Interventions en promotion de la santé auprès des personnes aînées LGBTQ : réalités québécoises
- Par Julie Beauchamp,
- Maude Lecompte,
- Patrik Marier,
- Line Chamberland,
- Isabelle Wallach
- et Laurent Breault
Pages 237 à 240
Citer cet article
- BEAUCHAMP, Julie,
- LECOMPTE, Maude,
- MARIER, Patrik,
- CHAMBERLAND, Line,
- WALLACH, Isabelle
- et BREAULT, Laurent,
- Beauchamp, Julie.,
- et al.
- Beauchamp, J.,
- Lecompte, M.,
- Marier, P.,
- Chamberland, L.,
- Wallach, I.
- et Breault, L.
https://doi.org/10.3917/spub.hs2.0237
Citer cet article
- Beauchamp, J.,
- Lecompte, M.,
- Marier, P.,
- Chamberland, L.,
- Wallach, I.
- et Breault, L.
- Beauchamp, Julie.,
- et al.
- BEAUCHAMP, Julie,
- LECOMPTE, Maude,
- MARIER, Patrik,
- CHAMBERLAND, Line,
- WALLACH, Isabelle
- et BREAULT, Laurent,
https://doi.org/10.3917/spub.hs2.0237
Notes
-
[1]
« L’hétérocisnormativité est un système de pensée faisant de l’hétérosexualité et de la correspondance entre l’identité de genre d’une personne et son sexe assigné à la naissance les normes à suivre. Elle s’actualise dans un ensemble de pratiques et de croyances qui justifient des violences basées sur l’identité de genre et l’expression de genre (transphobie), ainsi que l’orientation sexuelle (homophobie) » [3, p. 4]. L’âgisme fait référence à un « processus selon lequel une personne est stéréotypée et discriminée en raison de son âge » [4, p. 2].
-
[2]
Programme Pour que vieillir soit gai de la Fondation Émergence : https://www.fondationemergence.org/pourquevieillirsoitgai [Visité le 23/01/2023].
Introduction
1 Plusieurs recherches sur les personnes aînées lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et queers (LGBTQ) ont fait ressortir des enjeux persistants d’accessibilité aux soins de santé et aux services sociaux spécifiques à ce segment de la population ainsi que l’importance de développer des approches inclusives pour amenuiser les barrières d’accès aux soins et aux services [1, 2]. En effet, les études mettent en lumière que les aîné·e·s LGBTQ ont été marqué·e·s par des expériences de discriminations multiples, autant sur le plan individuel que structurel. Ils et elles font encore face à différentes formes de stigmatisation et d’exclusion s’inscrivant dans un contexte hétérocisnormatif et âgiste [1] [3, 4] qui se perpétue et contribue à accentuer les inégalités sociales et à façonner leurs interactions avec et dans les services de santé [1, 5, 6]. À cet égard, la gestion continue du processus de divulgation ou de dissimulation de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre, les craintes d’être de nouveau discriminé·e et la non-reconnaissance des structures familiales non traditionnelles peuvent constituer des freins à l’accessibilité aux services de santé [1, 7]. L’approche fortement répandue du traitement égal pour tou·te·s est d’ailleurs davantage considérée comme un obstacle dans le recours aux services de santé que comme un facilitateur. En outre, des auteur·rice·s soulèvent l’importance de considérer différentes positions sociales (p. ex. le genre, l’avancement en âge) des aîné·e·s LGBTQ dans les services de santé et de soins de fin de vie afin de mieux répondre à leurs besoins [8, 9]. Des approches inclusives et des modèles d’équité en santé ont été développés afin de favoriser l’acquisition de connaissances, d’attitudes et de compétences, mais également la mise en place de procédures et de politiques pour répondre aux besoins en santé des aîné·e·s LGBTQ [2, 10]. Au Québec, des mesures gouvernementales (politique publique, plans d’action et rapports) ont ciblé des actions à prioriser pour améliorer l’accessibilité des ressources, sensibiliser le personnel et encourager la création de milieux sûrs et accueillants pour les aîné·e·s LGBTQ (services de santé, milieux résidentiels). L’article porte sur le développement et le déploiement de deux interventions en promotion de la santé des personnes aînées LGBTQ analysées à la lumière du concept du « triangle de velours » : une formation développée en milieu associatif et une formation en milieu institutionnel.
