n’aime pas le dentiste […] » (F, infirmière diplômée, 42 ans). Cependant, certains libanais pensent qu’il existe des facteurs favorisant le recours au dentiste, tels que ses conseils, ses compétences et la qualité de la relation praticien-patient. Enfin, des bénéficiaires ont apprécié les conseils de leur dentiste puisque « […] ses instructions et avis donnent au patient réconfort et l’encouragent aux soins […] » (F, soldat Armée Libanaise, 27 ans ; H, comptable, 23 ans), d’autres, enfin, ont apprécié ses qualités humaines puisqu’ils « pensent que le rôle majeur du dentiste c’est de bâtir de bonnes relations avec le patient […] » (F, employée de banque, 31 ans).

Les bénéficiaires et le choix du dentiste

21 Les facteurs qui amènent les bénéficiaires à choisir un praticien sont de trois ordres : les facteurs interpersonnels, l’installation en secteur privé ou public et l’environnement psycho-social. Les bénéficiaires ont conclu que les qualités humaines du dentiste peuvent réduire les sentiments de peur et d’angoisse durant la consultation. Quant à la détermination du choix entre le secteur privé ou public, la grande majorité des interviewés a fait le choix d’un cabinet dentaire privé : « je préfère les cliniques privées, c’est plus rassurant et réconfortant, un dentiste qualifié a ses propres clients » (H, mécanicien, 34 ans). Peu de personnes ont choisi une prise en charge dans des dispensaires et des centres de soins publics, et cela avant tout pour des raisons économiques « […] les soins dentaires coûtent très cher ailleurs » (F, Business et Management, 22 ans).

22 Les expériences antérieures avec d’autres dentistes constituent un déterminant important du choix du dentiste. Les interviewés ont affirmé que le côté relationnel avec le dentiste rend la consultation plus agréable et les encourage à consulter régulièrement. L’un d’eux a affirmé que le dentiste doit être « […] quelqu’un qui ne se concentre pas seulement sur le travail mais qui comprend le patient et le met à l’aise […] » » (F, employée de banque, 31 ans), alors qu’un autre bénéficiaire attend du dentiste qu’il ait « […] un visage souriant, il doit être aimable et avoir un bon esprit […] » (F, employée en compagnie d’assurance, 36 ans ; F, éducation sportive, 34 ans). En outre, les expériences négatives antérieures des patients limitent visiblement leurs recours aux soins dentaires futurs. Enfin, les bénéficiaires déclarent que le mécontentement face à la prise en charge, le non-réconfort psychologique et une mauvaise expérience antérieure marquent leur parcours de patient et les découragent de choisir un nouveau dentiste en les détournant de la consultation dentaire.

Selon les dentistes

Connaissances et dentistes

23 Pour les dentistes, la majorité des bénéficiaires présente un manque d’éducation sanitaire quant à la relation entre hygiène buccale et état de santé générale, et a une mauvaise représentation des conséquences du non-recours aux soins dentaires. L’un des dentistes a confirmé qu’« une grande partie des patients a toujours besoin de sensibilisation via des programmes de prévention » (F, 27 ans). Au contraire, d’autres ont affirmé que les bénéficiaires connaissent l’existence d’une relation entre l’hygiène buccale et la santé générale, mais ils ne sont pas capables de définir ce lien avec précision « […] d’après ce que je vois, ils connaissent peu ce lien » (F, 42 ans ; F, 46 ans), « Oui, ils connaissent la base mais pas les détails. Ils savent qu’il y a lien mais pas quoi au juste » (H, 38 ans ; H, 35 ans).

Praticiens et dentisterie

24 Bien que les dentistes évoquent une certaine satisfaction de leur métier, notamment concernant l’indépendance dont ils bénéficient, la majorité est peu enthousiaste en décrivant sa pratique, évoquant sa pénibilité, la concurrence entre professionnels et les conditions de travail difficiles au Liban. L’un des dentistes a affirmé qu’il est « satisfait, mais la profession devient de plus en plus dure au Liban […] » (H, 38 ans), alors qu’un autre a considéré la profession comme « acceptable, mais fatigante » (F, 42 ans). Les dentistes pensent qu’ils sont plus vulnérables que d’autres professions médicales dans un contexte de crises économiques, d’insécurité et d’instabilité qui règnent dans le pays. Selon eux, cela influence le recours aux soins dentaires des patients et affecte, de fait, leur situation économique. Plusieurs d’entre eux rapportent que « […] les crises économiques, les guerres et l’insécurité politique règnent sur le pays et influencent la rentabilité […] » (F, 46 ans) et « bien sûr que non, le rendement financier n’est pas très satisfaisant […] » (F, 46 ans).