Matériels et méthodes
2 Le « triangle de velours » a émergé comme concept dans les travaux de Woodward [11] afin de documenter les impacts des alliances entre les féministes œuvrant dans les milieux associatifs, universitaires et gouvernementaux pour l’avancée des droits des femmes. La notion de triangle de velours implique donc de rendre compte des interactions et de l’engagement de représentant·e·s des ministères ou organismes publics et des milieux associatifs et universitaires autour d’un objectif d’équité dans les politiques publiques.
3 Au Québec, l’adoption de la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie en 2009 [12] et les deux plans d’action qui en découlent [13, 14] ainsi que les mesures concernant les aîné·e·s LGBT dans le Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées (2017-2022) [15] ont grandement contribué à l’émergence de deux interventions en promotion de la santé des personnes aînées LGBTQ, dont la conception a par ailleurs bénéficié de la concertation avec les milieux associatifs et universitaires. Le programme « Pour que vieillir soit gai » et la formation « Réalités et besoins des personnes aînées LGBT » ont été développés en réponse aux enjeux spécifiques touchant les aîné·e·s LGBTQ. Les deux formations visent à sensibiliser aux réalités et besoins des aîné·e·s LGBTQ et à améliorer l’accès aux services pour cette population historiquement marginalisée.
Résultats
4 La première initiative, le programme Pour que vieillir soit gai, découle du rapport de consultation du Groupe de travail mixte contre l’homophobie de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (2007) [16] ainsi que de la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie qui s’en est suivie [12]. Les principaux constats mis en lumière par ce processus consultatif auquel participaient des représentant·e·s de ministères, d’organismes publics, ainsi que des milieux associatif, syndical et universitaire portaient sur l’adaptation des services sociaux, de santé et d’hébergement aux réalités et besoins des aîné·e·s LGBTQ, et sur le besoin de sensibilisation des milieux et de formation du personnel.
5 Créé en 2009 par la Fondation Émergence [2], ce programme s’adresse aux acteur·rice·s des milieux aînés (privés, associatifs et institutionnels) afin de les outiller pour rendre leurs milieux plus inclusifs. Il offre des formations sur l’ensemble du territoire du Québec, en mode virtuel et en personne, sur des concepts relatifs à la diversité sexuelle et de genre, l’évolution historique des droits des personnes LGBTQ, les besoins spécifiques des aîné·e·s LGBTQ ayant recours aux services de santé et les pratiques inclusives à adopter. Ce programme propose des outils de sensibilisation, dont la Charte de la bientraitance envers les personnes aînées LGBT rédigée en 2011. Il s’appuie sur des connaissances scientifiques tout en faisant appel à des témoignages personnels d’aîné·e·s militant au sein de l’organisme. Les formations connaissent une grande popularité depuis plus d’une décennie et ont concerné plus de 6 000 personnes provenant des milieux associatifs, universitaires et institutionnels. La Charte de la bientraitance envers les personnes aînées LGBT regroupe actuellement plus de 70 adhérents institutionnels ou associatifs.
6 La seconde initiative, une formation en ligne sur les réalités et besoins des personnes aînées LGBT conçue avec l’appui du ministère de la Santé et des Services sociaux, s’adresse à l’ensemble du personnel en santé et services sociaux à travers le Québec. Disponible depuis le printemps 2021, la formation a été élaborée par le Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale en partenariat avec des spécialistes en pédagogie, des expert·e·s scientifiques et des représentant·e·s du terrain, dont la Fondation Émergence. Sa confection s’est basée sur une analyse des besoins auprès des professionnel·le·s, des représentant·e·s associatif·ve·s et des personnes aînées LGBTQ, en plus d’une recension des littératures scientifique et grise. La formation comprend deux modules introductifs sur l’historique des droits LGBTQ, les discriminations passées, le vocabulaire de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres, ainsi que les mythes sur les personnes aînées LGBTQ, et quatre modules d’études de cas visant l’adoption d’attitudes favorables et de compétences communicationnelles pour assurer la création d’environnements respectueux des diversités. Cette formation a, elle aussi, reçu un accueil très prometteur. Plus de deux mille personnes l’ont suivie et elle est maintenant accessible à divers publics.