Facteurs facilitant le recours aux soins dentaires

Selon les bénéficiaires

25 Selon les entrevues avec les bénéficiaires, les facteurs facilitant l’accès aux soins dentaires se résument essentiellement à l’accessibilité physique et financière, la disponibilité du patient et du dentiste et l’environnement physique des lieux de soins.

26 L’accessibilité financière joue un rôle primordial dans le recours ou non aux soins dentaires. Les bénéficiaires interviewés ont confirmé que le coût élevé des soins dentaires et l’absence de couverture sociale limitent cet accès aux soins. Cependant, ils ont considéré que les facilités de paiement proposées par les dentistes sont un moyen d’y accéder. L’accessibilité physique a été également considérée comme essentielle : l’emplacement du cabinet dentaire influe sur la décision de soins. Ainsi, la proximité avec le domicile ou la possibilité de se garer encouragent à se faire soigner, alors que l’éloignement du cabinet ou les embouteillages sont des freins à la consultation dentaire. D’autres facteurs ont été mentionnés comme favorisant les soins (disponibilité des rendez-vous, horaires du cabinet…). En revanche une attente importante, la non-disponibilité du praticien (surtout en cas d’urgence) sont autant de facteurs limitant le recours.

27 Il s’est avéré, selon les bénéficiaires, que l’environnement physique des lieux de soins est considéré comme crucial pour le recours. La propreté du cabinet, le respect des normes d’hygiène, la modernité des instruments ou du matériel utilisés (et la présence d’une ambiance agréable) sont perçus comme des facteurs qui encouragent aux soins « un cabinet où il n’y a pas de bruit car le son des instruments et de la machine sont les plus gênants » (F, vendeuse, 30 ans ; F, employée socio-scolaire, 54 ans).

Selon les dentistes

28 La comparaison entre les réponses des dentistes et des patients montre que l’accessibilité financière est le principal facteur de renoncement aux soins. Les praticiens en ont conscience « […] l’argent vient en premier lieu » (H, 44 ans) ; « c’est le facteur financier, car pas de couverture » (F, 42 ans). D’autre part, selon les dentistes, seuls l’environnement physique de la clinique dentaire et l’hygiène pourraient être considérés comme des facteurs facilitant les visites régulières des bénéficiaires. Les dentistes ont enfin mentionné que certaines techniques de soins utilisées au cours du traitement rassurent le patient « […] l’utilisation de la caméra intra buccale qui permet au patient de voir tout ce qui se passe lors des soins […] » (H, 28 ans). Enfin, les conditions d’exercice ont été considérées comme un facteur entravant, car elles usent le dentiste par la fatigue et les difficultés du marché « […] elle est fatigante. Même au niveau physique je me fatigue trop » (F, 42 ans) et « la profession devient de plus en plus dure au Liban […] » (H, 38 ans).

Facteurs de renforcement

29 En général, le recours ou non aux soins dentaires est renforcé par différents éléments. Les facteurs de renforcement positif ont été clairement observés dans les réponses des bénéficiaires qui ont montré que l’existence d’une relation de confiance entre le dentiste et le patient est nécessaire pour encourager et faciliter la consultation dentaire. Les réponses des bénéficiaires ont également montré que les caractéristiques personnelles des dentistes forment un facteur de renforcement pour le recours aux soins. À cet égard, les dentistes ont confirmé les facteurs déjà mentionnés par les bénéficiaires.

Discussion

30 Cette étude est une des premières à s’intéresser aux déterminants du recours aux soins dentaires au Liban. Nos résultats montrent que ces déterminants sont multiples, portant aussi bien sur le manque de connaissances sanitaires des patients que sur la perception négative de la profession ou encore le coût des soins pour les patients. Ces éléments sont connus dans la littérature internationale, mais non objectivés dans le contexte libanais. Or, celui-ci est spécifique et paradoxal comme vu précédemment. En effet, il est admis que, dans les pays en développement, le principal frein aux recours aux soins dentaires est le déficit de professionnels. Or, si le recours aux soins dentaires est limité au Liban et la santé dentaire de la population insatisfaisante [6], le Liban ne manque pas de dentistes, au contraire. Il convient dès lors de s’interroger sur les attitudes des Libanais vis-à-vis du recours aux soins dentaires, afin d’explorer les raisons de ce non-recours et y proposer des réponses.

Santé buccale et état de santé général

31 Les maladies buccodentaires constituent un problème de santé publique croissant dans les pays en cours de développement [25]. Cela est lié, pour partie, au manque d’éducation de la population, qui est une barrière au recours aux soins dentaires [26]. Les résultats de notre étude sont conformes à ce constat et montrent que la population a une connaissance limitée du lien entre l’état de santé général et la santé buccale. Ce constat est confirmé par les dentistes qui ajoutent que si les patients connaissent ce lien, ils sont incapables de le définir avec précision. Et même si les bénéficiaires sont en capacité de citer convenablement certains facteurs de risque de l’altération de la santé buccale (tabac, alcool, hérédité ou manque d’hygiène buccodentaire), cette connaissance reste limitée, car une alimentation déséquilibrée, riche en sucre est sous-estimée dans son impact sur la santé dentaire. Les résultats de notre étude sont conformes avec d’autres travaux qui confirment que le manque d’éducation buccodentaire constitue une barrière de recours aux soins dentaires [27]. Ces éléments montrent qu’il est nécessaire de développer, au Liban, l’acquisition d’aptitudes individuelles au sein de la population, afin de limiter les comportements à risque. Cela pourrait notamment s’appuyer sur la sensibilisation de la population aux facteurs de risque et à l’intérêt d’un suivi buccodentaire régulier, afin de modifier les attitudes puis les comportements de prévention de la population.

Perception du dentiste

32 La perception négative des dentistes par les patients est courante, et les professionnels libanais n’y échappent pas. Or, il s’agit d’un frein important et bien connu sous le nom de « cercle vicieux de l’anxiété dentaire » de Berggren. Le patient passe ainsi par 4 étapes qui sont : 1/ la peur ou l’anxiété (qui conduisent à), 2/ l’évitement des soins (qui entraine), 3/ la détérioration de la dentition (qui a pour conséquences), 4/ la honte/la culpabilité/le sentiment d’infériorité qui renvoient à leur tour à la peur, etc. [28]. Lutter contre ce phénomène passe par la formation des professionnels, qui peut porter sur l’accueil/la prise en charge du patient ; la qualité de la relation soignant/soigné ; la qualité des soins… [29]. Au total, former les professionnels à l’évolution de leurs pratiques est primordial pour voir s’améliorer la santé buccodentaire de la population.

33 Ainsi, en luttant contre les représentations négatives de la profession, il est possible d’augmenter l’adhésion du public aux soins dentaires [30]. Il est, d’autre part, indispensable d’améliorer les conditions d’exercice des professionnels, qui participent à la démotivation exprimée, laquelle impacte leurs pratiques et, en retour, la perception de la population. Il serait ainsi déterminant que le Parlement Libanais porte le projet de loi sur la couverture des soins dentaires, assurant ainsi l’accessibilité financière aux soins pour les patients et des revenus stables pour les praticiens. Une étude menée en 2014 a montré que près de 60 % des dentistes libanais avait un revenu < 1500 $/ mois [7]. En effet, il n’existe pas, à ce jour, de prise en charge financière par la sécurité sociale des soins dentaires au Liban [22].

Bénéficiaires et médecine dentaire préventive

34 Nos résultats montrent que les patients estiment le recours régulier au dentiste comme important pour la prévention. Pourtant, une étude libanaise récente a montré que seulement 16 % de la population a consulté un professionnel dans l’année écoulée et que le 1er motif de consultation reste une douleur résistante à l’automédication [31]. Ceci est cohérent avec les données internationales qui confirment ce constat : en Amérique du Nord, la douleur est l’une des principales causes du recours aux soins dentaires [27]. Ce point est essentiel, car il montre l’importance d’engager la population dans des programmes de promotion de la santé pour lui apporter la capacité d’adopter un comportement de prévention et ne plus être seulement dans le curatif face à une situation aiguë. L’organisation de programmes de prévention, comme « M’T Dents » en France, par exemple, qui incitent les jeunes à adopter les bons réflexes, est essentielle [32]. Nos résultats montrent d’ailleurs que les praticiens libanais sont prêts à s’engager dans ce sens. De tels programmes permettent, outre une prise en charge directe des soins dentaires des enfants (réduction de la prévalence des caries entre 6 et 12 ans), l’appropriation de comportements qui les conduiront vers des consultations de prévention à l’âge adulte. Cependant, la mise en place de tels programmes prend du temps. Aussi, il pourrait être pertinent de débuter par l’organisation de journées portes ouvertes (consultations gratuites) dans les dispensaires et les cabinets, surtout dans les régions rurales et les plus défavorisées. Ces activités permettraient non seulement d’évaluer l’état buccodentaire de la population, mais aussi de créer un contact direct entre patients et dentistes pour minimiser la crainte des individus concernant ces professionnels.