7 Essentiel à ces deux initiatives, le soutien des institutions gouvernementales est une pierre angulaire de la conception et de l’implantation d’interventions en promotion de la santé des personnes aînées LGBTQ. Par ailleurs, les deux initiatives témoignent de l’importance de la mobilisation des savoirs expérientiels des personnes LGBTQ elles-mêmes ou des personnes déléguées pour les représenter. Ainsi, Pour que vieillir soit gai présente le témoignage d’au moins une personne aînée LGBTQ dans chaque atelier de formation alors que la seconde initiative propose des études de cas basées sur des expériences rapportées par des personnes aînées LGBTQ.
Discussion
8 Par leur visée de sensibilisation des milieux de vie et de soins, de mise en place d’environnements inclusifs et sécuritaires, et d’amélioration des conditions de vie des aîné·e·s LGBTQ afin de favoriser leur empowerment (autonomisation), les deux interventions s’inscrivent dans une approche en promotion de la santé. La reconnaissance des réalités et des besoins des personnes aînées LGBTQ et la nécessité d’agir par l’implantation d’initiatives concertées ressortent comme des éléments favorisant le mieux-être des personnes aînées LGBTQ. Leur émergence et le succès obtenu attestent du bien-fondé de la constitution d’un triangle de velours mobilisant le milieu associatif, les actions gouvernementales et les recherches universitaires [11] et favorisant la collaboration intersectorielle et interdisciplinaire dans les politiques publiques.
9 Cependant, l’analyse du déploiement et de la pérennité de ces initiatives fait ressortir deux enjeux majeurs relativement à la mise en œuvre des interventions. Premièrement, les récents plans d’action des provinces canadiennes visant les personnes âgées, incluant la population LGBTQ, mettent surtout en avant des mesures ponctuelles ciblées sans bénéficier d’un budget récurrent ni faire l’objet d’un nouveau programme financé. Ce type de politiques publiques fragilise leur pérennité et plusieurs initiatives se retrouvent mises à l’écart à la suite d’un changement de gouvernement [17]. À cet égard, l’absence d’engagement financier à long terme compromet également la mise à jour des contenus des formations et le maintien des efforts de promotion pour faire connaître ces outils. Dans un deuxième temps, malgré les effets bénéfiques des interventions, il subsiste plusieurs obstacles à surmonter concernant leur mise en œuvre afin de s’assurer que ces initiatives se propagent et s’intègrent dans l’ensemble du réseau d’organismes offrant du soutien et des soins aux personnes aînées LGBTQ. Par exemple, le personnel œuvrant dans le réseau de la santé doit composer avec des conditions de travail difficiles dans un cadre d’intervention balisé par des mesures de performance [18]. Par conséquent, les personnes intervenantes n’ont pas beaucoup de temps discrétionnaire et de flexibilité dans la réalisation de leurs tâches pour parfaire leur apprentissage et mettre en œuvre les compétences acquises au cours des formations reçues.
Conclusion : des recommandations pour les initiatives futures
10 Différentes recommandations sont envisagées. En premier lieu, nous proposons la mise en œuvre d’un processus de pérennisation de ces programmes de formation, tout en « étendant » leur accès à tout le personnel des établissements publics d’hébergement ou de soin afin de s’assurer que les connaissances acquises soient « intégrées » dans les pratiques. Pour que les personnes aînées LGBTQ bénéficient des retombées des interventions, celles-ci doivent s’appliquer au sein de divers secteurs (centres d’hébergement, soins palliatifs, etc.), ainsi qu’auprès des organismes associatifs et du secteur privé qui ont des ententes de service avec les organismes publics. En second lieu, les initiatives auprès des personnes aînées LGBTQ devraient être intégrées dans les programmes de formation du personnel d’intervention (p. ex. soins infirmiers, travail social) afin de former les futur·e·s professionnel·le·s à ces questions. Enfin, d’autres initiatives pourraient être mises sur pied comme des compléments de formation (p. ex. sur les personnes aînées LGBTQ proches aidantes) ou encore l’ajout d’une ressource dédiée par service ou par établissement de santé et dans les résidences pour aîné·e·s. En outre, les instances gouvernementales devraient prévoir la représentation des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre dans les instances de vigie et de protection des droits ainsi que dans les comités d’usager·ère·s des diverses ressources résidentielles et des institutions de soins et de services sociaux.