Accessibilité financière des soins

35 Comme nous l’avons évoqué précédemment, la question du coût doit être évoquée, car elle constitue un frein majeur à l’accès aux soins (rapportée par les patients et les professionnels) sur lequel tous les programmes de promotion de la santé échoueront [22]. Si la part la plus défavorisée de la population ne peut pas se permettre financièrement ces soins, elle ne consultera pas, même en cas de nécessité [33]. En effet, des travaux internationaux montrent que les personnes qui ne peuvent assumer le coût des soins dentaires sont aussi celles qui ont le plus mauvais état dentaire et qui ont le plus besoin de soins. Il est indispensable que les autorités de santé mettent tout en œuvre pour lutter contre le creusement des inégalités sociales de santé au sein du pays au détriment des plus défavorisés, qui est in-fine une limite au développement économique du pays [34]. Car, il est à noter que, dans le système de santé libanais, la sécurité sociale ne couvre pas les soins dentaires. Seules quelques mutuelles, accessibles en fonction des professions (Caisses mutuelles : professeurs de l’Université Libanaise, fonctionnaires de l’État, etc.), prennent en charge ces soins [22].

36 Dans l’attente de la prise en charge financière évoquée précédemment, qui ne pourrait être mise en place qu’à long terme, il est indispensable de pousser la population à utiliser les services des centres de soins de santé primaires accrédités par le ministère de Santé Publique (MSP), gérés par le MSP, le Ministère des affaires sociales, les municipalités, des associations nationales ou internationales, et d’inciter les associations caritatives et les centres confessionnels à développer une offre de soins dentaires primaires alternative (urgences, traitements des caries…).

37 Ce travail présente plusieurs limites. Tout d’abord, seuls des adultes de 21 ans (âge d’accès au droit de vote) à 64 ans (retraite) ont été interrogés. Cependant, nous pensons que les personnes interrogées ont décrit un comportement et une perception des soins dentaires cohérents avec ceux de l’ensemble de la population. Cette classe d’âge représente la part la plus importante de la population libanaise. D’autre part, l’absence d’évolution de l’accès aux soins depuis plusieurs années rend transposable aux moins de 21 ans le ressenti des plus jeunes de notre échantillon.

38 Enfin, seules deux régions du Liban sur huit (Beyrouth et le Metn du Mont Liban) (figure 1) ont été enquêtées. Néanmoins, ces deux régions sont les plus peuplées du pays représentant la diversité de la population libanaise et une large étendue des perceptions. L’échantillon choisi montre la diversité des interviewés (bénéficiaires/dentistes) et la saturation des données permet une description la plus exact possible de la population étudiée, autorisant une transférabilité des résultats à d’autres régions du pays (tableau II).

Tableau II

Pourcentage des habitants et des dentistes par gouvernorat

District% de dentistes% de la population
Liban Nord et Akkar15 %20.5 %
Bekaa et Baalbeck8 %12.5 %
Mont Liban46.5 %40 %
Beyrouth18.5 %10 %
Liban Sud10 %10.7 %
Nabatye2 %5.9 %

Pourcentage des habitants et des dentistes par gouvernorat

Sources : Ordre des dentistes du Liban - 2018/Administration Centrale de Statistiques, Ministère des Affaires Sociales, UNDP - 2005.

Conclusion

39 En dépit des messages rappelant l’importance et l’impact de la santé buccodentaire sur l’état de santé générale de l’individu, le non-recours aux soins dentaires demeure un problème majeur dans un pays où l’indice CAOD est élevé [31]. Ce travail permet de mieux comprendre les perceptions et les attitudes de la population vis-à-vis du recours aux soins dentaires, et ces premiers résultats doivent être complétés par des travaux supplémentaires. Cependant, compte tenu de l’ensemble des conséquences sanitaires de la santé dentaire et, in fine, du poids que cela représenterait sur un système de santé libanais déjà très fragile, ces résultats permettent de montrer le besoin impératif de définir une stratégie de santé publique favorisant le recours aux soins dentaires. En effet, le système de santé Libanais doit faire face au triple défi d’un contexte de crise économique majeure qui le prive de ressources, d’une crise migratoire brutale qui rajoute une pression sur un système de santé non préparé (2 millions de réfugiés Syriens et Palestiniens pour 4 millions de Libanais) [35] et d’une population qui n’a pas encore entamé sa transition démographique. Ainsi, avec une population qui compte aujourd’hui 36 % de moins de 24 ans [36] et 25 % de moins de 15 ans [37], ce système sous dimensionné et économiquement fragilisé ne pourrait pas faire face à une explosion de la demande de soins liée à son vieillissement naturel. C’est uniquement par la prévention qu’un premier niveau d’anticipation serait possible.

40 Aucun conflit d’intérêts déclaré

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Mots-clés éditeurs : étude qualitative, recours aux soins dentaires, santé bucco-dentaire, santé publique

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Date de mise en ligne : 27/12/2022

https://doi.org/10.3917/spub.223.0429