11 Aucun conflit d’intérêts déclaré.
Références
- 1Brotman S, Ryan B, Cormier R. The health and social service needs of gay and lesbian elders and their families in Canada. Gerontologist. 2003;43(2):192-202.
- 2Fredriksen-Goldsen KI, Simoni JM, Kim HJ, Lehavot K, Walters KL, Yang J, et al. The Health Equity Promotion Model: reconceptualization of lesbian, gay, bisexual, and transgender (LGBT) health disparities. Am J Orthopsychiatry. 2014;84(6):653-63.
- 3Galantino G, Blais M, Hébert M, Lavoie F. Un portrait de l’environnement social et de l’adaptation psychosociale des jeunes québécois·e·s trans ou en questionnement de leur identité de genre. Rapport de recherche du projet Parcours amoureux des jeunes LGBT du Québec. Montréal : Université du Québec à Montréal ; 2017. 21 p. p. 4.
- 4Lagacé M (dir.). L’âgisme : comprendre et changer le regard social sur le vieillissement. Québec (Canada) : Presses de l’Université Laval ; 2010. p. 2.
- 5Beauchamp J, Chamberland L. Les enjeux de santé mentale chez les aînés gais et lesbiennes. Sante Ment Que. 2015;40(3):173-92.
- 6Chamberland L, Beauchamp J, Dumas J, Kamgain O. Aîné·e·s LGBT : favoriser le dialogue sur la préparation de leur avenir et de leur fin de vie, et la prise en charge associatif. Rapport de recherche – volet montréalais. Montréal (Canada) : Université du Québec à Montréal ; 2016. 94 p.
- 7Beauchamp J, Brotman S, Chamberland L, Ferrer I. Aînés LGBT : quelle source de soutien et de soins lors du vieillissement ? Dans : Billette V, Marier P, Séguin AM (dir.). Les vieillissements sous la loupe : entre mythes et réalités. Québec (Canada) : Presses de l’Université Laval ; 2018. 306 p. p. 257-264.
- 8Wilson K, Kortes-Miller K, Stinchcombe A. Staying out of the closet: LGBT older adults’ hopes and fears in considering end-of-life. Can J Aging. 2018;37(1):22-31.
- 9Westwood S. “We see it as being heterosexualised, being put into a care home”: gender, sexuality and housing/care preferences among older LGB individuals in the UK. Health Soc Care Community. 2016;24(6):e155-63.
- 10Lecompte M, Ducharme J, Beauchamp J, Couture M. Inclusive practices toward LGBT older adults in healthcare and social services: a scoping review of quantitative and qualitative evidence. Clin Gerontol. 2021;44(3):210-21.
- 11Woodward A. Building velvet triangles: gender and informal governance. In: Christiansen T, Piattoni S (ed.). Informal Governance and the European Union. London: Edward Elgar; 2004. p. 76-93.
- 12Gouvernement du Québec. Politique québécoise de lutte contre l’homophobie. Québec (Canada) ; 2009.
- 13Ministère de la Justice. Plan d’action gouvernemental de lutte contre l’homophobie et la transphobie 2017-2022. Québec (Canada) : Gouvernement du Québec ; 2017. 31 p.
- 14Ministère de la Justice. Plan d’action gouvernemental de lutte contre l’homophobie 2011-2016. Québec (Canada) : Gouvernement du Québec ; 2011.
- 15Ministère de la Famille – Secrétariat aux aînés. Plan d’action gouvernemental pour contrer la maltraitance envers les personnes aînées 2017-2022. Québec (Canada) : Gouvernement du Québec; 2017. 88 p.
- 16Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). De l’égalité juridique à l’égalité sociale. Vers une stratégie nationale de lutte contre l’homophobie. Rapport de consultation du groupe de travail mixte contre l’homophobie. Montréal (Canada) : CDPDJ ; 2007. 107 p.
- 17Marier P. The four lenses of population aging: planning for the future in Canada’s provinces. Toronto (Canada): University of Toronto Press; 2021. p. 188-189.
- 18Benoit M. Les frontières mouvantes des politiques de maintien à domicile. Reconfiguration de l’action sociale de l’État en France et au Québec. Lien Soc Polit. 2017;79:35-52.
Mots-clés éditeurs : Actions gouvernementales, Formations, Personnes aînées LGBTQ, Québec, Services de santé
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 15/06/2023
https://doi.org/10.3917/spub.hs2.0237